Marie-Ève Martel
Avouons-nous-le donc: inconsciemment, pour bon nombre d’entre nous, l’apparition imprévisible du mammifère marin aussi près de Montréal incarnait les beaux jours à venir. N’y avait-il pas dans cet événement inédit quelconque signe que «ça va bien aller»?
Avouons-nous-le donc: inconsciemment, pour bon nombre d’entre nous, l’apparition imprévisible du mammifère marin aussi près de Montréal incarnait les beaux jours à venir. N’y avait-il pas dans cet événement inédit quelconque signe que «ça va bien aller»?

Feu la baleine-prophète

CHRONIQUE / Ça commençait bien mal la journée, mardi. Une belle baleine à bosse a été aperçue dans le secteur de Varennes, fort mal en point, probablement morte.

Si ça avait été une baleine «ordinaire», la nouvelle aurait été tout de même triste, mais le contexte dans lequel s’est faite la découverte de la carcasse y ajoute un caractère encore plus dramatique.

Était-ce le même animal qui avait gracié les Québécois au bord du fleuve de sa présence au cours des derniers jours? Ce rorqual égaré qui, selon des farceurs, était venu saluer les Montréalais qui n’auraient pas pu aller la visiter dans le Bas-Saint-Laurent cet été en raison de la fermeture des régions, était-ce bien lui?

On n’a pas même eu le temps de lui donner un nom, si ce n’est qu’on l’avait surnommée «la baleine de Montréal», étant donné sa destination inédite.

Quand on y pense, c’était bien plus qu’une baleine.

Avouons-nous-le donc: inconsciemment, pour bon nombre d’entre nous, l’apparition imprévisible du mammifère marin incarnait les beaux jours à venir. La fin d’une étape sombre, comme si cet imposant animal était le prophète annonçant notre libération imminente.

Sans blague.

À LIRE AUSSI: La baleine de Montréal retrouvée morte [VIDÉO]

N’y avait-il pas dans cet événement inédit quelconque signe que «ça va bien aller»? N’y a-t-on pas, collectivement, perçu un présage quasiment divin, l’imposant animal devenant le messager venu nous annoncer que le purgatoire de la pandémie allait bientôt tirer à sa fin?

Ça aurait pu être une licorne, mais la baleine a fait l’affaire.

J’ai encore en tête la fabuleuse et improbable photo d’Alexandre Shields, journaliste au Devoir, qui avait immortalisé simultanément le mammifère marin émergeant des eaux du fleuve tout près du pont Jacques-Cartier alors qu’un arc-en-ciel aux couleurs vives brisait la monotonie grise d’un ciel orageux.

Une spectaculaire oeuvre d’art; on aurait seulement imaginé un tel cliché qu’on aurait dit à son photographe qu’il en avait fumé du bon.

On s’est laissés prendre au jeu. On s’est émerveillés de voir la nature reprendre le dessus — et sa place— après des semaines d’activité humaine au ralenti.

Malheureusement, à s’être trop éloignée de son habitat naturel, la baleine bourlingueuse en a payé le prix de sa vie.

Cet élan d’espoir est finalement tombé à plat, la réalité — la nature, aussi cruelle et imparfaite soit-elle — nous a rattrapés de plein fouet.

De retour à la case départ, ou plutôt, au beau milieu de la pandémie.

Elle n’est pas encore tout à fait à moitié entamée que l’année 2020 a le don de nous laisser un goût amer en bouche.

Comme pour chaque nouveau calendrier, on a tous commencé 2020 convaincus que ce serait une bonne année, que le meilleur était à venir. Une nouvelle décennie était à nos portes: nous voilà dans le futur.

Et puis BAM.

En moins de six mois — qui ont toutefois l’air de décennies — , le coronavirus a traversé les continents pour devenir un problème de santé publique à l’échelle mondiale, en plus de plonger le monde entier dans une crise économique et de confiner l’humanité, qui s’est ruée sur le papier de toilette.

L’Australie détruite par des feux de forêt d’une ampleur inimaginable; au moins 500 millions d’animaux sauvages périssent.

Après des sécheresses et des inondations, des pays d’Afrique de l’Est ravagés par une nuée de criquets pèlerins de la taille du Luxembourg; des cultures saccagées, mettant en péril la sécurité alimentaire de millions de personnes.

Des avions qui s’écrasent. Une tuerie sans nom en Nouvelle-Écosse. Une invasion de frelons géants.

Une gronde historique est en train de naître dans la plus grande puissance du monde occidental, plus divisée que jamais.

On avait besoin d’un break n’est-ce pas?

Entre en scène la baleine-prophète, qui s’est donnée en spectacle dans le Saint-Laurent.

Un peu de beau dans cette année plus que laide.

Mais la baleine est morte.

Et il reste plus de six mois à 2020.

Pas grave, #çavabienaller.