Depuis de deux ans, l’animosité marquant les relations canado-américaines était évidente.

Le nouvel accord commercial nord-américain

ANALYSE / En 2016, Donald Trump fit de la renégociation de l’ALENA un élément clé de sa campagne présidentielle. Après 14 mois d’une négociation, souvent ardue, le Canada, les États-Unis et le Mexique ont signé en novembre 2018 une entente commerciale, l’AEUMC en remplacement de l’ALENA. Ce nouvel accord, récemment ratifié par le Mexique, ne l’a toujours pas été par le Canada et les États-Unis.

L’ALENA, un accord conclu il y a plus de 25 ans, avait besoin d’être rafraichi. Tout le monde en convient. Mais dans l’optique du Canada, les éléments les plus importants ont été préservés. Le Canada a dû se tenir debout et négocier serrer. Tout au long des discussions, Justin Trudeau n’a cessé d’affirmer qu’il ne voulait pas négocier au rabais. Inlassablement, il répétait que « Pas d’ALENA, c’est mieux qu’un mauvais accord ».

L’absence de compréhension le moindrement sophistiquée de la réalité canadienne chez Trump apparue dès le départ très évidente. La partie américaine démontrait une ignorance à couper le souffle de la réalité canadienne. Le Canada devint subitement une menace géopolitique selon le cercle restreint du président américain.

Trump ne semble pas comprendre comment l’économie américaine est étroitement liée à celle du Canada. 9 millions d’emplois américains dépendent directement du commerce avec le Canada. Si le Canada représente le premier pays exportateur dans 35 États américains, il est aussi le premier importateur des produits de 22 États. Par exemple, 300 000 emplois de l’Ohio dépendent directement des importations canadiennes. Si le Canada exporte dans cet État 12 milliards de dollars, il en importe pour 18 milliards.

L’imprévisibilité de Trump est très délibérée. Il est un intimidateur né. La partie en face de lui n’est pas une partenaire de négociation. C’est un adversaire. Aussi, il cherche à le déstabiliser. Pour cela, il n’hésite pas à mentir, à effectuer des sorties intempestives et même à se montrer injurieux. C’est ce qu’il a fait face au Canada lors de la dernière négociation commerciale.

Avec Trump, l’apparence est plus importante que la réalité. Tout le monde doit se positionner autour de son personnage. Ainsi, il obtint ce qu’il voulait : un nouvel accord ayant un nouveau nom et portant sa signature. Néanmoins, en y regardant de plus près, les experts dénotent que les changements ont été plus cosmétiques que réels.

Lorsque Trump a voulu forcer la main au Canada en imposant des tarifs de 25 % sur l’acier et de 10 % sur l’aluminium en provenance du Canada, le gouvernent canadien riposta en imposant des droits de douane de 16,6 milliards de dollars, soit le montant équivalent, sur une large gamme de produits. Ainsi, le bourdon, le ketchup, le jus d’orange, le papier hygiénique et les panneaux pour disjoncteurs et fusibles furent particulièrement ciblés. Ces droits de rétorsion n’ont été levés qu’une fois que l’administration Trump eut annulé ses tarifs sur l’acier et l’aluminium.

Contrairement à l’ALENA, le nouvel accord comporte trois clauses particulières ajoutées à la demande des États-Unis. Ces clauses représentent trois épées de Damoclès. La première clause consiste à une révision tous les cinq ans de l’accord. Cette clause, en créant un climat d’incertitude, représente une véritable pilule empoisonnée.

La deuxième porte sur le droit de chacun de se retirer en fournissant un préavis de six mois. Et finalement une dernière clause encore plus controversée oblige les trois pays signataires de prévenir les deux autres partenaires de toute négociation commerciale enclenchée avec un pays ayant une économie non marchande.

Comme le Canada avait entrepris des pourparlers préliminaires en vue d’en arriver à un accord commercial avec la Chine, ce dernier pays est clairement visé par cette clause. Cet article se trouve à limiter la souveraineté du Canada, accordant un quasi droit de veto aux États-Unis.

Le principal obstacle à l’adoption de l’AEUMC ne vient pas du Canada, mais des États-Unis. La chambre des représentants, dominée par les démocrates, a exprimé plusieurs réserves concernant la modification des lois demandées par l’accord. Par-dessus tout, les démocrates sont très réticents à ratifier cet accord, étant donné que Trump voudra ensuite utiliser ce succès politique dans sa campagne présidentielle de 2020.

Entre-temps, le premier ministre Trudeau a adopté une position attentiste. Le Canada va suivre prudemment pas à pas les mêmes étapes que le Congrès américain dans le processus de ratification de l’accord.

Depuis de deux ans, l’animosité marquant les relations canado-américaines était évidente. Les négociateurs canadiens, tout en demeurant stoïques, ont été choqués par l’imperméabilité de Trump concernant les faits. La façon cavalière que l’administration Trump a traité le Canada et ses représentants a créé une véritable onde de choc dans le pays.

Pour beaucoup de Canadiens, le climat de confiance, basé sur le respect mutuel et une adhésion à la primauté du droit, qui prévalait depuis des décennies entre les deux pays a été rompu. Les diktats du président américain furent perçus par beaucoup de Canadiens comme humiliants et inadmissibles de la part d’un proche allié. L’incertitude liée au libre-échange causée par M. Trump n’est pas pour autant terminée. Trump pourrait tout aussi bien renier sa parole.

Le signal a été clair. Le Canada aurait tout avantage à être moins dépendant de sa relation économique avec les États-Unis : remplacer les produits de base comme le bois, le pétrole et le canola par des produits à marges élevées reposant le développement de l’expertise canadienne.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.