Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
En 1980, l’OMS rapportait plus de 100 000 cas de diphtérie dans le monde, avec 8000 décès. Sa campagne d’éradication a réduit le nombre de cas en 2015 à moins de 4500.
En 1980, l’OMS rapportait plus de 100 000 cas de diphtérie dans le monde, avec 8000 décès. Sa campagne d’éradication a réduit le nombre de cas en 2015 à moins de 4500.

La diphtérie : une maladie infantile hautement contagieuse

CHRONIQUE / La diphtérie est une maladie infectieuse aiguë existant depuis au moins 3500 ans. Hippocrate en fit la toute première description au 5e siècle avant notre ère. Arétée de Cappadoce, qui vécut au 1er siècle, fut le premier à fournir une description détaillée de cette maladie. Il précisa que la victime souffre d’ulcères des amygdales accompagnés de sécrétions épaisses et d’une voix rauque. Il ajouta qu’après avoir subi une extinction de voix, le patient peut mourir suffoqué.

Au Moyen-Âge, cette infection semble avoir disparu en Europe. Elle semble ne réapparaître, dans la foulée des grandes explorations, qu’au 16e siècle. C’est alors que des médecins espagnols observèrent l’apparition d’une épidémie de diphtérie en Espagne en 1613. Ensuite, des médecins italiens rapportèrent l’apparition de graves épidémies touchant particulièrement les enfants au début du 17e siècle.

Avec l’expansion mondiale du commerce, la diphtérie devint pandémique au 18e siècle. Non seulement toutes les provinces de la France furent touchées par celle-ci, mais on la retrouva aussi en Allemagne, dans les îles britanniques et en Amérique du Nord. En effet, une telle épidémie balaya la Nouvelle-Angleterre en 1735. On la décrivit alors en France comme une inflammation des amygdales et une sorte d’angine gangréneuse.  

Francis Home, un médecin écossais, attribua en 1765 le nom populaire de « croup » à cette maladie. Il voulait ainsi signifier que la forme suffocante de la maladie ressemblait au croassement du corbeau. Toutefois, si Home ne fit pas le lien entre la diphtérie et les épidémies d’angine, Samuel Bard, un médecin de New York, établit l’existence d’un rapport entre la croupdiphtérique et les différentes variétés d’angine en 1771.

À partir du 16e siècle, la diphtérie devint l’une des maladies infectieuses infantiles les plus redoutées de l’Histoire. Lors de l’éclosion d’épidémies, le taux de mortalité pouvait atteindre 40 % des enfants infectés, faisant de cette maladie une des principales causes de mortalité infantile jusqu’à la mise au point d’un vaccin DTP au début du 20e siècle. 

Comme la grippe ou le coronavirus, la contamination d’une personne à une autre survient par un contact direct ou par voie aérienne en toussant ou en éternuant. L’infection peut également se propager à partir d’objets contaminés. Par ailleurs, à l’instar du coronavirus, les personnes porteuses de la bactérie peuvent transmettre celle-ci à d’autres sans pour autant présenter de symptômes de la maladie. Pire encore, les personnes n’acquièrent pas d’immunité à long terme. Une infection antérieure n’assure donc pas une protection contre une infection future.

Cette maladie est causée par une bactérie dont les premiers symptômes apparaissent de deux à cinq jours après une exposition. Ces derniers comportent une fièvre élevée, des frissons, de la fatigue, de la toux, une voix enrouée, une céphalée, une coloration bleuâtre de la peau et une irritation de la gorge. 

Deux ou trois jours suivant l’apparition des symptômes, la diphtérie provoque souvent une destruction des tissus sains du système respiratoire. Les tissus morts forment alors une sorte d’épaisse membrane grise qui recouvre les tissus de la gorge, du nez, des amygdales et des cordes vocales. Le patient a alors non seulement de la difficulté à respirer, mais il a aussi du mal à avaler et souffre d’un écoulement nasal nauséabond.

La maladie peut dégénérer encore plus et présenter des symptômes plus graves marqués par l’apparition de taches grises ou blanches dans la gorge. Les voies respiratoires peuvent alors s’obstruer et créer une toux similaire aux aboiements, comme dans la diphtérie ou la laryngite. Le malade est alors victime d’un gonflement du cou résultant de l’élargissement des ganglions lymphatiques. La maladie peut affecter aussi la peau, les yeux et les organes génitaux.

Lorsque la diphtérie se complique, le malade peut subir une inflammation du muscle cardiaque, de l’angine, de la fibrillation cardiaque, des douleurs neurologiques, des problèmes rénaux et des saignements dus à une dysfonction de la coagulation. La diphtérie peut alors entraîner une paralysie.

La bactérie responsable de la diphtérie fut identifiée en 1882 par Edwin Klebs. Deux ans plus tard, Friedrich Löeffler réussit à cultiver la bactérie et à démontrer que celle-ci est une toxine produite par la C. diphtheriae. Dès 1897, les tests standardisés pour détecter l’antitoxine diphtérique étaient développés. Ce fut une étape importante vers la création d’un vaccin. 

Finalement, le développement du test de Schick par le Dr Béla Schick en 1911, permettant de détecter l’immunité préexistante à la diphtérie chez une personne exposée, conduisit à la mise au point d’un vaccin en 1924. Dès lors, le nombre de victimes chuta dramatiquement. La diphtérie sembla être en voie de disparition avec l’administration d’un vaccin fournissant une immunité protectrice.

Plus encore, les épidémiologistes ont validé que les vaccins à base d’anatoxine pouvant simultanément protéger contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche durant les années 1940. Ces vaccins sont administrés en trois ou quatre doses. 

Aujourd’hui, la diphtérie n’est mortelle que dans 5 % à 10 % des cas. Toutefois, le taux de mortalité peut atteindre 20 % chez les enfants en bas de cinq ans et les adultes dépassant 40 ans. La maladie ne représente que des cas isolés dans les pays développés. On la retrouve surtout dans les pays en développement. Et même là-bas, elle est en voie d’éradication.

En 1980, l’OMS rapportait plus de 100 000 cas de diphtérie dans le monde, avec 8000 décès. Sa campagne d’éradication a réduit le nombre de cas en 2015 à moins de 4500. Cette éradication, comme celle de la variole, marque une victoire de la médecine contemporaine.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.