Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
La chute dramatique de la population amérindienne en raison de la nouvelle pandémie surnommée cocoliztli, terme nahuatl désignant la peste, força le gouvernement espagnol à revoir les privilèges accordés aux conquistadors.
La chute dramatique de la population amérindienne en raison de la nouvelle pandémie surnommée cocoliztli, terme nahuatl désignant la peste, força le gouvernement espagnol à revoir les privilèges accordés aux conquistadors.

La pandémie cocoliztli de 1545-1548 au Mexique

CHRONIQUE / En 1545, la Nouvelle-Espagne, couvrant le Mexique et l’Amérique centrale, subissait une catastrophe effroyable alors que la région était frappée par une nouvelle pandémie surnommée cocoliztli, terme nahuatl désignant la peste. La pandémie allait durer plus de trois ans et éliminer 80 % de la population de la Nouvelle-Espagne, soit 10 à 12 millions de personnes. Un historien franciscain contemporain, le frère Juan de Torquemada, rapporta que l’on creusait de grands fossés dans les villes du matin au soir afin de permettre aux prêtres d’y jeter les cadavres.

Ce fut une des trois grandes pandémies qui décimèrent cette région au 16e siècle. Pour les populations aztèque et maya, cette pandémie fut proportionnellement beaucoup plus importante que la peste noire l’avait été en Occident au 14e siècle. Depuis plus d’un siècle, les épidémiologistes se disputent à savoir si cette pandémie a été causée par la variole, la rougeole, les oreillons ou la grippe.

La maladie du cocoliztli débutait souvent sans signe précurseur et devenait vite extrêmement virulente. Les symptômes consistaient en de fortes fièvres, une urine foncée, une dysenterie, d’importantes douleurs abdominales et thoraciques, des vertiges, des troubles neurologiques, de terribles maux de têtes, une langue noire, des nodules à la tête et au cou, des ulcères aux lèvres et aux organes génitaux, une hypertrophie du foie, une hémorragie pulmonaire, une jaunisse et des saignements aux yeux, à l’anus, au vagin, à la bouche et au nez. La victime avait aussi des hallucinations et des convulsions angoissantes. Elle mourrait habituellement trois ou quatre jours après l’apparition des premiers symptômes. 

Or, les médecins espagnols de l’époque affirmaient que les symptômes ne correspondaient à aucun agent pathogène connu. Les hypothèses d’une épidémie de grippe hémorragique, de fièvre jaune, de leptospirose, de typhoïde, de rougeole, de typhus, de variole ou de paludisme, maladies très répandues en Europe au 16e siècle, doivent toutes être écartées. L’historien Germain Somolinos d’Ardois qui examina systématiquement en 1970 toutes les explications proposées à l’époque, arriva aussi à la même conclusion. 

Certains épidémiologistes suggérèrent comme cause une fièvre hémorragique virale indigène, étant donné qu’une épidémie de diarrhée sanglante s’était produite au Mexique en 1320. C’est pourquoi les médecins espagnols ont conservé le mot nahuatl de cocoliztli pour nommer la maladie.

Vers l’an 2000, une nouvelle hypothèse émerge liée à l’introduction de rongeurs accompagnant les conquistadors. Les souris et les rats étaient très rares dans l’Amérique précolombienne. Or, ceux-ci étaient souvent infectés d’arénavirus. L’arrivée des Espagnols dans le Nouveau-Monde mit ces arénavirus en contact direct avec les populations amérindiennes. Ainsi, le diagnostic d’une fièvre hémorragique virale devint alors largement accepté.

La réponse dans l'ADN des squelettes

Toutefois, l’examen de l’ADN de 29 squelettes effectué en 2018 apporta finalement la réponse à cette énigme historique. Une équipe de généticiens de l’Institut Max Planck identifièrent une souche rare de la bactérie de salmonelle qui provoqua chez les victimes une fièvre paratyphoïde. Or, si cette bactérie provoque rarement une infection humaine aujourd’hui, elle se propagea par l’eau contaminée au Mexique au 16e siècle à la suite de l’introduction des animaux domestiques par les Espagnols.

La particularité de l’épidémie découlait du fait qu’elle était très mortelle pour la population amérindienne. Par contre, peu d’Espagnols en étaient infectés. Et quand c’était le cas, la maladie était bénigne. Lorsque les Amérindiens survivaient, ils en restaient très amaigris et affaiblis. En conséquence, les rechutes étaient fréquentes.

Une nouvelle épidémie de cocoliztli toucha le Mexique et le Guatemala en avril 1576. Cette épidémie causa d’importants ravages dans une population indigène déjà fortement décimée par la variole et la rougeole. Dans les petites villes, de 20 à 40 victimes mourraient chaque jour, alors que le nombre pouvait atteindre la centaine dans les plus grandes villes. L’épidémie prit fin en décembre 1578. Cette dernière emporta deux des quatre millions d’habitants du Mexique. La comparaison des recensements de 1570 et 1580 démontre une chute démographique de 51,4 % de la population indigène.

La singularité de la maladie qui frappait essentiellement la population amérindienne reflétait la grande fracture sociale existant en Nouvelle-Espagne. Les Amérindiens étaient non seulement assujettis à de lourds travaux, mais ils étaient aussi mal habillés, mal logés et mal nourris. En contrepartie, les Espagnols vivaient dans des maisons spacieuses et étaient bien nourris. De plus, ils possédaient un bagage immunitaire qu’ils avaient apporté de l’Espagne. Ils étaient donc mieux préparés à combattre les virus et les bactéries que les Amérindiens.

Alors que les Amérindiens devenaient la cible privilégiée de l’épidémie, les missionnaires utilisèrent cette maladie comme moyen de conversion des indigènes au christianisme. Ils surent utiliser les peurs des autochtones et le fait que les Espagnols n’étaient pas victimes de l’épidémie comme preuve de la force de la foi chrétienne.

Par ailleurs, la chute dramatique de la population força le gouvernement espagnol à revoir les privilèges accordés aux conquistadors. Ces derniers ne pouvaient se comporter en seigneurs féodaux envers une large population asservie. Madrid remplaça le système d’encomienda, qui permettait aux conquistadors de prélever un tribut sur chaque village amérindien, par un système de corvées régi par le gouvernement colonial. De plus, de nouvelles réglementations obligeaient les colons à bien traiter la population indigène.

Ces changements dans l’organisation économique furent d’autant plus importants que l’année 1545 fut marquée non seulement par l’éclosion de l’épidémie de cocoliztli, mais aussi par la découverte au Zacatecas, région située à 600 km au nord de Mexico, d’importantes mines d’argent. Celles-ci étaient presque aussi importantes que celles de Potosí en Bolivie. Et le gouvernement espagnol avait besoin des Amérindiens pour exploiter ces mines d’argent.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.