Lors de la campagne électorale de 2015, le chef du Parti libéral du Canada a formellement contracté, solennellement pourrait-on dire, deux engagements de nature à enthousiasmer les démocrates du Canada et du Québec.

Élections partiales

CHRONIQUE / Lors de la campagne électorale de 2015, le chef du Parti libéral du Canada a formellement contracté, solennellement pourrait-on dire, deux engagements de nature à enthousiasmer les démocrates du Canada et du Québec. En effet, il allait restaurer le financement public des partis politiques canadiens que Stephen Harper avait aboli. Cette promesse favorisait une démocratie plus équitable et réduisait l’influence des intérêts particuliers sur les partis ainsi que les gouvernements. Justin Trudeau, devenu premier ministre, n’a pas donné suite.

Aussi et surtout, le chef libéral avait affirmé que l’élection de 2015 serait la dernière lors de laquelle les Canadiens voteraient en vertu du mode de scrutin actuel. Le PLC allait instaurer une part de proportionnalité dans le processus de sélection des députés à la Chambre des communes du Canada. Il faut admettre que c’était une escale enthousiasmante sur les voies ensoleillées.

M. Trudeau admettra ensuite candidement qu’il ne réaliserait pas cet engagement-là non plus. Si le mode de scrutin actuel avait mené à la formation d’un gouvernement libéral majoritaire, il s’agissait là d’une preuve que le système fonctionne bien. À défaut d’être modeste, le constat est clair.

Beaucoup plus récemment, le gouvernement libéral créait cette semaine une commission allant régir la tenue des débats nationaux en vue de l’élection générale de 2019. En partant, on peut se demander comment l’appareil média réagira le moment venu à cette intrusion dans ce qui, au fond, et le Québec l’a bien mis en lumière, est aussi un exercice de concurrence commerciale entre des réseaux de télévision plus ou moins «convergés» et farouchement adverses.

Les règles préliminaires présentées établiront quels partis délégueront leur chef aux débats. Il faut que les partis ainsi triés pour éviter l’anarchie rencontrent deux de trois critères, soit être représenté par un élu à la Chambre des communes, avoir l’intention (!) de présenter des candidats dans au moins 90 % des 338 circonscriptions électorales ou avoir reçu plus de 4 % du vote exprimé en 2015… ou encore avoir une chance raisonnable de faire élire des députés en 2019.

Clair? Pas si sûr. Est-ce que Maxime Bernier est un élu du Parti populaire malgré qu’il ait été choisi sous la bannière conservatrice? Le Parti populaire n’a-t-il pas l’«intention» de présenter des candidats dans 90 %, sinon 100 % des circonscriptions en 2019? N’a-t-il pas une chance raisonnable de faire élire ne serait-ce qu’un député malgré l’offensive conservatrice dans le fief de Maxime Bernier? Tout ça est discutable et c’est bien là l’intention.  

Pendant quelques jours, une vague rumeur circulait à Ottawa à l’effet que le Bloc québécois pourrait ne pas être invité aux débats. Le BQ se qualifie aisément sous deux des trois registres mentionnés. En revanche, si personne de sérieux ne pense que Maxime Bernier devrait participer aux débats, les libéraux ont tout intérêt à maximiser et faire durer la discussion parce que chaque seconde d’antenne accordée à Maxime Bernier met les conservateurs dans l’embarras.

Enfin, tout récemment encore, toutes les oppositions à Ottawa demandaient à Justin Trudeau d’une seule voix, initiée par le NPD mais qui voulait qu’on ne le sache pas, de déclencher aussi les élections partielles dans Outremont et dans Burnaby-Sud.

Burnaby-Sud est cette circonscription britanno-colombienne où Jagmeet Singh tente de se faire élire pour le NPD et ainsi entrer à la Chambre des communes. Mais voilà : Jagmeet Singh risquerait fort de ne pas gagner cette circonscription. Si tel était le cas, pariez que le NPD lui montrera sur le champ la porte pour s’engager dans un processus accéléré de sélection d’un nouveau chef. Or Justin Trudeau l’aime bien, Jagmeet Singh. Sous sa gouverne, le NPD va très mal et sera balayé au Québec, ce dont le PLC a besoin pour assurer sa majorité en 2019. Tordu? Si je suis capable d’y penser, ils le sont aussi…

On pourrait se demander pourquoi le Bloc québécois a aussi signé cette lettre. Seule l’élection partielle d’Outremont se déroulera au Québec et le BQ n’a aucune chance d’y faire élire un député. De plus, la débâcle du NPD et le leadership cahoteux de Jagmeet Singh semblent le servir à merveille. En revanche, les gens du Bloc savent très bien que parmi les élus québécois du NPD, plusieurs sont des souverainistes qui reviennent éméchés d’un long séjour au Club Med d’Ottawa. Comment donc plaire à ces députés qui «réfléchissent à leur avenir» pour des raisons «personnelles et familiales», bien sûr?

Nous sommes encore quelques-uns à rêver d’une démocratie plus représentative de la volonté des électeurs. Une démocratie affranchie de l’influence des intérêts particuliers qui minent, par exemple, le système américain au point d’en faire une mascarade de propagande gênante. Une démocratie dont le siège est composé d’une répartition des élus davantage conforme à ce qu’auront exprimé les citoyens par leur vote. Dont les règles ne seront pas manipulées au gré des tactiques du moment du parti au pouvoir, comme l’implantation d’élections à date fixe a su le faire. Et une démocratie alimentée par une presse libre, indépendante et au service des citoyens. Nous sommes encore quelques candides.

Le financement des partis politiques tel qu’il se pratique actuellement au Canada maintient les partis autres que le PLC et le PCC dans une situation financière précaire. Le mode de scrutin actuel est celui offrant les meilleures chances au gouvernement de Justin Trudeau de se maintenir en place. La formule des débats précédant la prochaine élection aura une incidence sur le résultat, de même que «le débat sur le débat». Le moment du déclenchement des élections partielles est un accessoire stratégique précieux pour le premier ministre Trudeau.

Et c’est bien là le problème. Le processus par lequel les Canadiens et les Québécois choisissent leurs élus doit être indépendant de toute ingérence partisane quant à ses règles et son cadre. Le Parti libéral de Justin Trudeau utilise et pervertit chacune de ces règles à des fins partisanes afin de favoriser sa propre réélection.

Comme ces élections attendues, la démocratie canadienne est bien partielle. Voire partiale.