Gilbert Lavoie

«Ça va ben aller!»

CHRONIQUE / Je serais bien curieux de savoir ce que la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, dit en privé des promesses des partis politiques, et notamment des cadres financiers présentés par la Coalition avenir Québec (CAQ) et Québec solidaire (QS). Elle garde ça pour elle évidemment, et elle ne dira rien non plus sur celui du Parti libéral attendu pour mercredi.

Au mois d’août, Mme Leclerc avait conclu que les finances du Québec étaient en ordre, et que les prévisions économiques du ministère des Finances étaient «plausibles». Je ne suis pas certain qu’elle utiliserait le même qualificatif si elle était appelée à se prononcer sur le sérieux des engagements des partis.

On verra mercredi pour les libéraux, mais les cadres financiers de la CAQ et de QS demandent un acte de foi auquel je me refuserai toujours.

Vous comprendrez donc que ça m’a fait bizarre de voir mon ancien collègue Vincent Marissal aux côtés de Manon Massé, lorsqu’elle a présenté le cadre financier de Québec solidaire à la fin d’août. Je lui ai envoyé un petit mot pour lui dire que je m’amusais à imaginer quels propos il tiendrait sur le sujet, s’il était encore chroniqueur politique. «Le cadre financier de QS, c’est bâti avec de l’argent de Monopoly», qu’il dirait, mon ami Marissal. Deux milliards de dollars en taxes supplémentaires pour les particuliers, 1 milliard $ dans les poches des médecins spécialistes, 2,5 milliards $ dans celles des pharmaceutiques, 2,1 milliards $ dans la fiscalité des entreprises, etc. Un grand total de 12,9 milliards $ de plus dans les coffres de l’État, pour financer les promesses de QS. Je suis surpris qu’on ait oublié les banques dans ce tableau… Parce qu’elles font beaucoup d’argent, les vilaines… 

J’ai été tout aussi surpris en prenant connaissance du cadre financier de la CAQ en fin de semaine. Je m’attendais à mieux, surtout dans le contexte de l’arrivée d’un gars sérieux comme Christian Dubé dans l’équipe de François Legault. On a le droit d’être optimiste en politique. Mais promettre des économies ou des revenus additionnels de 2,6 milliards $ dans les dividendes des sociétés d’État, la révision des programmes, les coupes dans la fonction publique et une croissance économique accrue par l’arrivée de la CAQ au pouvoir… Croire à tout ça, c’est croire à la vie en rose. Or, ce n’est jamais aussi simple dans la réalité du pouvoir.

Par ailleurs, j’ai lu avec attention les intentions des partis concernant le Fonds des générations. Vous savez? Cette cagnotte de 13 milliards $ créée en 2006 pour réduire la dette. La CAQ veut y puiser 10 milliards $ dès 2019 pour l’appliquer à la dette. On sait que les revenus annuels générés par le fonds sont beaucoup plus élevés que les frais d’intérêts sur la dette. L’argument de la CAQ est qu’il serait prudent d’utiliser cette cagnotte maintenant, pour éviter une diminution de sa valeur dans le cas d’une éventuelle récession. Ça se défend comme argument. Mais est-ce à ce point urgent? Après tout, la CAQ prévoit une croissance économique accrue sous un gouvernement Legault, pas une récession! Et est-ce techniquement possible? Christian Dubé devra nous expliquer comment on peut liquider aussi rapidement 10 milliards $ d’actions, d’obligations et autres placements gérés par la Caisse de dépôt, sans encourir de pénalités.

Au moins, les intentions de la CAQ sont plus responsables que celles de QS qui utiliserait la cagnotte du Fonds pour combattre les changements climatiques. Ça équivaudrait à endetter davantage le Québec pour atteindre cet objectif. Je ne doute pas du credo environnemental de Manon Massé, mais ce n’est pas sur la carte de crédit des contribuables que l’on combattra les gaz à effet de serre. Vincent Marissal aussi trouverait ça fou s’il était encore journaliste.

Chroniques

Grande séduction et grande déception

CHRONIQUE / Ah l’attrition! Ce qu’elle a le dos large dans le discours des politiciens. Ça fait au moins deux décennies que les élus nous la servent lorsqu’ils parlent de faire des économies dans la masse salariale des fonctionnaires. «Vous inquiétez pas, disent-ils chaque fois. Avec l’attrition, personne ne sera congédié, parce que les gens qui prennent leur retraite ne seront pas remplacés».

Même chose pour les régions. Arrivent les élections, tous les partis se réclament des régions. Cette fois, les libéraux y ajoutent une teinte décentralisation. On enverra des fonctionnaires en régions. Et oups! La sous-ministre, son conjoint et les enfants s’en vont  à Val-d’Or, Rimouski, Gaspé ou Sept-Îles.

La CAQ y ajoute un brin d’immigration: les immigrants seront dispersés dans les villes du Québec au prorata de la population. Cinquante p. cent à Montréal, le reste ailleurs. C’est tellement simple. Pourquoi n’y avait-on pas pensé avant?

Le PQ promet de donner le pouvoir aux régions. On va les laisser choisir leur modèle de concertation et décider de l’utilisation des fonds de développement économique. Simple comme bonjour. Et en prime: des tarifs aériens moins chers parce qu’on va casser le monopole d’Air Canada.

Et je ne vous parlerai pas des promesses de Québec solidaire…

Il y a un danger à répéter d’aussi belles promesses en campagne électorale, quand on est incapable de les respecter. Ne pas remplacer les fonctionnaires qui prennent leur retraite, c’est facile à dire sur papier, mais on ne peut tout de même pas demander à un avocat du gouvernement d’aller combler le poste vacant laissé par un ingénieur qui vient de quitter.

Promettre de répartir les immigrants sur le territoire du Québec au prorata de la population des villes, c’est impossible à moins de les obliger à rester la région où on les a cantonnés. On fait quoi s’ils veulent aller rejoindre des amis à Montréal? On les menace de la prison ou de la déportation?

S’engager à transférer des fonctionnaires en régions, ce n’est pas simple quand le conjoint occupe un emploi, quand les amis et la parenté sont à Québec ou Montréal, et quand les enfants sont des ados et qu’ils ne veulent pas s’éloigner de leurs copains ou copines.

Alors voilà pour tous ces thèmes de la grande séduction… et il y en a d’autres… qu’on nous sert depuis le début de cette campagne électorale. 

Je ne sais pas s’il y a des gens qui décident de leur vote en fonction de ce genre de promesses, mais s’il y en a, ils devraient relire les engagements électoraux des 20 dernières années. Ça leur éviterait la grande déception qui a suivi.

Chronique

Climat: pourrait-on se parler au lieu de débattre?

CHRONIQUE / Amis lecteurs, ce texte se veut une lettre à Philippe Couillard, Jean-François Lisée, François Legault et Manon Massé.

Madame, messieurs,

Vous l’avez constaté cette semaine, la demande se fait pressante pour que l’on discute des changements climatiques pendant cette campagne électorale. Pas juste d’environnement en général, mais des changements climatiques qui menacent la planète. Parce que c’est ça qui presse.

La CAQ appuierait la décision de Justin Trudeau d’imposer une taxe sur le carbone aux provinces qui n’en ont pas et veut augmenter la production et l’exportation d’électricité. Les libéraux misent sur le marché du carbone et la mobilité durable. Le Parti québécois promet «une nouvelle Baie-James de la transition énergétique» et un «grand déblocage» dans les transports à Montréal. Québec solidaire interdirait les automobiles à essence en 2030 et promet 38 stations de métro dans la métropole. C’est bien beau tout ça, mais ça ne me rassure guère. Parce qu’une promesse électorale, après les élections, ça perd beaucoup de son efficacité au contact de la réalité. 

Les politiciens sont plus efficaces lorsqu’ils mettent la partisanerie de côté et qu’ils collaborent. Véronique Hivon nous en a donné un bel exemple avec son travail visant à nous permettre de mourir dans la dignité. Le défi des changements climatiques mériterait un effort similaire.

Vous allez me dire que je rêve en couleur… Et pourquoi pas? Voici donc ma proposition : ce serait de vous entendre discuter sur le sujet (et non débattre) dans un même forum pendant cette campagne électorale. Une véritable réflexion avec des experts sur la meilleure route à suivre dans les prochaines années. Une discussion où chacun éviterait d’accabler l’autre ou de ridiculiser ses positions. Une réflexion sur ce qu’on peut faire de plus, comme société. Est-ce possible? Il n’en tient qu’à vous.

Je suis persuadé qu’une forte majorité de Québécois apprécieraient un tel exercice. Je pense aussi que des sages comme l’économiste Pierre Fortin et l’environnementaliste Steven Guilbeault accepteraient de participer à ce genre de forum si tout le monde s’entendait pour faire une pause sur le débat partisan, le temps de réfléchir un peu.

Madame et messieurs les leaders, je vous connais tous assez bien après 15 ans à la Tribune de la presse de l’Assemblée nationale. Il n’y a pas de climato-­sceptique parmi vous, et je sais que l’avenir de nos enfants et nos petits-enfants vous préoccupe. Je sais aussi que le comportement de l’administration américaine sur le sujet vous scandalise. Il me semble qu’une discussion de groupe bien préparée, avec des experts qui n’ont qu’un agenda, celui de préserver la planète, serait gagnant-gagnant pour tous.

Je vous donne deux exemples : l’environnement et l’économie ne font pas toujours bonne compagnie dans le débat public. C’est le prétexte de Doug Ford et des conservateurs fédéraux pour dénoncer la taxe sur le carbone. Pourrait-on réfléchir ensemble sur les façons de réconcilier ces deux préoccupations?

Autre exemple : nous sommes à des années-lumière de ce qui se fait ailleurs dans le transport ferroviaire. L’accès à nos grandes villes est paralysé par des automobiles qui émettent des tonnes de gaz à effet de serre. Via Rail a un projet de train à grande fréquence depuis des années, mais ça avance à pas de tortue. Il me semble que si le gouvernement Trudeau a trouvé 4,5 milliards $ pour un projet de pipeline dans l’ouest, il devrait avoir les moyens de doter le «Canada du centre», la région la plus populeuse du pays, de chemins de fer efficaces. Pourquoi ne pas profiter de cette campagne électorale pour faire pression sur Ottawa, tout comme on vient de le faire pour la gestion de l’offre?

Ce ne sont là que deux exemples. Il me semble qu’avec de la bonne volonté et un peu d’aide, vous pourriez avoir une réflexion collective sérieuse sur ces questions qui touchent directement ou indirectement les changements climatiques. Ça ne vous empêcherait pas de défendre ensuite vos engagements électoraux. Mais ça éclairerait le débat et ça démontrerait votre intérêt pour la chose. 

De quoi j’me mêle et qui suis-je pour faire une telle proposition? Juste un chroniqueur qui se garde un petit brin de naïveté et d’espoir.

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«Un débat sympathique»

CHRONIQUE / Le ministre Gaétan Barrette a dû se «tortiller» sur sa chaise à plusieurs reprises, mercredi, s’il a écouté le débat sur la santé organisé par la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). Parce que c’est lui qui devait représenter le Parti libéral du Québec à ce débat. Et Gertrude Bourdon, qui a dit en blague qu’elle avait «tassé» le ministre pour y présenter les politiques libérales, n’a pas remporté le match.

Il faut dire que c’est difficile de parler de santé en 2 minutes 30 secondes, le temps alloué aux participantes pour répondre aux quatre sujets proposés par la FIQ. Mais Mme Bourdon, qui connaît bien le réseau, a répondu trop souvent dans le jargon administratif du milieu, alors que c’est avec des exemples concrets et des termes simples qu’on passe ses messages en politique.

La découverte dans ce débat a été la candidate de la Coalition avenir Québec, Danielle McCann, qui est arrivée bien préparée, avec des notes et des lignes de presse. Mme McCann est peut-être moins flamboyante que Mme Bourdon, mais elle a démontré une combativité surprenante :  à chacune de ses réponses sur trois des enjeux soulevés, elle a terminé avec une question à l’endroit de Gertrude Bourdon. Exemple : comment pouvez-vous tolérer que les médecins du Québec gagnent plus que ceux de l’Ontario, alors que nos infirmières sont moins bien rémunérées que leurs consœurs de cette province? Autre exemple : pourquoi les libéraux se sont-ils «traîné les pieds» dans le dossier des personnes âgées, alors que leur ministre du temps, Marguerite Blais, proposait plein de solutions? Mme Bourdon n’a pas riposté à ce genre d’intervention. Gaétan Barrette aurait sorti ses statistiques et ses exemples concrets pour défendre son bilan. Remarquez bien qu’il était peut-être préférable que M. Barrette ne soit pas là parce que le débat aurait été probablement été moins sympathique…

Si Danielle McCann a été une découverte par sa combativité, c’est à Diane Lamarre que je donnerais la première place sur le podium à cause du sprint final. «On est dans un débat sympathique, mais quand même, ce que j’entends de Mme Bourdon, c’est que tout va bien dans le meilleur des mondes, alors qu’on a encore 35 % des gens sur l’île de Mont­réal qui n’ont pas de médecin de famille. J’entends Mme McCann qui dit vouloir 36 heures pour voir un médecin, mais je n’ai pas entendu de solution pratique». Diane Lamarre en a profité pour faire état des propositions du Parti québécois.

Si j’avais une autre étoile à offrir à l’issue de ce débat, c’est à Vanessa Roy, une physiothérapeute qui se présente pour Québec solidaire (QS) dans Verdun. Elle connaissait ses dossiers et elle a su offrir des avenues intéressantes sur les enjeux soulevés. Bref, elle serait un bel ajout à l’équipe de QS à l’Assemblée nationale.

Le mérite de ce débat a été de lever le voile sur la situation difficile des infirmières, sur le fardeau des heures supplémentaires obligatoires, le manque de personnel, et les congés de maladie qui sont à la hausse. La plupart des interventions ont montré aussi un désir quasi unanime de changer les règles de la profession afin de laisser plus d’autonomie aux infirmières. On veut briser «le goulot d’étranglement» causé par le recours continuel aux médecins pour des actes qui pourraient être laissés à d’autres professionnels de la santé.

Dommage que les réseaux de télévision n’aient pas jugé utile de diffuser ce débat. Après tout, la santé, c’est la moitié du budget du Québec. Heureusement qu’il y a Internet…