Carol Jolin, président de l’AFO

Un geste «ultra gentil»

CHRONIQUE / Le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), Carol Jolin, a profité de son passage au congrès du Parti conservateur de l’Ontario, la semaine dernière, pour remettre des lettres de remerciements au premier ministre, Doug Ford, et à la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney.

Non pas des lettres pour les remercier de l’invitation à leur congrès. Mais bien des lettres de remerciements pour avoir conclu l’entente Canada-Ontario sur l’Université de l’Ontario français (UOF).

J’étais perplexe en lisant ça sur la page Facebook de l’AFO. Une lettre de remerciements pour quoi au juste ? Pour nous avoir provoqués ? Pour avoir « permis » à 14 000 d’entre nous de descendre dans la rue par un froid 1er décembre pour manifester ? Pour avoir retardé l’ouverture de notre université d’une année complète ? La liste de « pourquoi ? » pourrait se poursuivre.

Cette entente Canada-Ontario sur l’UOF valait-elle vraiment des lettres de remerciements à ces mêmes personnes qui avaient remis aux calendes grecques notre projet d’université ? Une lettre de remerciements à la ministre fédérale Mélanie Joly, certes. Sans son intervention, on serait encore dans la rue à se battre ! Mais à Doug Ford et Caroline Mulroney ? Vraiment ?

Enfin, c’est peut-être moi qui est « dans le champ », me suis-je dit. C’est peut-être un beau geste — un noble geste — que M. Jolin a posé. Mais entre vous et moi, si Gisèle Lalonde s’était rendue à Toronto à l’époque pour remettre une lettre de remerciements au premier Mike Harris pour la sauvegarde de l’Hôpital Montfort, je serais… je serais… non. Oubliez ça. Mme Lalonde n’aurait jamais fait ça.

Bien sûr, tenir rancune ne mène à rien. On peut toujours discuter après une « lutte », se parler, tenter de se comprendre, se saluer, se serrer la pince et avancer… ensemble.

Mais en discutant de ces lettres de l’AFO avec quelques Francos au cours des derniers jours, je me suis rendu compte que je ne suis pas tellement « dans le champ » après tout.

« Plusieurs personnes m’ont écrit et m’ont appelé à ce sujet, m’a dit la députée libérale de Glengarry-Prescott-Russell, Amanda Simard. Et tout le monde se pose la même question : «était-ce vraiment nécessaire ?». Il me semble que ce n’est pas à nous d’aller si loin comme ça, d’être ultra gentils et de faire ce pas de plus. Évidemment, l’AFO peut bien décider qui elle veut remercier. Ça ne me regarde pas. Mais on a dû se battre pour obtenir notre université. En fait, on l’avait déjà avant qu’ils (le gouvernement conservateur) nous l’enlèvent.

«Je ne voudrais pas que l’AFO perde de vue son rôle de chien de garde, a ajouté la députée Simard. Je respecte l’AFO et elle me respecte. Mais j’avoue que j’ai trouvé ça particulier comme geste. Et pourquoi rendre publique cette remise de lettres à M. Ford et Mme Mulroney ? Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça. Disons que ça soulève des questions».

En effet, Mme Simard. Ça soulève plusieurs questions. Des questions qui se résument à une seule : pourquoi ?

«Si on regarde où nous sommes rendus depuis le 1er décembre 2018 (jour des manifestations historiques en Ontario français), on voit qu’on a fait du chemin en «tabarouette», a répondu le président de l’AFO, Carol Jolin. Je ne pensais jamais qu’on serait capable de faire bouger un dossier comme celui-là aussi rapidement. On s’entend qu’il y a eu différents facteurs qui nous ont aidés à faire ça. Il y a eu des changements autour de la garde rapprochée du premier ministre Ford et de certains ministres. Ils se sont rendu compte que, dans les sondages, ça n’allait pas tellement bien. Et les changements qu’ils ont apportés se sont alignés pour que notre dossier avance. C’est pour ça qu’on a remis une lettre de remerciements. Parce que si le premier ministre ne disait pas «oui» à Caroline Mulroney, on serait encore en train de se battre sur ce dossier-là.

«On a été chercher 126 millions $ pour l’Université de l’Ontario français. C’est un exploit en soi. C’est pour ça qu’on a remis des lettres de remerciements. Si tu m’avais dit le 1er décembre 2018 que, dans un an et demi, on aurait une entente (signée) entre les deux niveaux de gouvernement pour 126 millions $ pour l’UFO, je t’aurais dit : «tu rêves».

— Mais le Commissariat aux services en français n’est toujours pas indépendant, comme il l’était avant les coupes du 1er décembre 2018.

— On s’entend sur ce point-là. C’est une autre étape et on travaille maintenant sur ce dossier-là. Un document pour la réforme de la Loi sur les services en français que nous avons préparé sera bientôt remis à Mme Mulroney. Et dans cette loi réécrite, on demande l’indépendance totale du Commissaire aux services en français».

Reste à voir maintenant si cette prochaine «lutte» se résumera aussi avec des remerciements à «l’adversaire».