Privée d’offrir des ateliers d’alphabétisation chez COMSEP, Manon Claveau n’en pense pas moins aux gens à qui elle enseigne.
Privée d’offrir des ateliers d’alphabétisation chez COMSEP, Manon Claveau n’en pense pas moins aux gens à qui elle enseigne.

En isolement avec Manon Claveau: les mots qui manquent

CHRONIQUE / Manon Claveau parle de son bénévolat avec une grande pudeur, un peu comme si elle craignait, en le dévoilant, d’atténuer le plaisir qu’il lui procure. Donner de son temps aux autres tient aussi de quelque chose de tout à fait intime.

Cette sexagénaire ne le fait donc pas pour offrir le spectacle d’une bonne âme travaillant à un monde meilleur ni pour faire taire une conscience capricieuse. Elle le fait parce qu’elle y trouve un plaisir qui nourrit sa vie pourtant active. Elle spécifie qu’elle ne sent pas le besoin de remplir un vide. Il n’y a pas de vide dans sa vie, simplement des occasions d’enjoliver le plein.

J’aurais pu utiliser l’imparfait puisque l’atelier qu’elle anime chez COMSEP est interrompu, évidemment. Manon Claveau s’en désole silencieusement tout en comprenant parfaitement la situation. Il reste qu’elle pense aux membres qui suivent son atelier actuel portant sur le corps humain. Elle se demande comment ils se débrouillent, quel est l’impact de cette pause collective sur leur vie. Elle baigne dans l’ambiance de proximité communautaire depuis plus de 14 ans; normal qu’en cette période de confinement, ça lui manque un peu.

«C’est particulier comment on y est près des gens, dit-elle de ce milieu. Ils sont tellement heureux de participer à nos ateliers; on s’y sent utile, appréciée. Même ceux qu’on croise dans le couloir sans qu’on travaille avec eux sont contents de nous voir. Moi, en tout cas, ça m’apporte beaucoup. Ce n’est pas pour rien que j’ai continué bénévolement après ma retraite de mon emploi chez COMSEP en 2008.»

Ce n’est pas un parcours professionnel spécifique qui a amené Manon Claveau à faire de l’alphabétisation. À une étape de sa vie où elle se demandait ce qu’elle pourrait en faire, son amour pour les mots l’a poussée vers cet organisme qui n’avait alors que cinq ans d’existence. «Je suis tombée dans la soupe et j’ai tout de suite adoré ça.» Ses nombreuses heures de bénévolat se sont transformées en un boulot rémunéré, pour redevenir du bénévolat à la retraite. Une boucle révélatrice de ce qu’on pourrait appeler pompeusement une vocation, ou quelque chose comme.

«Vous savez, réfléchit-elle, ça fait longtemps que j’ai compris que le processus d’alphabétisation c’est primordial, mais c’est surtout un excellent prétexte pour ceux à qui ça s’adresse, d’aller toucher à d’autres aspects d’eux-mêmes. Ça leur ouvre la porte pour devenir des citoyens à part entière.»

«Dans mes ateliers, je ne demande pas aux participants d’atteindre un haut niveau de qualité d’expression. Ils peuvent faire des fautes, ça ne me dérange pas. Ce que je veux, c’est qu’ils améliorent leur compétence à communiquer.»

Voilà bien une base essentielle que tout le monde ne possède pourtant pas. Il me faut un certain effort d’imagination pour avoir ne serait-ce qu’une vague idée de la complexité du quotidien pour quelqu’un qui peine à déchiffrer le moindre texte. Vous êtes-vous déjà arrêté au nombre de trucs différents qu’on peut lire au cours une journée? Et des trucs importants: à l’épicerie, à la pharmacie ou même à la télé. Imaginez le stress de ne pas bien comprendre une lettre portant l’entête du gouvernement et dont on devine qu’elle est importante. On parle beaucoup de services essentiels ces jours-ci: aidez les gens dans cette situation n’en est-il pas un?

Même en observant scrupuleusement les prescriptions des autorités, Manon Claveau s’offre à petites doses le plaisir de faire sa part. «La semaine dernière, COMSEP a reçu le don d’une importante quantité de lait. Ça prenait des bénévoles pour aller en déposer aux portes de familles pouvant en profiter. J’y suis allée avec mon conjoint.»

Pour avoir œuvré dans le milieu communautaire pendant des décennies, elle comprend l’impact de la crise sur les plus démunis. «COMSEP, c’est une courroie de transmission. C’est là pour accompagner des gens dans le besoin. À tous les ans, on ferme pendant deux semaines à Noël et à chaque fois, on constate un gros impact sur la clientèle. Ça doit être encore plus criant présentement.»

Ça touche toutes sortes de gens aux prises avec toutes sortes de problèmes: analphabétisme, on l’a dit, santé mentale, isolement, exclusion, etc. Pas que la pauvreté économique, bien que ça passe habituellement par là.

Comme tout le monde, cette bénévole espère que la crise contribuera à changer des comportements ou, à tout le moins, à inspirer des réflexions sur notre mode de vie collectif et les exclusions qu’il implique. «Si ça nous amène à changer quelque chose, ce serait bien que ce soit d’abord les plus démunis qui en profitent.» Pas de rose bonbon dans sa voix, juste un espoir. C’est déjà beaucoup, de l’espoir, en temps de crise.

«Je me rends compte qu’il y a beaucoup de belles initiatives qui sont prises un peu partout. Dans des organismes de loisirs dans lesquels je suis impliquée, je vois de belles idées qui sont mises en œuvre. Des temps difficiles, ça peut aussi faire sortir le meilleur des gens.»