À Toronto, l'homme au volant du camion-bélier a tué huit femmes et deux hommes, en plus d'en blesser plusieurs autres.

Quand c’est la femme qui est ciblée…

CHRONIQUE / Dix meurtres à Toronto, c’est l’horreur, au même titre que la tuerie du 29 janvier 2017 à la Grande Mosquée de Québec. Ce qui est le plus déconcertant, c’est d’apprendre que les femmes semblent avoir été, là encore, la cible du meurtrier. Et ce qui est tout aussi déconcertant et dont on parle moins, c’est de constater que 25 à 30 femmes ou enfants sont assassinés chaque année au Québec dans ce que les médias appellent des «drames familiaux».

À chaque fois, ce sont des cas isolés. Mais le total est bien réel si on fait l’addition de ces homicides commis annuellement dans la province. Comment peut-on tolérer, dans une société comme la nôtre, que les femmes soient aussi souvent les victimes de tireurs fous ou de conjoints furieux?

Selon les chiffres du ministère québécois de la Sécurité publique, 90 % des femmes assassinées au Québec en 2014 l’ont été dans un contexte familial. Les statistiques du ministère montrent que les femmes du groupe d’âge de 40 à 49 ans sont les plus nombreuses à être tuées par un membre de leur famille. Et dans 90 % des cas, l’auteur du crime est le conjoint ou l’ex-conjoint, l’ami intime ou l’ex-ami intime.

Ces chiffres sont révélateurs : certains hommes sont incapables d’accepter la rupture du couple. Les meurtres de femmes au premier degré, c’est-à-dire prémédités, sont les plus fréquents dans une proportion de 70 %. «Lorsqu’un individu prend conscience de l’irréversibilité de sa rupture amoureuse, explique le ministère en citant des experts, il peut traverser une période d’incubation au cours de laquelle une planification du meurtre de son partenaire intime est ruminée pour ensuite se cristalliser et se conclure en passage à l’acte». 

De nombreuses mesures ont été mises en place pour contrer la violence conjugale et les homicides familiaux : maisons d’hébergement, formation spéciale pour les policiers appelés à intervenir dans les situations de crise, pénalités sévères pour les auteurs de ces crimes. Mais ce n’est pas suffisant : le nombre d’homicides familiaux n’a guère bougé au cours de la dernière décennie. De 2005 à 2013, la moyenne enregistrée est de 27,4 par année au Québec : 29 en 2005, 35 en 2011, 28 en 2012…

Les chiffres de 2015, 2016 et de 2017 ne sont pas encore disponibles parce que les données viennent des différents corps policiers au Québec, et prennent du temps avant d’être rassemblées et confirmées. Mais ce que l’on sait déjà, c’est que certaines régions du Québec sont plus touchées que d’autres. C’est le cas du Nord-du-Québec, de Chaudière-Appalaches, de Lanaudière et du Bas-Saint-Laurent.

Les drames horribles comme ceux de Toronto ou de la mosquée de Québec incitent invariablement les gouvernements et les services policiers à investir davantage sur la prévention. Les homicides familiaux n’ont pas un effet aussi immédiat, parce qu’ils sont isolés dans le temps et dans l’espace. Le danger, c’est de s’y habituer et de conclure qu’on ne peut rien faire. Pourtant, s’il est un dossier où on n’a pas le droit de baisser les bras et de conclure que tout a été fait, c’est celui-là.

Il faut investir davantage chez les enfants de zéro à cinq ans ainsi qu’à l’école primaire, m’a confié hier un spécialiste de la protection de la jeunesse. Il est prouvé qu’un enfant abusé ou violenté risque de devenir à son tour abuseur ou violent une fois adulte. Ça coûte cher la prévention à long terme, et ça ne donne pas de résultats rapides. Mais quand on y pense, c’est bien peu comparé aux coûts de la police, du système judiciaire et de la prison pour traiter cette forme de criminalité.