Des choix artistiques, comme ceux du défilé de samedi soir dernier, fonctionnent peut-être dans une salle ou un événement de théâtre, mais difficilement dans une nuit d’hiver où le public a besoin qu’on lui transmette de la chaleur et de l’énergie.

Où diable était le Carnaval?

CHRONIQUE / L’organisation du Carnaval de Québec a expliqué les ratés du défilé de nuit de samedi soir par des problèmes de «timing», de rythme et de retard. Boulechite.

Ce n’était pas le timing, le rythme ou le retard. Enfin, si. C’était aussi le timing, le rythme et le retard, mais c’était d’abord un vice de conception et je dirais, d’attitude. Un défilé narcissique et coupé du monde. 

Le choix du mot défilé tenait d’ailleurs de la tromperie. Ce qui a été présenté samedi soir aux malheureux citoyens et visiteurs qui avaient bravé le froid n’avait rien d’un défilé de fête populaire. 

Une succession de silences, d’immobilismes, de froideur et de déprime. Rigoureusement, le contraire de l’esprit festif d’un carnaval où foisonnent la musique, les couleurs, la chaleur et la joie de vivre. 

Un cortège funèbre. Sans tambour ni trompette. 

L’image m’est venue en regardant ce char atone peuplé de personnages exsangues drapés de blanc, recroquevillés sur eux-mêmes pour râler leur dernier souffle pendant qu’une voix à peine audible dans les bruits de la foule, tentait de justifier cette pénible dramaturgie. 

Où diable était le Carnaval? 

Même l’attente, jadis habitée par le crescendo des motos pétaradantes, était moche. Quatre motos seulement. A-t-on voulu sauver du gaz? Il y a des limites à jouer le thème du blanc. 

De tels choix artistiques fonctionnent peut-être dans une salle ou un événement de théâtre, mais difficilement dans une nuit d’hiver où le public a besoin qu’on lui transmette de la chaleur et de l’énergie. Où il a besoin de danser sur la musique et de se réchauffer aux sourires semés par les poignées de main en peluche de bonshommes à grosses têtes. 

Pas étonnant que des milliers aient quitté bien avant la fin. Ça sortait à pleines portes, l’air déçu, pour ne pas dire dégoûté. Des milliers de citoyens floués par la promesse non tenue.

Dire que la Ville de Québec a haussé à plus de 1,2 million $ (935 000 $, plus 265 000 $ en services) sa subvention au Carnaval 2019 pour «contribuer à la bonification» de ce défilé et à la mise en place de la «nouvelle vision». 

C’est écrit au «sommaire exécutif» produit par le Bureau des grands événements.

En regardant le défilé se défiler, j’étais désolé pour tous ces enfants emmitouflés jusqu’aux yeux derrière les clôtures de métal. J’imaginais (pour l’avoir fait jadis) l’énergie et l’effort logistique que cela avait demandé aux parents. Le transport, l’attente, le froid. 

Ça en vaut la peine quand c’est pour arracher à l’hiver des moments de magie qui s’impriment ensuite pour la vie dans les souvenirs. Mais pas pour voir si peu et si terne. 

Sur le trottoir entre la rue des Érables et le Musée national des beaux-arts du Québec, samedi soir, je me suis croisé les doigts pour ne pas croiser de touristes venus à Québec pour ça. Malheureusement, la ville en était pleine. J’ai baissé les yeux. J’avais honte.

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En confinant le défilé à un petit kilomètre sur la Grande Allée au centre-ville (les anciens défilés faisaient 3,5 km et 4,0 km), le stationnement est devenu plus compliqué et l’espace pour voir nécessairement plus restreint.

Il y a toujours l’autobus, mais disons que cette formule tout centre-ville ne facilite pas la vie aux familles. À moins que ce ne soit pas du hasard. Dans sa quête pour ramener les jeunes adultes, le Carnaval aurait-il cru pouvoir faire l’économie des familles? 

Ce serait un bien mauvais calcul. 

Non satisfait d’avoir réduit le trajet, le Carnaval a limité «l’action» à cinq stations de spectacle le long du parcours. Je m’étais gardé de critiquer trop vite, mais ça me paraissait écrit dans le ciel avant de commencer que la plupart des «spectateurs» ne pourraient rien voir.

Ce fut le cas et ça le sera encore la fin de semaine prochaine. 

On aurait à la limite pu trouver un sens à refaire deux fois le même parcours si ça avait été pour intégrer au spectacle des immeubles ou un décor spécifique de la Grande Allée, mais je n’ai pas vu que c’était le cas. 

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On ne blâmera pas le Carnaval d’avoir cherché à renouveler ses défilés de nuit. 

La vérité, vous la connaissez comme moi : ces défilés ont souvent roulé sur le pilote automatique des traditions et ne réservaient plus beaucoup de surprises. Trop commerciaux parfois ou trop prévisibles, trop n’importe quoi. Le Carnaval avait tenté de sortir des sentiers battus avec le défilé de 2008, mais sans grand succès. 

Cela suggère qu’il n’est pas si facile de renouveler le genre et de faire l’unanimité. Surtout avec la contrainte de l’hiver. Celui de samedi dernier aura au moins réussi ce tour de force. L’unanimité. Contre lui.

Je suis allé relire ce qui avait été promis l’automne dernier. 

«On va totalement ailleurs de ce qui s’est fait depuis des dizaines et des dizaines d’années», annonçait avec fierté Daniel Gélinas. 

«Un défilé-spectacle beaucoup plus qu’un déambulatoire comme il y avait dans le passé… Un show divertissant, spectaculaire et source de fierté pour la population de Québec». 

Exit les duchesses. Place au «rock et aux pixels», avait titré Le Soleil. 

On en profiterait pour mettre en évidence des troupes et créateurs locaux. Ça semblait prometteur, mais il restait à voir. 

Le défilé est en effet allé «totalement ailleurs». Mais où? 

On a jeté le bébé avec l’eau du bain. 

Je vous ai souvent dit tout le bien que je pense de Daniel Gélinas, ex-dg du Festival d’été, qui a agi comme conseiller dans le virage du Carnaval. Je n’en pense pas moins, mais comme tout le monde, il peut lui arriver de se planter. Pas juste d’ailleurs, car j’imagine que ce fut un choix collectif.

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Le Carnaval est important et ses défilés font partie de l’ADN de cette ville. Il ne faudrait pas les laisser tomber. 

Peut-être l’organisation arrivera-t-elle à corriger les problèmes de délais pour le défilé de samedi prochain. Mais pour le concept et choix du lieu, j’imagine qu’il se fait tard.

Pour sauver les meubles, peut-être se trouverait-il quelques fanfares qui accepteraient au pied levé d’entrer dans la parade pour briser le silence, y mettre du rythme, de la couleur et de la vie. Y mettre un peu de carnaval. 

Du déjà vu direz-vous, mais on sait que ça fonctionne depuis le premier défilé de nuit de l’ère «moderne» en février 1955 et que ça ne s’est jamais démenti depuis. On entend de loin la rumeur de la fanfare et déjà il fait un peu moins froid.

J’ai vu l’effet pas plus tard que dimanche encore. Une fanfare sur le quai de la Pointe-à-Carcy jouant les airs de carnaval pendant la course en canots. C’était la première fois à ma connaissance, mais je peux me tromper. Une idée toute simple, mais réussie, surtout après le silence de la veille.

Bonne idée aussi tous ces fauteuils de bois avec des coussins, des couvertures et des fournaises au gaz le long du quai. On y retrouvait des familles, des personnes âgées, des visiteurs. 

Il n’est pas toujours besoin de réinventer la roue pour que ça tourne. Il peut suffire de petites choses si on les choisit pour servir le public plutôt que pour servir un concept, aussi artistique et novateur, soit-il.