C’est «un projet pour 100 ans», a fait valoir François Bonnardel à propos de l’éventuel troisième lien à l’est.

Troisième lien: la charrue devant les boeufs

CHRONIQUE / À défaut de données factuelles démontrant l’utilité d’un troisième lien à l’est pour soulager la congestion aux ponts, le ministre François Bonnardel propose la fuite en avant.

«Un projet pour 100 ans et pour tout l’est du Québec», a-t-il plaidé en annonçant que le lien Québec-­Lévis sera un tunnel sous la pointe de l’Île d’Orléans. 

Difficile d’argumenter avec des faits sur une projection aussi lointaine. Allez savoir de quoi demain sera fait. 

M.Bonnardel «espère que la population va augmenter». Sous-entendu, que la démographie et l’étalement urbain finiront par justifier a posteriori le projet. L’avenir lui donnera peut-être raison, mais la futurologie est une discipline bien aléatoire. 

Les météorologues peinent à prédire le temps qu’il fera demain; les économistes, le taux de croissance de l’an prochain; les démographes, la population de Québec (et de l’est) dans 20 ou 30 ans. 

Comment prédire avec certitude les besoins d’infrastructures de transport pour des décennies voire un siècle à l’avance? 

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On reproche souvent aux politiciens de penser à courte vue. Pas cette fois. Une vision à long terme ne peut cependant servir de faux-fuyant (définition : moyen détourné de se tirer d’embarras ou d’éluder une question). 

Le gouvernement a beau voir loin, jusqu’au bout du champ et dans le suivant, il continue de mettre la charrue devant les bœufs.

L’utilité d’un tunnel à l’est n’est toujours pas démontrée. On n’en connaît pas l’impact sur la circulation sur l’autoroute Félix-Leclerc ni les coûts, bien qu’on puisse s’en faire une idée. 

Le professeur Bruno Massicotte de Polytechnique avait parlé de 4 milliards $ dans son étude de faisabilité de 2016. Une estimation préliminaire sans connaître la nature du sol ni le détail des connexions avec le réseau autoroutier. 

«On peut faire dire ce qu’on veut aux chiffres», avait alors prévenu M. Massicotte. C’est noté.

On en saura plus long dans un an (ou plus), lors du dépôt d’un plan d’affaires. 

D’ici là, le gouvernement garde le cap sur l’automne 2022 pour une première pelletée de terre, comme promis en campagne électorale.

Je vous l’ai dit. Je trouve qu’on ne fait pas les choses dans le bon ordre avec ce projet. La décision devrait venir après les études qui en démontrent l’utilité et la pertinence. Pas avant. Cela dit, et je vais peut-être vous surprendre ici, j’ai vu plusieurs éléments «positifs» lors de ce point de presse. 

À commencer par le choix de mettre l’île d’Orléans à «l’abri» du troisième lien en n’y prévoyant pas de sortie. On revient au scénario initial de remplacer le pont actuel par un nouveau. 

Ce sera «une île un pont», a insisté M.Bonnardel. Le ministre a entendu les inquiétudes sur le patrimoine et la quiétude de l’île. Bravo. 

Bravo aussi pour l’engagement d’investir dans le transport en commun, tant pour le projet structurant de Québec que pour les liens de transport en commun, nécessaires, avec la rive sud, incluant le futur tunnel.

Ça ne fait pas la preuve de l’attrait d’un lien à l’est pour les utilisateurs. Ceux-ci seraient contraints à un long détour. Mais l’intention de changer les habitudes de déplacement y est. Reste à y mettre davantage de cohérence.

Bonne nouvelle aussi, on va mieux documenter le projet avant une décision finale. 

On prendra le temps d’examiner une seconde hypothèse d’un tracé plus près des centres-ville (axe Laurentienne-Route Mgr Bourget).

Des analyses sont aussi en cours sur l’impact d’un tunnel à l’est pour réduire la congestion aux ponts et sur l’accroissement du trafic sur l’autoroute Félix-Leclerc. 

On cherche aussi le moyen de protéger les terres agricoles de la Rive-Sud. 

Je ne suis pas complètement naïf. On se doute bien que le gouvernement va utiliser ces analyses et études pour essayer de justifier son projet plutôt que le «challenger». 

Mais j’aime savoir qu’on va s’intéresser aux faits, à la science et aux conséquences avant une décision finale. C’est ce qui a fait cruellement défaut jusqu’ici dans la démarche de la CAQ.

Ce n’était sûrement pas l’intention, mais j’ai vu dans ce point de presse plusieurs portes de sortie possibles si le gouvernement choisissait de quitter l’autoroute du troisième lien. Peu probable direz-vous, mais quand même. 

Les coûts. S’ils s’avéraient beaucoup plus élevés que ceux évoqués à ce jour, le Conseil des ministres pourrait en prendre prétexte pour se retirer.

La participation fédérale. Pour la première fois, à mon souvenir, il a été dit spécifiquement qu’une participation fédérale serait nécessaire. 

Le choix de remplacer le pont de l’Île d’Orléans. Ce remplacement est nécessaire. En détachant les projets, cela laisse la latitude de réaliser ou pas le tunnel.

Les études et analyses. Des résultats qui plaideraient clairement contre un lien à l’est pourraient inciter à fermer les livres. Improbable, mais possible. 

«On n’a pas le droit à l’erreur», a dit le ministre Bonnardel. «On n’est pas irresponsables», m’a glissé plus tard un de ses proches collaborateurs. J’étais content de l’entendre.