François Bourque
Horacio Arruda joue le rôle de sa vie alors qu'il est l'une des principales figures de la gestion de la crise de la COVID-19 au Québec.
Horacio Arruda joue le rôle de sa vie alors qu'il est l'une des principales figures de la gestion de la crise de la COVID-19 au Québec.

Le rôle d’une vie

CHRONIQUE / Des portraits diffusés ces derniers jours nous ont appris que le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, avait songé à des études en théâtre avant d’opter pour la médecine.

On le remercie aujourd’hui d’avoir fait le «bon» choix. 

Ce qu’on ne savait pas, c’est que M. Arruda a effectivement fait du théâtre au secondaire, à la polyvalente de Sainte-Thérèse. Il aurait aimé être comédien, confirme Luc Gouin, aujourd’hui directeur au Centre communautaire Le Trait d’Union à Longueuil. 

M. Gouin se souvient avoir joué avec M. Arruda dans la pièce Jeux de massacre de Ionesco.

Ça ne s’invente pas. L’histoire de la pièce est celle d’un virus fatal qui se propage dans une petite ville. 

Le texte était inspiré par le Journal de l’année de la peste, de l’auteur Daniel Defoe. Elle avait été représentée pour la première fois en Allemagne en 1970 sous le titre Triomphe de la mort. 

L’épidémie au village de Ionesco est intraitable. Tout le monde en meurt ou a peur d’en mourir. La famine s’installe, la violence suit pas loin derrière. 

Pour éviter la contamination, les gens se barricadent chez eux et les classes de la société s’évitent. La mort frappe cependant sans distinction.

Vous ne voulez pas connaître la suite. 

Horacio Arruda y jouait le rôle du fonctionnaire, croit se souvenir M. Gouin. Peut-être aussi celui d’un médecin, pense-t-il, car il était fréquent que les élèves tiennent plus d’un rôle dans une même pièce. 

Il faudrait le confirmer auprès du principal concerné, mais celui-ci a d’autres priorités ces jours-ci.

Le père de M. Arruda avait vu son fils au théâtre. Dans le souvenir de M. Gouin, le paternel ne l’imaginait pas comédien. Il voyait plutôt son fils devenir médecin. 

On le retrouve aujourd’hui à la rencontre de tous ces destins. 

Celui du fonctionnaire qui incarne l’autorité, celui du médecin et dans le rôle, délicat et complexe, de celui qui doit nous rassurer pour éviter la panique et nous inquiéter s’il veut que ses consignes soient prises au sérieux. 

M. Arruda s’en tire avec brio. Il s’était préparé à ce rôle depuis l’adolescence.

Il faudra de la patience, mais on retrouvera un jour une vie «normale» avec nos libertés, nos plaisirs, nos relations sociales et des rayons de papier cul bien garnis. 

On sait déjà cependant que tout ne sera plus pareil. Il y aura un avant le virus et un après. 

Les modifications «temporaires» à nos habitudes de travail, de déplacement, de consommation ou de consultation du médecin ouvrent la voie à des changements plus permanents. 

Cette lutte à la propagation du virus est un laboratoire où on aura testé de nouvelles façons de faire. On aurait préféré le faire dans un autre contexte et avec moins de contraintes, mais le résultat n’en sera que plus important.

Cette crise va devenir un puissant accélérateur de changements sociaux dont il est difficile encore de mesurer l’ampleur. 

On pense au commerce en ligne, bien évidemment, mais je dirais aussi le télétravail.

Beaucoup d’employeurs y étaient encore réticents. La peur de perdre le contrôle et d’une baisse de productivité. 

Depuis une dizaine de jours, ces employeurs n’ont pas eu le choix. Partout où il était possible de «dématérialiser» le lieu de travail, on est passé au télétravail. 

Des employeurs ont découvert que «ce n’est pas si pire», croit Annick Gonthier, directrice générale de Mobili-T, une organisation-conseil en transports durables. Avec le télétravail, «il y a moyen d’être aussi productif et d’être dans les temps», plaide-t-elle.

C’est sans doute possible si c’est planifié, mais plus difficilement quand c’est improvisé et qu’il y a des enfants en congé forcé à la maison. Ou un conjoint (ou conjointe) avec qui il faut partager l’espace dans une maison qui n’a pas été aménagée pour ça. 

Les enfants vont cependant finir par retourner à l’école et l’idée du télétravail aura entre-temps fait du chemin. 

Jusqu’à maintenant, l’élément déclencheur pour le télétravail était souvent la nécessité pour un employeur de recruter des jeunes ou de les retenir. «On le sentait déjà», observe Mme Gonthier. Mais avec ce qui se passe cette semaine, «ça va s’accélérer». 

Il y aura des politiques plus claires sur le télétravail. Les employeurs vont apprendre à «penser en terme d’objectifs et non en terme d’heures travaillées», analyse-t-elle. 

Peut-être découvriront-ils aussi qu’il y a des économies possibles s’il y a moins d’employés à loger sur les lieux de travail. 

Le confinement forcé à la maison aura peut-être aussi changé la perspective d’employés jusqu’ici réticents au télétravail par crainte de se faire avaler par le bureau et de ne plus pouvoir tracer de ligne entre travail et vie privée.

Ça ne s’est pas fait dans les conditions optimales, mais peut-être auront-ils goûté au plaisir de travailler habillé en mou sans devoir se taper le pensum des heures de pointe. 

Il suffirait qu’un nombre un peu significatif d’employés se convertissent ensuite au télétravail pour faire une différence sur la circulation des heures de pointe. 

De la même façon que l’étalement des horaires à l’Université Laval et dans des cégeps a enlevé de la pression sur le réseau routier. 

Si cela doit arriver, on sentira peut-être moins l’urgence de nouvelles infrastructures de transport. À suivre.

Consultations médicales par téléphone, par visioconférence ou au service à l’auto pour les tests de dépistage. 

On ne se souhaite pas d’autres malheurs, mais il y a ici aussi des pistes intéressantes. 

On va se réjouir de toute mesure permanente pouvant éviter que des personnes malades continuent à s’entasser au petit matin dans les files d’attente des cliniques sans rendez-vous, dans l’espoir de gagner au loto-docteur du jour. Si le virus n’avait servi qu’à ça, tout n’aura pas été vain.