François Bourque
En ces temps de confinement, nous sommes tous au centre de nos villes-déserts, à chercher notre chemin.
En ces temps de confinement, nous sommes tous au centre de nos villes-déserts, à chercher notre chemin.

Dénoncer, se taire ou parler?

CHRONIQUE / «On n’est pas rendus à la délation puis la Gestapo», a expliqué il y a quelques jours le directeur national de la santé publique, Dr Horacio Arruda.

Et à l’heure où se resserre l’étau des libertés, le gouvernement Legault continue de miser sur la «collaboration et la bonne foi» des citoyens, plutôt que sur la force et la contrainte. 

Voudrait-il faire autrement qu’il n’y arriverait pas. Il est impensable d’imaginer un officier public à chaque coin de rue ou commerce pour imposer le confinement et la «distanciation sociale».

À moins de mobiliser l’armée et d’éteindre ce qui reste de libertés individuelles par des couvre-feux ou la Loi sur les mesures de guerre. On espère ne pas en arriver là. 

Mais que faire des délinquants? Ces jeunes, ces moins jeunes et ces vieux que nous croisons dans les rues, sur les trottoirs, dans la porte ou les allées de l’épicerie. 

Trop proches les uns des autres ou trop nombreux pour vivre sous le même toit. Des délinquants, donc. 

Faut-il les dénoncer à la police, à la santé publique, dans les réseaux sociaux ou les médias traditionnels, avec leur photo et leur adresse?

Des citoyens ont commencé à le faire, ce qui a mené la police à intervenir. Dans l’escalier du Cap-Blanc par exemple, où joggeurs et marcheurs se frôlaient d’un peu trop près.

En prenant une marche dimanche après-midi, ils devaient être une bonne douzaine au bout d’une entrée d’auto de mon quartier. Plusieurs avaient un verre à la main et profitaient du soleil timide. Quatre ou cinq étaient au coude à coude.

Malaise. Je fais quoi?

Le temps de trouver une réponse, j’étais passé.

Devais-je revenir sur mes pas pour les gronder? Leur demander de se disperser, leur expliquer les dangers, pour eux et pour les autres? Appeler la police? Prendre une photo et diffuser?

Une ancienne collègue l’a fait. J’ai trouvé dans mon courriel en fin de semaine une photo de clients attablés à un café du centre commercial Petit Quartier samedi après-midi. J’ai eu le même malaise qu’elle.

Le gouvernement a annoncé depuis la fermeture obligatoire des centres commerciaux. Un dossier de réglé. Mais les autres?

La délation n’est pas un geste anodin.

Le mot lui-même répugne. Trop chargé par l’histoire. Les juifs et les résistants sous l’occupation nazie. Les poètes et dissidents sous les régimes autoritaires et communistes.

La délation par vengeance, par jalousie ou par convoitise pour obtenir des privilèges. La délation par racisme, par haine ou intolérance. La délation pour sauver sa peau lorsque coincé par la justice.

Dénoncer le voisin ou le parent qui ne déclare pas tous ses revenus à l’impôt? Dénoncer le bénéficiaire d’aide sociale qui pourrait travailler?

Le collègue qui joue au golf en touchant ses primes d’incapacité au travail? Dénoncer le voisin de classe qui triche à l’examen ou au travail de fin de session? Le travailleur qui arrondit ses fins de mois au noir?

On pourrait chaque fois y trouver un intérêt public. Invoquer l’équité sociale ou économique. Plaider que l’impôt éludé par les tricheurs, c’est d’autres qui devront le payer. C’est vrai, mais ça ne donne pas meilleure bouche à la délation.

Rien de ce qu’évoque la délation ne m’est sympathique.

Il y a pourtant d’importantes nuances à faire.

Dénoncer les malversations, les gaspillages, les tricheries publiques, les copinages pour fausser les appels d’offre, les grandes évasions fiscales, les entreprises polluantes, etc.

Tout cela mérite d’être dénoncé. C’est même une des justifications sociales les plus significatives de mon métier de journaliste.

Mais où tirer la ligne?

Il me semble y avoir plein de zones grises entre la dénonciation de comportements «privés» et celle d’administrations, employés ou entreprises œuvrant dans le «public».

Dans le premier cas, la dénonciation induit la méfiance, détruit les familles, sabote les relations de bon voisinage et la cohésion sociale. Dans le second, les «sonneurs d’alarme» servent le bien commun. 

Mais ça ne répond pas à ma question.

***

«La délation n’est pas une bonne ou une mauvaise chose», croit François Charbonneau, professeur en études politiques à l’Université d’Ottawa, intéressé par les enjeux du «vivre-ensemble».

«Cela dépend toujours du contexte et de quelle utilisation en sera faite par le pouvoir. Si c’est pour empêcher un crime, alors vas-y.»

Pour empêcher la propagation d’un virus?

Il se pourrait bien que ce soit parfois la chose la plus utile à faire.

Mais «le meilleur scénario est de sensibiliser», suggère M. Charbonneau. «Le premier réflexe devrait être la parole plutôt que la police». 

En prenant sa marche en fin de semaine, il raconte avoir vu un groupe de jeunes au parc près de chez lui.

Là où j’ai passé mon chemin, lui s’est arrêté.

— Savez-vous qu’il y a des mesures de confinement?

Les jeunes ont eu l’air surpris que je leur parle. L’air de dire : de quoi il se mêle, lui?

Ils ont plaidé être tous trois de la même famille. Pas impossible. M. Charbonneau a repris son chemin, satisfait.

Conscient qu’il est plus facile d’intervenir comme il l’a fait quand on mesure comme lui six pieds et trois.

***

«De quel côté marcher?» me demande un lecteur.

«Sans trottoirs, les gens marchent à gauche, d’autres à droite. Alors, on se rencontre souvent du même côté de la rue. Pas fameux contre la propagation du virus», expose-t-il.

Je lui répondrai que le Code de la sécurité routière dit bien de marcher à gauche de la rue.

Mais en ce temps du virus, la réalité est qu’il n’y a plus ni gauche ni droite.

Nous sommes tous au centre de nos villes-déserts, à chercher notre chemin.

Choisissez, cher lecteur, celui qui vous semble le plus sûr, je ne vous dénoncerai pas.