La NRA et les fabricants américains arguent que la possession des armes à feu repose sur un droit protégé par le 2e amendement de la constitution. Spectre médias: Julien Chamberland

Un cauchemar national lié aux armes à feu

ANALYSE / Le grand historien Richard Hofstader décrivait en 1970 comment la culture américaine reposait sur la violence et une obsession liée à la possession des armes à feu. Cette question représentait déjà alors une tragédie nationale aux États-Unis.

Hofstader notait que le taux d’homicides par 100 000 habitants en Grande-Bretagne en 1963 était 5.5 fois moins élevé qu’aux États-Unis. Plus encore, il signalait que seulement 7.6 % des 353 homicides britanniques étaient commis avec des armes à feu, comparativement à 59.3 % pour les 8640 homicides américains. Ainsi les États-Unis avaient un ratio d’homicides commis avec des armes à feu proportionnellement 48 fois plus élevé qu’en Grande-Bretagne.

Près de 50 ans plus tard, les données n’ont pas vraiment changé. Non seulement le taux d’homicides était resté en 2017 six fois plus élevé aux États-Unis qu’en Grande-Bretagne, mais 74.5 % des homicides américains étaient commis avec des armes à feu comparativement à seulement 3.5 % en Grande-Bretagne.

Une comparaison avec les autres pays développés donne des chiffres similaires. Le taux de meurtres commis avec une arme à feu était 25 fois plus élevé aux États-Unis en 2015 que la moyenne des 22 pays de l’OCDE les plus avancés.

Une analyse internationale publiée en Suisse en 2018 évalue à 857 millions le nombre d’armes à feu détenues par des civils dans le monde. Sur ce nombre, 393 millions (45,8 %) le sont par des Américains. L’Inde, un pays ayant une population quatre fois plus grande, arrive en deuxième place avec seulement 71,1 millions (8.3 %) d’armes, soit proportionnellement 22 fois moins.

Une enquête de PEW de 2017 révélait que 30 % des Américains reconnaissaient être propriétaires d’une arme à feu, que 48 % déclaraient avoir grandi dans une maison avec des armes à feu et que 72 % avaient déjà tiré avec une arme à feu. Toutefois, plus de la moitié du stock d’armes tenu par des civils américains était entre les mains de seulement 3 % de la population. Or, chacun de ces derniers possédait en moyenne 17 armes.

Les fusillades de masse commises de manière indiscriminée représentent un phénomène récent aux États-Unis. Le premier incident du genre survint en 1966 à l’Université du Texas, alors que Charles Whitman tua 14 personnes et en blessa 31 autres. Non seulement les fusillades de masse affectent les États-Unis plus que tout autre pays dans le monde, mais ce phénomène n’a pas cessé de prendre de l’ampleur. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle fusillade de masse ne fasse les manchettes. Parmi les dix plus grandes fusillades meurtrières américaines survenues depuis 1966, quatre le furent sous l’administration Trump.

Or, si les fusillades de masse provoquent un engouement pour un contrôle accru des armes à feu, ces mêmes fusillades moussent également fortement l’achat d’armes à feu.

Certains observateurs arguent que le contrôle des armes à feu est impossible aux États-Unis, les armes étant trop ancrées dans la culture américaine. Pourtant, le Japon qui avait une ancienne tradition de violence féodale et militaire adopta après la 2e guerre mondiale des lois très rigoureuses concernant la possession des armes à feu. Aujourd’hui, ce pays possède le taux d’homicides par armes à feu le plus bas du monde.

De même, l’Australie se démarquait jusqu’en 1996 par sa culture de violence. Mais un incident survenu en Tasmanie en avril 1996 changea la donne. Un Australien ouvrit alors le feu sur un groupe de touristes, en tuant 35 et en blessant 23. Ce massacre amena le gouvernement australien à prendre des mesures décisives.

Le premier ministre John Howard, un conservateur, mit en place des mesures radicales : rachat des armes à feu semi-automatiques, défense de vente privée d’armes, enregistrement obligatoire des armes détenues par des civils et obligation pour toute personne désirant acheter une arme de fournir une raison valable. Les sondages d’alors indiquaient un soutien écrasant de 90 % du public australien en faveur des nouvelles mesures.

De 1986 à 1996, l’Australie avait subi 11 fusillades de masse. Depuis 1996, elle n’en eut aucune. Par ailleurs, le pays a connu une chute de 65 % des homicides, alors que ceux commis par les armes à feu diminuaient de 59 %. Plus encore, le nombre d’infractions domiciliaires diminuait.

Une question de base s’impose : pourquoi les États-Unis sont, parmi les sociétés industrielles, le seul pays à permettre une vente libre des armes à feu et à refuser d’obliger les éventuels acheteurs d’armes à se soumettre à des mesures minimales comme la vérification universelle?

La NRA et les fabricants américains arguent que la possession des armes à feu repose sur un droit protégé par le 2e amendement de la constitution. Mais cet amendement n‘a jamais précisé que les individus avaient le droit de posséder d’armes semi-automatiques pouvant tirer 100 balles en quelques secondes.

Dans la foulée de la révolution américaine, du massacre répété des Indiens et de l’asservissement des Afro-Américains, les blancs américains ont développé une crainte maladive de voir un jour les populations opprimées prendre leur revanche. Cette crainte est profondément ancrée dans la psyché américaine.

Comme le sentiment de peur et le besoin de se protéger se sont fortement développés, la culture des armes à feu devint ainsi, comme Hofstader le nota, une partie intégrante du credo politique américain. Or, rien ne pourra vraiment changer tant que les républicains s’opposeront farouchement à toute tentative de compromis dans ce dossier.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.