Dans une enquête menée par deux journalistes du Washington Post et parue sous le titre A Very Stable Genius, Donald Trump est décrit comme un président dangereusement mal informé et indiscipliné, qui est incapable de contrôler ses impulsions.

Un génie très stable

ANALYSE / En janvier 2018, Michael Wolff publiait un livre dans lequel il décrivait le comportement de Donald Trump à la Maison-Blanche. Il intitula son bouquin Le Feu et la Fureur pour dépeindre « un président incontrôlable et une Maison-Blanche qui passait de crise en crise ». Trump menaça alors de poursuivre Wolff en justice. Il s’est cependant retenu, affirmant que cela ne serait pas très intelligent de sa part puisqu’il est « un génie très stable ».

Carol Leonnig et Philip Rucker, deux journalistes du Washington Post et lauréats du prestigieux prix Pulitzer, ont choisi d’investiguer sur le fonctionnement de la Maison-Blanche sous la présente administration sous l’angle de l’expression avancée par Trump lui-même. Leur ouvrage, publié en janvier dernier, est intitulé A Very Stable Genius, Donald J. Trump’s Testing Of America.

Pour tous ceux qui désirent avoir une meilleure perception de la façon dont Trump assume ses responsabilités présidentielles depuis trois ans, A Very Stable Genius est un ouvrage indispensable. En s’appuyant sur plus de 200 témoignages de hauts responsables et conseillers ayant gravité au sein de l’administration Trump, les deux auteurs nous peignent un portrait saisissant et alarmant d’un président dangereusement mal informé et indiscipliné, qui est incapable de contrôler ses impulsions et émotions.

Michael Wolff et Bob Woodward notaient en 2018 la présence de trois grands généraux agissant comme des « adultes » au sein de l’administration. Or, depuis, Trump les a chassés, ne voulant plus de leurs conseils. Cette décision représente, selon Leonnig et Rucker, un « point d’inflexion » culminant dans la manière de gouverner du président.

En excluant ces généraux, les décisions de l’administration Trump sont devenues de plus en plus chaotiques. Ceux qui l’entourent dorénavant sont essentiellement des conseillers qui pensent que leur rôle est de dire oui au président et d’exécuter ses ordres. Ce faisant, les auteurs concluent que « l’ineptie est venue du sommet ».

Contrairement à l’image qu’il projetait dans The Apprentice, les deux auteurs démontrent que Trump ne congédie pas les gens, « il les torture jusqu’à ce qu’ils soient prêts à démissionner ». Ce faisant, le roulement du personnel à la Maison-Blanche atteint des sommets inégalés. Cette situation, jumelée à l’attitude erratique du président, explique le caractère chaotique et dysfonctionnel de la présente administration américaine.

Dans un ouvrage très riche en informations de toutes sortes, les deux auteurs jettent un nouvel éclairage sur le dysfonctionnement de l’exécutif fédéral et sur la façon dont Trump teste quotidiennement les limites des pouvoirs présidentiels et la patience des hauts fonctionnaires travaillant avec lui.

Le principal problème avec Trump est qu’il cherche à diriger les États-Unis comme il le faisait avec son entreprise où tout est personnel. Or, il possède une totale méconnaissance du fonctionnement du gouvernement. Pire encore, il s’en remet à Ivanka Trump et Jared Kushner, sa fille et son gendre, qu’il perçoit comme ayant un jugement sans faille.

John Kelley, son ancien chef de cabinet, fut abasourdi par la confusion et la méconnaissance historique du président lors d’une visite de Pearl Harbor. De même, Rex Tillerson a été alarmé par « des trous béants dans la connaissance du président de l’histoire et des alliances forgées dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale ».

Durant les primaires et les présidentielles de 2016, il injuria presque tout le monde. Après s’être moqué de John McCain, héros de la guerre du Vietnam et ancien candidat républicain à la présidence en 2008, il s’en était pris à un juge d’origine hispanique et à une journaliste handicapée, en plus d’invectiver bassement ses opposants républicains ou démocrates. Le livre démontre que devenu président, le comportement de Trump ne changea pas vraiment.

Leonnig et Rucker rapportent que lors d’une réunion au Pentagone, le président tourna en dérision les généraux américains les traitant de bandes de gars stupides et de bébés. Lorsque Kirstjen Nielsen, secrétaire à la sécurité intérieure, refusa de mettre en place des politiques illégales qu’il proposait en matière d’immigration, Trump l’attaqua verbalement pour ensuite se moquer publiquement de son apparence et de sa petite taille. Plus encore, il la harcela psychologiquement à plusieurs reprises en lui téléphonant à 5 heures du matin jusqu’à que cette dernière démissionne.

Le livre nous éclaire aussi sur le caractère amoral et vénal du président. Par exemple, au printemps 2017, il implora le secrétaire d’État Tillerson de ne plus appliquer la loi contre les pratiques de corruption à l’étranger et de l’aider plutôt à rendre caduque cette loi anticorruption. Trump se plaignait alors que « c’est tellement injuste que les entreprises américaines ne soient pas autorisées à verser des pots-de-vin pour faire des affaires à l’étranger ».

Dans ce livre, Trump apparaît comme un homme rigide qui se croit plus intelligent que tout le monde. Toute opposition est perçue par lui comme une sorte de mur visant à l’emprisonner. Se percevant alors comme assiégé, il ressent le besoin viscéral de passer à l’offensive et de riposter agressivement. Il adopte alors un comportement paranoïaque et autodestructeur.

Comme Wolff et Woodward l’avaient fait en 2018, Leonnig et Rucker brossent un tableau angoissant du dysfonctionnement de la Maison-Blanche sous Trump. A Very Stable Genius, le résultat d’un travail acharné, se lit comme une histoire d’horreur. Le climat d’immoralité atteint un niveau tel que cela est presque comique. Mais cela ne l’est pas, les États-Unis étant la plus grande puissance militaire jamais vue.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.