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Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin

Fais du feu, c’est le couvre-feu

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CHRONIQUE / Il est vrai que le premier ministre François Legault n’a peut-être pas voulu faire confiance à l’hiver, en fait au vrai hiver, pour contraindre tout naturellement les Québécois à demeurer à la maison le soir et la nuit.

Parce qu’en temps ordinaire, de la mi-janvier à la mi-février, avec des -20 et des -30, et des ressentis qui peuvent atteindre -40, le confinement se fait tout seul, pandémie ou pas.

Dans ces conditions nordiques extrêmes, son célèbre «Envoye à maison» devient superflu et même le petit chien de compagnie refuserait d’aller se faire geler les petites «papattes» pour faire ses gros besoins dehors.

Il est vrai qu’avec les plus récentes statistiques quotidiennes sur la situation sanitaire au Québec, le grand froid a peut-être jugé plus prudent de prendre encore un peu son temps avant de descendre du Nunavut pour gratifier la vallée du Saint-Laurent de sa nordicité habituelle.

Ce sont ces mêmes statistiques effarantes, qui découlent de nos libertés des Fêtes et qui pourraient connaître des pointes plus fortes dans les jours qui viennent, qui ont finalement convaincu le gouvernement d’ajouter une mesure inédite à son arsenal de combat, le couvre-feu.

On ne sait pas trop si c’est pour conditionner les esprits qu’on a choisi de recourir à une mesure qui a un caractère martial car les experts sont loin de s’entendre sur son efficacité réelle et qu’au moins une expérience, celle de la France, quand on compare les niveaux de confinement, soulève des doutes.

Si c’est pour rentrer à la maison les 60 ans et plus, comme certains ont pu le prétendre, ça serait peu crédible. On soupçonne certes ces derniers d’avoir peut-être un peu triché à Noël ou au Jour de l’an en visitant leurs proches et, suprême inconscience sociale, d’avoir peut-être câliné, ne serait-ce que furtivement, leurs petits-enfants. Mais c’est loin d’être prouvé.

De toute façon, en janvier et février, il n’y a pas beaucoup de monde dans cette catégorie d’âge qui vont jouer dehors le soir et la nuit ou qui font le party. D’ailleurs, comme la plupart des groupes d’âge qui les précèdent.

À ce moment-ci de l’année, c’est normalement le repos et la remise en état physique après les excès de table et de SAQ. C’est aussi le redressement économique imposé par les taxes municipales qui nous souhaitent la bonne année et l’intérêt à commencer à vouloir ramener à zéro la carte de crédit.

En début d’année, les restaurateurs, les tenanciers, les boutiquiers et même les épiciers (mais pas les propriétaires de gym) vont vous le dire, c’est mort. Les caisses enregistreuses tombent muettes, parce que le monde, la semaine, se coucoune après les Fêtes. On met du bois dans la cheminée quand on en a une ou on s’enveloppe d’une doudou pour regarder Netflix ou les séries télévisées qui reprennent.

Officiel ou pas, jusqu’à ce que les journées n’allongent et que les neiges croulent au soleil, on s’applique tout naturellement comme un couvre-feu.

Alors, dans un tel contexte, le gouvernement Legault ne provoquera pas beaucoup de colère pour cette suspension additionnelle des lois et libertés, sauf chez les Qanon, les complotistes ou les anti-masques qui trouveront là matière à rafraîchir leur argumentaire de contestation.

C’est bien plate pour eux, mais, en dehors de façonner les esprits pour une prise de conscience plus aigüe de la gravité de la situation pandémique, le couvre-feu va au moins compliquer les rassemblements clandestins qui demeuraient fréquents chez les jeunes gens. On parle ici des gens d’un peu plus de vingt ans, plus que sacrifiés dans ce confinement alors que leur besoin de socialiser est à son plus élevé. Mais c’est aussi le groupe qui est le plus souvent impliqué dans les rassemblements interdits, en général pour faire la fête.

Alors, peut-être qu’en rendant leurs déplacements périlleux et onéreux, on va enfin infléchir la vertigineuse courbe de la contagion communautaire. On ne parle pas des écoliers qui regagneront leurs pupitres et des ados, qui reverront un peu de leur copinage lorsqu’ils feront du présentiel scolaire.

Compte tenu de la période de l’année, pour l’ensemble, le couvre-feu ne sera pas vraiment difficile à observer.

Il apportera bien sûr un peu plus de justification morale aux sentinelles des rideaux pour épier la rue et qui feront résonner le téléphone de la Sécurité publique.

C’est évidemment aux policiers qu’incombera la tâche de faire observer le couvre-feu, avec discernement et jugement, comme l’a suggéré la ministre Geneviève Guilbault.

Certains pourront redouter l’établissement d’un état policier. On n’en est quand même pas aux mesures de guerre de 1970. À la lumière de l’expérience récente des interventions policières reliées à toutes les «dénonciations» qu’on leur a faites sur les rassemblements présumés illégaux durant la période des Fêtes, on peut dire que les policiers ont agi avec beaucoup de circonspection.

Il s’est donné beaucoup d’avertissements et peu d’infractions. Plus communautaire que militaire.

On doit quand même s’attendre à une présence policière accrue, au moins au début et, parce que les pressions sont fortes, à l’émission de contraventions, pour l’exemplarité. Car à partir de 1000$ jusqu’à 6000$, on peut dire que les amendes seront extrêmement salées. On le sait, le fardeau de la preuve incombera aux présumés contrevenants. Ça va prendre une bonne raison pour être dehors.

On veut peut-être montrer le sérieux du couvre-feu, mais des amendes un peu moins fortes auraient sans doute été plus faciles à infliger, avec autant d’effet, surtout si ce sont de jeunes gens, induits au désoeuvrement par leurs emplois perdus, et pas forcément enrichis par la PCU, qui les reçoivent.

En attendant, à compter de 20h en ce samedi soir, un couvre-feu sera officiellement instauré au bruit des sirènes d’alarme extérieures pour dramatiser le moment. Sans cela, dans le confort douillet de nos foyers, on ne se serait même pas rendu compte de ce moment historique...

Coup de cœur: On promet que les itinérants vont tous pouvoir dormir au chaud. Faut que ce soit vrai.

Coup de griffe: Dans le miroir, ce n’était plus l’Amérique qui pleure, mais toute l’Amérique qui meurt.