Dans une salle où l’art orne les murs, à jaser de littérature et se dire du vrai, on n’est plus en prison, on est entre humains. Ici, les humains, c’est Caspy et moi.

En dedans des gars en dedans

CHRONIQUE / Je me retrouve souvent en prison ces temps-ci. Jusqu’à maintenant, on me laisse ressortir le jour même chaque fois. J’ai visité la prison toute neuve de Roberval où les gars se gavaient de bonbons en jasant de poésie. Et la prison de Trois-Rivières, où j’ai recroisé de vieux chums d’adolescence prêts à reprendre leurs vies en main. Et la prison de Sherbrooke où certains détenus ont écrit des poèmes dignes d’Émile Nelligan ou de Denis Vanier. Et j’ai rencontré les gars de Bordeaux cette semaine.

À mon arrivée, une demi-douzaine d’ex-détenus fraîchement libérés franchissaient la sortie, sacs en papier à la main, cigarettes au bec, arborant des sourires prêts à fendre le ciel. Lumineux, ils ne ressentaient ni la pluie ni le poids du ciel gris, ils respiraient la liberté à pleins poumons. Entre deux poffes de clope.

Ils sortent et j’entre. À la fin de la journée, je ressortirai et d’autres entreront, pour quelques jours, mois ou années. La prison de Bordeaux accueille des détenus depuis 1912. Pas moins de 82 condamnés à mort y ont été pendus. Des dizaines de milliers de détenus ont franchi ses grilles. Plus de 1300 hommes incarcérés grouillent dans ses tripes en ce moment même. Beaucoup de détresse, de problèmes de santé mentale ou de consommation. Des agressions. Des suicides.

Et de la résilience, sous diverses formes. De la résilience individuelle pour les gars qui font leur temps, préparent leur sortie et ne remettront plus jamais les pieds en détention. Et de la résilience collective pour les gars qui se tiennent et se soutiennent dans leurs démarches de libération, dans les programmes de réinsertion sociale, dans leurs études. Des gars qui se retrouvent souvent parmi les Souverains Anonymes.  

Depuis 27 ans déjà, les Souverains Anonymes incarnent ce drôle d’ovni qui voyage dans la prison de Bordeaux. Initiés par Mohamed Lotfi, journaliste d’exception qui se rend là où les autres ne se rendent pas, les souverains importent la culture à l’intérieur des murs. Ils analysent des œuvres artistiques, discutent des thèmes, du style, de ce qui les interpelle. Ils s’inspirent de leurs découvertes pour créer à leur tour. Régulièrement, ils reçoivent des créateurs pour partager leurs perceptions, poser des questions, mener des entrevues de fond. Des centaines d’artistes sont venus à la rencontre des Souverains, de Dany Laferrière à Pierre Falardeau en passant par Manu Militari et Céline Dion. Ces détenus ont aussi organisé de grands spectacles à l’intérieur de Bordeaux, allant jusqu’à produire un album intitulé Libre à vous, avec Richard Séguin comme interprète de la chanson titre. Pourquoi pas? La réhabilitation, la réinsertion sociale, c’est aussi ça : sortir de sa cellule pour apprendre à s’exprimer, s’affirmer sans violence, découvrir d’autres façons de faire et de penser.

Les artistes et les détenus passent, mais Mohamed reste. Presque trois décennies au compteur de ce projet fou, mais la passion l’habite toujours. Il a dû déménager la régie technique, tenir les rencontres dans divers bâtiments, adapter le format et collaborer avec dix directeurs différents, mais les Souverains Anonymes sont encore debout. Et Mohamed aussi. Il s’attelle présentement à la fastidieuse tâche d’exhumer toutes les archives afin de rendre accessibles les documents audios et vidéos en lien avec les rencontres d’artistes. Il désire rendre ces trésors accessibles aux détenus en dedans et au public dehors. On ne peut que saluer cette initiative, nous en profiterons des deux côtés de la clôture.

Dehors, on oublie trop facilement ces milliers d’hommes et de femmes enfermés aux quatre coins du Québec. On ne connaît pas leur réalité ni les efforts que certains déploient pour survivre et se réhabiliter. 

Je manquais de mots pour encourager ces hommes qui me présentaient leurs poèmes, leurs bouts de chansons, leurs bandes dessinées et les masques qu’ils ont fabriqués dans un atelier de poterie. Ils ont du vécu, du vrai, du cru, du difficile. Mais pas seulement. Purger sa peine ne devrait pas empêcher de ressentir de l’espoir, de l’inspiration ou de la joie, à l’occasion. Ça déconne et ça rit aussi à gorge déployée en dedans. Le chili végé qu’on nous a servi ce midi-là a reçu des critiques particulièrement savoureuses...

En sortant, j’affichais un sourire large comme celui des hommes libérés à mon arrivée. Je me sentais privilégié d’avoir rencontré Caspy, Jean-Pierre, Brandon, Ronald, Sammy, Popo et tous les Souverains Anonymes qui m’ont accueilli. Dans une salle où l’art orne les murs, à jaser de littérature et se dire du vrai, on n’est plus en prison, on est entre humains. Des parcours particuliers, parfois chaotiques, mais les mêmes rêves, les mêmes besoins; recevoir et donner de l’amour, être libre, fonder une famille, ouvrir un café ou publier un livre. Peu de choses séparent les hommes les uns des autres, parfois c’est juste un mur de 20 pieds surplombé de fils barbelés.