Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin

En rouge avec des chiffres orange

CHRONIQUE / Trois-Rivières et une grande partie du Centre-du-Québec ont subitement basculé dans le rouge jeudi alors que les deux régions étaient déjà brutalement passées du vert à l’orange sans même faire ne serait-ce qu’une légère transition par la zone jaune.

Avec la montée régulière des cas quotidiens reconnus de COVID-19 à Drummondville et dans sa MRC, certains suggéraient en début de semaine, en boutade bien sûr, d’installer un barrage au pied du pont Laviolette, côté sud.

On comprend que les maires des deux régions avaient été sensibilisés à la possibilité que certaines parties du territoire de la Mauricie et du Centre-du-Québec puissent être désignées zone rouge, avec les restrictions que cela entraîne. Ils ont presque tous fait des sorties dans les jours précédents qui, dans une certaine mesure, visaient à conditionner les esprits.

L’administration municipale de Trois-Rivières s’était déjà mise en mode opérationnel rouge; le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, lançait un appel à un effort particulier de la part de ses concitoyens à respecter les consignes sanitaires les plus exigeantes avec un brin d’encouragement; celui de Shawinigan, Michel Angers, allait dans le même sens en prévenant que l’économie de sa ville supporterait difficilement une nouvelle fermeture d’un certain nombre de ses établissements commerciaux et culturels.

Si les maires, tant du sud que du nord, en raison d’échanges qu’ils avaient eus avec les responsables régionaux de la santé publique, avaient vu venir les choses, l’annonce faite jeudi par le premier ministre François Legault a quand même surpris beaucoup de monde.

Certes, il y avait un certain sentiment dans le public depuis une semaine que cela risquait d’arriver. La perspective du long week-end à venir de l’Action de grâce, avec tout ce que cela laissait supposer de rencontres familiales, de sorties, de socialisation, ne pouvait que suggérer que le gouvernement était sur le point d’agir pour prévenir tout débordement dans les zones orangées.

Par contre, l’analyse des données statistiques publiées au quotidien par la Santé nationale n’allait pas dans ce sens.

On savait tous que Drummondville, qui avait maintenant dépassé le niveau de 100, qui est le seuil à ne pas franchir pour éviter la zone rouge, serait touchée. Or, jour après jour, pour des raisons difficiles à cerner, la contagion s’y est maintenue à un niveau élevé .

La première semaine d’octobre s’était aussi révélée très inquiétante pour Trois-Rivières qui rapportait chaque jour une quinzaine de nouveaux cas avérés de COVID-19 et même, une journée, plus de vingt. Ce qui avait fait grimper le taux de Trois-Rivières, par rapport à la zone rouge, à presque 85 pour cent.

Il ne restait donc plus beaucoup de marge de manœuvre. Par contre, le nombre de cas quotidien rapportés était retombé à une dizaine cette semaine, ce qui autorisait de bons espoirs d’éviter d’entrer en zone rouge et de se faire imposer les mesures restrictives qui y sont rattachées.

Dans les autres MRC, tant du Centre-du-Québec que de la Mauricie, non seulement le nombre de cas d’infection les maintient dans la zone orange, mais même, parfois, ce serait dans la zone jaune. Qu’on regarde la MRC des Chenaux où l’on est en bas de 20 % par rapport au taux de la zone rouge.

On pouvait donc légitimement penser qu’à l’exception de Drummondville, tout le reste du territoire serait épargné, avec cependant un œil sévère sur l’évolution de la situation dans la ville de Trois-Rivières.

On sait que, même si le taux de contamination communautaire a une grande importance, ce n’est pas le seul facteur qui fait qu’un territoire soit décrété zone rouge.

Les pressions sur le système de santé sont aussi fortement prises en considération. La directrice régionale de la Santé publique, Marie-Josée Godi, a d’ailleurs insisté sur cet aspect.

Reste qu’avec neuf cas d’hospitalisation, dont deux aux soins intensifs, on comprend difficilement que le réseau régional de la santé puisse être au bord de la rupture. Avec la réouverture à Nicolet du centre spécialisé en traitement de la COVID, la Mauricie et le Centre-du-Québec comptent presque autant de centres hospitaliers qu’il n’y a de patients de la région hospitalisés pour la COVID-19. Par contre, on invoque avec justesse une certaine montée des éclosions, dans les établissements scolaires principalement, mais aussi dans certains milieux de vie et lieux de travail.

Parce qu’avec trois morts, pour une population pour les deux régions qui voisine au total les 500 000 habitants, on ne peut pas vraiment parler d’hécatombe comme au printemps.

On peut à juste titre craindre que même si les données statistiques, à l’exception de celles de Drummondville, ne justifient peut-être pas la mise en zone rouge qui a été décrétée jeudi, on finisse par l’échapper pour ressembler à Québec et Montréal, nos presque voisins.

C’est probablement ce facteur de proximité qui a le plus pesé dans la prise de décision gouvernementale.

On a certes, pour l’instant, maintenu dans l’orange le reste de la Mauricie et la région de Victoriaville. Mais tout ce qui borde le Saint-Laurent, entre Montréal et Québec, forme maintenant une vaste zone rouge, même si les chiffres sont à bien des endroits à l’orange.

Est-ce que Nicolet, Bécancour et à la limite Trois-Rivières paient pour cette démographie fluviale? On peut le penser.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, l’a d’ailleurs admis. On peut être en zone orange, mais si on côtoie une zone rouge, puisque la couleur de cette dernière risque de déteindre, c’est le rouge qu’on va considérer.

Est-ce qu’avec cette nouvelle fermeture des restaurants, des bars, des musées, des bibliothèques et une nouvelle paralysie d’un secteur événementiel déjà plus qu’éclopé, on risque un écrasement de l’économie?

On n’en doute presque plus. Car la reprise d’automne n’était peut-être pas aussi vigoureuse qu’on l’aurait espérée. Pour bon nombre d’établissements, vaut peut-être mieux profiter du nouveau programme d’aide gouvernemental qui assume jusqu’à 75 pour cent des frais fixes, en zone rouge, que de vivoter en zone orange. Mais c’est un secteur qui suffoque et on ne peut pas jouer au yoyo avec: l’ouvrir, le fermer, le rouvrir...

L’effondrement qu’on doit surtout craindre, et la mairesse de Nicolet, Geneviève Dubois l’a bien compris quand elle évoque les risques d’une fracture sociale, c’est une désolidarisation entre citoyens.

Ça ne se mesure pas, mais ça se vit.