François Bourque
Le maire Émile Loranger
Le maire Émile Loranger

Le maire trouble-fête

CHRONIQUE / En apprenant le décès d’Émile Loranger, je suis allé relire d’anciennes chroniques publiées au fil des années. Vous en reconnaîtrez des passages dans le portrait qui suit. 

Quand il a «perdu sa ville» lors des fusions de 2001, Émile Loranger est d’abord rentré chez lui, en invoquant des raisons de santé.   

Puis il a pris la route et a traversé quarante états américains. Un soir, à San Diego, le regard tourné vers la mer, la question a surgi : «Est-ce ça que je veux faire le restant de mes jours ?» Il avait 56 ans. 

En rentrant au pays, il s’est engagé dans les «défusions» et la première nouvelle qu’on a eue est qu’il allait se représenter à la mairie en 2005 où il sera resté jusqu’à son décès. Complication cardiaque. 

Pendant cette parenthèse de quatre ans loin de la mairie, ce n’est pas le pouvoir qui lui avait manqué, mais le «trip» de régler le problème du citoyen qui cogne à sa porte, m’avait-il expliqué. 

Il avait besoin, comme nous tous, de se sentir utile à quelque chose. Jusqu’à se croire essentiel. 

Au matin de la renaissance de L’Ancienne-Lorette, en 2005, il était rentré à l’hôtel de ville et avait allumé les lumières. Plus un seul crayon dans l’armoire, plus de photocopieur, plus d’employé. Il avait devant lui une ville à reconstruire. 

Il a placé son épouse à la réception, son ami et attaché politique à la direction générale, une militante de son équipe au poste de greffière. 

Après avoir évalué les autres besoins, il a embauché trois personnes là où il estimait qu’il en aurait fallu quatre pour faire le travail. Le maire se souciait des dépenses.  

Ingénieur de formation né à Cap-de-la-Madeleine, M. Loranger avait milité dans une association de payeurs de taxes avant de venir à la politique. 

Lorsqu’il fut élu pour la première fois en 1983, L’Ancienne-Lorette consacrait 40 % de son budget au remboursement de la dette. Au moment des fusions, il avait ramené la dette presque à zéro. 

Il avait bâti sa réputation en payant cash les infrastructures de sa ville. 

En n’investissant pas assez, ont toujours dénoncé ses adversaires.  

M. Loranger aimait poser en gestionnaire rigoureux, mais prenait pour lui-même des libertés qu’il n’aurait pas consenties aux autres. 

Lorsque son employeur de l’époque d’avant la mairie, le gouvernement du Québec, l’avait tabletté, il racontait avec amusement être resté chez lui pendant deux ans, payé à ne rien faire.

Pour les administrations municipales, novembre est souvent le moment des derniers arbitrages et des choix difficiles avant le dépôt du budget. 

Cela n’a pas empêché M. Loranger de partir en vacances moins d’un an après son retour à la mairie (2006). Un mois en Floride en novembre, loin des vicissitudes de l’automne et de la ville. Mais près de son téléphone et de ses courriels, assurait-il. 

La carrière politique de M. Loranger fut ainsi rythmée par ces longs séjours dans le sud. Il ne se formalisait pas des critiques et railleries.  Il n’était pas homme à douter de ses choix.  

Nous l’avions alors questionné. Regrettait-il son retour en politique? Il assurait que non, mais laissait entendre que si des élections avaient lieu le lendemain, il ne se représenterait pas. Nous étions en 2006. 

Pendant l’intermède où il avait perdu sa ville, il avait goûté à la «liberté totale». «La plus belle job, c’est la pension», disait-il, alors. Il avait maintenant 60 ans. 

M. Loranger s’est bien sûr représenté à l’élection suivante, puis à celle d’après et à d’autres ensuite.

Sa carrière politique fut ainsi rythmée par des allusions à son départ probable, mais il trouvait chaque fois un motif de poursuivre le combat.

Car pour lui, la vie politique en était un. 

Combat contre ses collègues maires de l’époque de l’ancienne Communauté urbaine; contre la Ville de Québec; contre l’agglomération; contre le gouvernement; contre les instances administratives et judiciaires; contre ses adversaires politiques et plus récemment contre l’ensemble des élus du conseil où il a fini par se retrouver isolé.  

Le maire a une «attitude d’animateur de tribune téléphonique», décrivait il y a quelques années, un adversaire au conseil. Si le citoyen ne pense pas comme lui, il raccroche et passe à un autre appel. 

Des conseillers qui n’appartenaient pas à son équipe disaient se sentir comme des «intrus dans un party de famille». 

M. Loranger n’aimait pas l’opposition. Quand elle venait des autres. 

Mais si c’est lui qui tenait le rôle, la dissidence, la transparence et l’accès à l’information redevenaient des vertus démocratiques. À ma connaissance, il s’est toujours rendu disponible pour les médias. 

La ville lui appartenait. 

Il a longtemps lancé ses campagnes électorales dans les locaux de l’hôtel de ville en s’y faisant applaudir par les fonctionnaires. Jusqu’à ce que le gouvernement y mette le holà. 

J’avais pris le temps de l’observer il y a quelques années à la table du conseil d’agglomération. Il était comme dans mes souvenirs de l’ancienne Communauté urbaine et autres tables communes. 

Il regarde, épie, cherche les regards. Il s’esbroufe, s’esclaffe, parle beaucoup, s’écoute au moins autant, avais-je alors écrit. 

À chaque détour de l’ordre du jour, il tente le coup, lance la question qui tue. Il avance, recule, veut surprendre l’administration.  

Émile Loranger était un personnage. Il appartenait au folklore politique de la région de Québec. Presque caricatural.

Un politicien chargé de contradictions : colérique et charmeur; querelleur et conciliant; despote populiste et démocrate à ses heures; à la fois dévoué et dilettante. 

Un Don Quichotte. Un loose canon. Une boîte à surprises. On pourrait multiplier longtemps les images. 

Il prenait plaisir à jouer les trouble-fêtes, à ramer à contre-courant, à attirer l’attention. Assez qu’on avait fini par prendre avec un grain de sel ses sautes d’humeur et états d’âme. 

***

Émile Loranger aura habité le paysage de L’Ancienne-Lorette et de la scène politique régionale pendant près de 40 ans. Un exploit. Les citoyens de sa ville lui faisaient confiance. Lui pardonnaient chaque fois ses écarts de langage ou de comportement. Avaient la conviction que M. Loranger représentait bien leurs intérêts. 

C’est peut-être le seul jugement qui compte après tout. Plus que nos analyses et critiques du style de ce maire atypique.

Je me suis souvent demandé ce que les citoyens de L’Ancienne-Lorette avaient vraiment gagné à se ranger ainsi, inconditionnellement, derrière le chef de leur village gaulois.  

Les hausses de taxes ont fini par rattraper L’Ancienne-Lorette. La faute en partie à des factures gonflées et injustifiées de l’agglomération de Québec, mais aussi le résultat de choix locaux de l’administration Loranger. 

Entièrement enclavée, la ville n’a depuis longtemps plus de territoire à développer. Pour grandir, elle doit reconstruire sur elle-même, ce qui est toujours plus compliqué.  

J’avais posé la question à monsieur Loranger un an après la «défusion» : qu’y avez-vous gagné? Un déneigement plus rapide, un meilleur sentiment d’appartenance et «plus de respect», avait-il répondu.

Je suis de ceux qui pensent que M. Loranger aurait dû avoir la sagesse de se retirer il y a un moment déjà. Avant qu’il soit trop tard. 

Son dernier bout de route aura été pénible avec une histoire de harcèlement professionnel et une suspension de 60 jours pour des manquements à la Loi sur l’éthique et la déontologie en matière municipale.

Cet entêtement à rester en poste fera en sorte qu’on risque de se souvenir de M. Loranger uniquement pour les mauvaises raisons. Ce serait injuste.  

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