François Bourque
Les expériences de rues piétonnes se multiplient à Québec et ont un effet d’entraînement. Ici, la rue Saint-Joseph.
Les expériences de rues piétonnes se multiplient à Québec et ont un effet d’entraînement. Ici, la rue Saint-Joseph.

Libérer la force chaotique de la ville

CHRONIQUE / Libérer la «force chaotique» de la ville. J’ai aimé le mot du dg de Vivre en ville, Christian Savard, pour décrire l’ouverture des rues et des espaces publics de Québec à de nouvelles expériences. 

BBQ dans les parcs, alcool dans certaines rues, terrasses empiétant sur des rues, trottoirs, parkings ou terrains vacants. 

Le maire Labeaume parle de «flexibilité» et de «l’abandon de l’attitude tatillonne» pour les permis. Pour que ça marche, il faut que ce soit plus facile, croit-il. «La Ville ne contrôlera pas tout», promet-il. «Big Brother ne sera pas là.»

À cette souplesse s’ajoute le concept de «rues festives». Sur demande, des voisins pourront occuper leur rue le temps d’une fête ou d’un week-end. 

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Puis voici les «rues partagées» où circulation et vitesse seraient limitées et la priorité donnée aux piétons, vélos et enfants. La Ville en a identifié une douzaine et en ajoutera à la demande. 

J’ai envie de résumer en disant une ville plus cool. 

Les rues et attitudes des villes d’Amérique du Nord sont souvent plus rigides qu’en Europe. 

L’idée d’y semer davantage de spontanéité et de libérer les «forces chaotiques» pour créer des ambiances et laisser vitalité et créativités locales s’exprimer est excellente.

Pas pour foutre le bordel, l’anarchie ou la cacophonie, mais pour déconstiper le modèle monofonctionnel des rues et espaces publics.

Québec emboîte ici le pas aux villes qui profitent de la pandémie pour repousser les limites et oser de nouvelles expériences. 

L’exemple de Vilnius, capitale de la Lithuanie (600 000 habitants) a beaucoup attiré l’attention ce printemps.

Au début du déconfinement, aux premiers jours d’avril, les rues étroites du vieux centre-ville ne permettaient pas la distanciation physique de 2 mètres.

La Ville a offert gratuitement aux restaurateurs presque tous les espaces publics : trottoirs, rues, parcs, stationnements, parvis de la cathédrale, etc. La seule règle était d’installer des tables à 40 mètres ou moins du restaurant. Plus de 200 commerçants ont levé la main, transformant Vilnius en grand café à ciel ouvert. 

Lorsque le retour à l’intérieur a été autorisé, il a fallu espacer les clients. Plutôt que de laisser des tables vides, des propriétaires y ont assis des mannequins, transformant leurs restos en salles d’exposition pour des créateurs de mode locaux. J’ai vu il y a quelques jours qu’un restaurateur de Washington avait fait de même.

On retrouve déjà au Deux22 de la rue Saint-Joseph à Québec cette idée de la rencontre bar-bouffe-vêtements. D’autres pourraient s’en inspirer, occuper les places libres par des œuvres d’art, objets de déco, démos et animations, etc. 

L’administration Labeaume vient d’annoncer 200 000 $ pour soutenir des «initiatives culturelles originales» dans le respect des consignes sanitaires.

C’est le temps de se lâcher «lousse», de faire éclater les formes et les modèles. Ce printemps n’a rien de normal, profitons-en. 

Cela vaut pour les espaces publics de la Commission de la capitale nationale et des gouvernements. 

Consommer n’a pas été une expérience agréable ces derniers mois. Des clients et employés souvent masqués, l’urgence de faire vite, longer les murs, éviter les regards et la proximité de l’autre. 

Il fallait un «attrait à revenir en ville», à utiliser le transport en commun pour aller prendre un verre, analyse Jean Dubé, professeur à l’École Supérieure d’aménagement et de développement (ESAD) de l’Université Laval. Les nouvelles rues piétonnes peuvent y contribuer, croit-il. 

«La rue est l’espace public par excellence», rappelle Geneviève Cloutier, également professeur à l’ESAD. Cette rue est habituellement «dominée par l’auto, mais elle peut servir à autre chose».

Il y a des décennies que des groupes de citoyens, militants verts et amoureux de la vie en ville plaident pour un partage différent de la rue. Parfois avec succès, mais souvent dans le vide.

Et voici que tout à coup ça marche.

Les expériences de rues piétonnes se multiplient et ont un effet d’entraînement. Des sociétés de développement commercial (SDC) qui n’avaient jamais affiché d’appétit pour la piétonnisation entrent maintenant dans la danse. Québec est rendue à sept.

L’obligation de distanciation physique et l’urgence de soutenir les petits commerces sont en train de réussir là où la science de l’urbanisme s’était butée à la résistance des ingénieurs de transport et lobbies de la peur (et de l’auto).

Ce qui était impensable hier est devenu souhaitable, voire impératif. Ce qui faisait controverse fait aujourd’hui l’unanimité. Les gens en redemandent déjà.

«Sauver les commerçants» semble un meilleur argument que celui de l’environnement», s’amuse Jean Dubé. 

«Il faut rester vigilants», prévient cependant Geneviève Cloutier. Il ne faudrait «pas subordonner l’espace public seulement à l’usage commercial et marchand». 

Il y a une «mince ligne» entre expérimenter et instrumentaliser la rue au profit du seul «commerce et de l’image de marque».

La rue doit rester invitante pour tout le monde, pas juste pour ceux qui viendront acheter. Il faut une «diversité d’usages». Pouvoir flâner, jouer, écouter de la musique, etc. 

Cet équilibre, l’administration Labeaume semble l’avoir trouvé en permettant aux citoyens qui ne sont pas là pour acheter de vivre «une expérience» de la ville différente avec les BBQ et l’alcool dans des parcs, voire sur les rues. «C’est une bonne stratégie marketing», croit Mme Cloutier. 

Les rues festives et partagées partout sur le territoire procèdent de cette même logique.

Dans les faits, beaucoup de citoyens n’avaient pas attendu le OK du maire pour apporter BBQ et alcool dans les parcs ou fermer leur bout de rue. 

Mais «l’autoriser» par une voix officielle envoie un message nouveau. Québec la proprette parfois un peu coincée, a le feu vert pour «s’encanailler». À condition de ne pas abuser, d’être respectueux et de rapporter ses déchets à la maison. Le maire n’a pas parlé du pot. Une autre fois peut-être.

Cette idée d’occuper l’espace public autrement, Geneviève Cloutier dit la retrouver aussi dans les places éphémères. Il y en a une vingtaine prévues cet été. «Québec a eu du pif et a été avant-gardiste» par ses concours publics. Cela permet «d’expérimenter d’autres façons de concevoir l’espace».

Christian Savard, de Vivre en ville, préfère parler de «places transitoires» tant il voudrait que ces places «éphémères» deviennent permanentes. Quand on commence à voir des plantations, c’est bon signe. 

Que restera-t-il de la «force chaotique», du nouveau partage des espaces publics, des attitudes «débonnaires» et rues festives au lendemain de la pandémie, lorsque l’économie aura repris son élan? 

On voudrait que ce soit le plus possible, mais ce n’est pas gagné. Plusieurs rues commerçantes étaient déjà à la peine avant la COVID, victimes du commerce en ligne, des grandes surfaces et de leur offre moins alléchante ou de leurs prix plus élevés.

«L’écosystème urbain a besoin de la fréquentation des rues et de ces commerces», rappelle Geneviève Cloutier. Reste à trouver une recette qui dure. La piétonnisation et l’ambiance, c’est bien, mais ça risque de ne pas suffire. D’autres villes y sont arrivées. Je vous en reparle bientôt.