Gilles Vandal
La dysenterie amibienne est le résultat d’un parasite qui est transmis par de l’eau stagnante.
La dysenterie amibienne est le résultat d’un parasite qui est transmis par de l’eau stagnante.

La dysenterie comme un allié des généraux

CHRONIQUE / Le 20 septembre 1792 fut marqué par la bataille de Valmy. Une armée populaire de sans-culottes défit une armée régulière austro-prussienne. Cet événement sauva la Révolution française et lança la France dans une expansion militaire sans précédent.

Mais en fait, Valmy ne fut pas vraiment une bataille. Les 30 000 citoyens-soldats français n’affrontèrent pas vraiment l’armée du duc de Brunswick. Valmy ne fut qu’une canonnade qui fit de part et d’autre environ 300 morts. Puis, l’armée austro-prussienne se replia de manière inattendue. La raison fut bien simple. Elle venait d’être frappée par une importante épidémie de dysenterie.

Il existe différentes sortes de dysenterie. La plus commune est une dysenterie causée par la bactérie Shigella et provoque une dysenterie bacillaire. La deuxième est amibienne. Cette dernière est le résultat d’un parasite qui est transmis par de l’eau stagnante. Des personnes peuvent aussi être victimes de dysenterie à partir de produits toxiques. 

Les personnes infectées de la dysenterie bacillaire sont devenues malades habituellement après avoir bu de l’eau ou consommé des aliments contaminés par des matières fécales. Cette maladie apparait habituellement deux ou trois jours après la contamination et dure une semaine. L’Organisation mondiale de la santé estime que chaque année 165 millions de personnes sont victimes de la dysenterie et qu’environ un million en décèdent.

Le principal symptôme de la dysenterie se manifeste dans une gastro-entérite comportant une diarrhée accompagnée ou non de diarrhées sanglantes. Comme autres symptômes, la dysenterie comporte aussi la fièvre, une déshydratation, des douleurs au ventre marquées par une inflammation du foie et de la vésicule biliaire, et une sensation d’avoir fait des selles incomplètes. Après avoir subi une dysenterie aigüe, les signes d’un bon rétablissement comportent la capacité d’aller uriner, un changement de couleur de la peau et un renouvellement des muscles du corps.

Lorsqu’une victime est soignée adéquatement, peu importe la cause de l’infection, elle est généralement rétablie en dix jours. Néanmoins, les symptômes peuvent parfois durer jusqu’à un mois. Si le patient n’est pas immunisé et n’obtient pas les soins appropriés, la maladie peut devenir mortelle. Les enfants, âgés de cinq à dix ans, et les personnes âgées sont les plus vulnérables. Ils peuvent souvent en mourir. 

Parfois, la dysenterie peut devenir une maladie chronique marquée par un amaigrissement important et une dénutrition sévère. Dans ces cas, la victime ne meurt pas de dysenterie, mais plutôt d’une sous-alimentation. Cette dernière a aussi perdu son immunité cellulaire et toute protection contre d’autres infections. C’est pourquoi les victimes de dysenteries sont plus aptes à devenir aussi victimes du typhus.

Au cours de l’histoire, une multitude de dirigeants sont décédés de la dysenterie. Cela va de l’empereur byzantin Constantin IV en 685 à roi Jean Sans-Terre en 1216, Saint-Louis en 1270, Édouard 1er d’Angleterre en 1307, Philippe V de France en 1322, Henri V d’Angleterre en 1422, l’empereur Akbar en 1605, etc.

Les historiens ont retenu la victoire éclatante remportée par Athènes contre les Perses dans les guerres médiques. Toutefois, ils ont tendance à passer sous silence le fait qu’Athènes a bénéficié d’un allié inattendu dans une épidémie de dysenterie qui affaiblit l’armée perse. Hérode ne mentionna que vaguement cette épidémie et les historiens semblent l’avoir ensuite oubliée.

L’échec de l’invasion de la Grèce par Xerxès en 480 avant notre ère serait dû à la dysenterie. Celle-ci joua aussi un rôle important lors du siège de Bagdad en 1439 par les Sarrazins, dans celui de Metz pas Charles Quint en 1552, à la bataille de Valmy en 1792, dans la campagne de Russie de Napoléon en 1812, la guerre russo-turque de 1828, la guerre américano-mexicaine de 1846, la guerre de Crimée en 1854, la guerre civile américaine de 1861, et les deux guerres mondiales.

Lors de ces différentes guerres, beaucoup plus de soldats mouraient de dysenterie qu’au combat. Par exemple, sept fois plus de soldats sont morts de dysenterie qu’au combat dans la guerre américano-mexicaine de 1846-1848. Les rapports médicaux du gouvernement américain estimèrent que, lors de la guerre civile américaine, pas moins de 1 528 098 soldats qui ont servi dans l’Armée de l’Union ont été victimes d’une diarrhée aigüe ou d’une dysenterie chronique. Lors de la Première Guerre mondiale, l’armée allemande perdit dix fois plus soldats de dysenterie que dans les combats.

Après Hippocrate, il faut attendre le 17e siècle avec Thomas Sydenham pour voir le monde médical bénéficier d’un traité sur la dysenterie. Considéré comme l’Hippocrate britannique, Sydenham est un adepte des essais cliniques, de l’observation et de la médecine expérimentale. Dès 1669, il met au point son fameux laudanum, une préparation à base d’alcool et d’opium, et préconise le recours à la diète, plutôt qu’aux saignées, pour soigner la dysenterie bacillaire et autre diarrhée.

Après le 17e siècle, avec la création des armées modernes, la dysenterie bacillaire fut considérée comme un problème sanitaire important. Les généraux devinrent conscients que cette maladie pouvait handicaper fortement leurs armées et même annuler les plus belles stratégies en immobilisant leurs soldats incapables de poursuivre le combat à cause des inconforts créés par la maladie.

Or, si la dysenterie est une maladie qui a fait des ravages au sein des armées, elle a fait tout autant en temps de guerre au sein des populations civiles. Les opérations militaires ont eu souvent comme effet de déplacer de larges populations civiles qui devenaient des proies faciles aux infections, dont celle de la dysenterie. Cela fut particulièrement au 20e siècle avec les camps de la mort du régime nazi ou des goulags soviétiques.

Comme il n’existe toujours pas de vaccin pour combattre la dysenterie, la méthode la plus efficace repose toujours sur un sain comportement hygiénique marqué par un lavage régulier des mains, l’assainissement des conditions sanitaires, et une vérification régulière de l’eau potable et de la qualité des aliments.  

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.