Gilles Vandal
La problématique chinoise est au cœur de la campagne présidentielle américaine, alors que Trump cherche à masquer son incompétence en blâmant la Chine pour la présente pandémie.
La problématique chinoise est au cœur de la campagne présidentielle américaine, alors que Trump cherche à masquer son incompétence en blâmant la Chine pour la présente pandémie.

La diplomatie chinoise du loup guerrier

Chronique / Traditionnellement, la diplomatie chinoise est réputée pour être subtile, discrète, indirecte et énigmatique. Durant les années 1980, Deng Xiaoping a adopté une stratégie consistant pour la Chine à « cacher ses capacités et à attendre son heure ». Par conséquent, dans les capitales occidentales, et plus particulièrement à Washington, les autorités ne savent pas toujours comment l’interpréter. C’est pourquoi celles-ci embauchent des sinologues pour déchiffrer les signaux émis par Beijing.

Cette ère est toutefois révolue. Ce changement de cap est évident surtout depuis l’éclosion de la pandémie du coronavirus. Pour contrer ceux qui remettent en question la version chinoise de l’origine du coronavirus et sa propagation, Beijing a déployé un groupe de diplomates de haut rang dans le monde pour défendre sa gestion de cette crise.

La diplomatie chinoise s’est adaptée à l’ère des médias sociaux. Ces hauts diplomates ont pour tâche de répondre à toutes les accusations lancées sur ces nouveaux médias. Ils réagissent sans retenue à la multitude de tweets et de messages attaquant la Chine. Ils ont recours à un langage très peu diplomatique qui abonde en salves de contre-tweets intégrant à la fois sarcasme et injures.

Cette attitude est nouvelle pour Beijing. À la suite de la parution de deux films extrêmement populaires sur un Rambo chinois surnommé le Wolf Warrior, les médias chinois ont adopté l’expression « diplomatie du loup guerrier » pour décrire la technique utilisée par Beijing afin de répondre aux attaques américaines suggérant que le coronavirus aurait son origine dans un laboratoire chinois.

Ce revirement de stratégie est important. Par le passé, les autorités chinoises cherchaient à projeter une image positive de leur pays en prônant l’amitié. Dorénavant, les émissaires de Beijing remplacent la courtoisie par l’intimidation. La nouvelle stratégie reflète un durcissement du ton de Beijing qui répond par ricochet à la montée d’un nationalisme très exacerbé.

En effet, le slogan du Rambo chinois est très virulent : « Quiconque offense la Chine, quel que soit son éloignement, doit être exterminé. »

Pour démontrer que ce changement n’est pas accidentel, le Global Times, le journal du Parti communiste chinois, affirmait dans un éditorial en avril dernier que le peuple chinois « ne se satisfaisait plus d’un ton diplomatique flasque » et que l’Occident devait prendre acte de la nouvelle approche de la diplomatie chinoise inspirée du « Wolf Warrior ».

Fonctionnant à la méthode de Trump, Zhao Lijian, un jeune porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, représente le « loup guerrier » idéal.

À l’allégation américaine selon laquelle le coronavirus aurait son origine dans un laboratoire de Wuhan, ce jeune fonctionnaire contre-attaque en affirmant que ce seraient les Américains qui auraient amené le virus en Chine. Lijian passe ses journées à tweeter et à retweeter pour défendre la Chine. Plus de 600 000 abonnés le suivent assidûment sur Twitter.

Dans la foulée de ses tweets et de ses contre-tweets, une multitude d’autres hauts diplomates chinois imitent Lijian. Leurs déclarations dépassent le consensus habituel selon lequel les deux parties perdraient au change dans une confrontation entre Washington et Beijing. Certains n’hésitent pas à accuser le président Trump d’être raciste. D’autres se moquent du président américain en affirmant que certaines personnes auraient avantage à se gargariser au Lysol. Cela leur permettrait peut-être de propager moins de mensonges et de haine lorsqu’ils parlent.

En effet, la problématique chinoise est au cœur de la campagne présidentielle américaine, alors que Trump cherche à masquer son incompétence en blâmant la Chine pour la présente pandémie. En durcissant le ton diplomatique envers les États-Unis et l’Occident, Beijing risque d’aggraver la méfiance à son égard.

Toutes ces tensions diplomatiques accrues pourraient facilement dégénérer en une confrontation plus sérieuse. Les dangers d’une escalade sont évidents. Tout le monde aurait avantage à coopérer afin de trouver le plus vite possible un vaccin contre le coronavirus; mais aussi de relancer l’économie mondiale. Néanmoins, le climat de méfiance est devenu tel que cette coopération a peu de chances de réussir.

La stratégie du loup guerrier n’a pas attendu le coronavirus pour se mettre en place. Dès 2012, lorsque Xi a pris le pouvoir, il a affirmé que la Chine ne devait plus avoir peur de montrer sa puissance. De fait, il a pris note de la politique américaine de rééquilibrage en Asie mise en place par l’administration Obama. Il y a vu une tentative d’endiguement. Or, cette méfiance s’est accentuée avec l’arrivée de Donald Trump. Ce faisant, un climat de rivalité et même d’hostilité s’est développé de part et d’autre.

Avec la stratégie du loup guerrier, Beijing déclare que l’époque d’une Chine soumise est révolue. Prenant acte de sa place croissante dans le monde, elle affirme la politique de promotion sans équivoque de ses intérêts nationaux. Ici, le danger découle de la tentation des États-Unis et de l’Occident de parer à leur déclin relatif en Asie en recourant à une diplomatique hystérique. Cette tentation est d’autant plus grande que les États-Unis et l’Europe croient avoir le haut du pavé moral, oubliant les affres de quatre siècles d’impérialisme occidental.

En dépit de la mise en place de la stratégie du loup guerrier, la Chine ne cherche pas à remplacer les États-Unis comme grande puissance. Beijing privilégie simplement une redéfinition de la mondialisation basée sur la coopération multilatérale et la reconnaissance de son rôle grandissant dans l’ordre international. En somme, la Chine veut mettre fin à l’hégémonie américaine pour la remplacer par un ordre international multilatéral.

La montée de la tension dans les relations sino-américaines est palpable. Depuis la mi-mars, la marine américaine conteste le contrôle chinois des îles Paracel et Spratly en mer de Chine. Par ailleurs, Trump a menacé Beijing de représailles le 29 mai. Tout est de savoir jusqu’où ira l’escalade.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.