Denis Gratton
«La COVID-19 m’a volé les derniers moments que j’aurais pu passer avec ma grand-mère», a écrit Marie-Ève dans une lettre qu’elle a fait parvenir au <em>Droit</em>.
«La COVID-19 m’a volé les derniers moments que j’aurais pu passer avec ma grand-mère», a écrit Marie-Ève dans une lettre qu’elle a fait parvenir au <em>Droit</em>.

Un dernier mot à grand-maman

CHRONIQUE / Marie-Ève Brisson pourrait accomplir le trajet Montréal-Gatineau les yeux fermés.

Cette Montréalaise, mère d’une fille de 21 mois, est tellement venue souvent dans la région visiter sa grand-mère qu’elle aimait tant que Gatineau est presque devenue sa ville d’adoption.

Mais depuis le début de la pandémie, Marie-Ève ne venait plus revoir le sourire de sa meilleur amie, sa grand-mère Lucille Legros. Elle n’avait plus le droit.

Mme Legros a été diagnostiquée avec un cancer de l’estomac en décembre, un cancer mille fois plus agressif que tout virus sur cette Terre. À peine trois mois plus tard, la dame de 88 ans était admise au centre de soins palliatifs, la Maison Mathieu-Froment-Savoie. Elle a rendu l’âme le 19 avril.

Sa petite-fille Marie-Ève n’a jamais pu lui dire «au revoir» et la serrer dans ses bras une dernière fois. Ce maudit confinement. Ce satané virus. «La COVID-19 m’a volé les derniers moments que j’aurais pu passer avec ma grand-mère», a écrit Mari-Ève dans une lettre qu’elle a fait parvenir au Droit.

Une lettre touchante et bouleversante dans laquelle se mêlent rage et amour, frustration et sérénité, le passé et l’avenir, l’enfance et la vieillesse, la mort et la vie.

Marie-Ève sait bien que sa grand-mère n’est pas la première personne qui meurt seule depuis le début de cette pandémie et qu’il y en aura malheureusement d’autres. C’est d’une tristesse inouïe. C’est inhumain pour tous.

C’est d’ailleurs pour ces gens que Marie-Ève a pris la plume pour offrir un dernier mot à sa grand-mère Lucille. Et si elle a choisi Le Droit pour publier sa lettre, c’est pour lancer un dernier clin d’oeil à sa grand-maman qui se disait «Gatinoise pure laine» et qui «aurait été si contente de se retrouver dans «son» journal qu’elle affectionnait particulièrement», dit sa petite-fille.

«J’avais besoin d’écrire cette lettre, ajoute celle-ci. C’est un hommage à la femme que ma grand-mère était. Parce qu’en ces temps de confinement, de ne pas avoir pu lui dire au revoir en personne, d’avoir vécu tout ça à distance, de lui avoir parlée au téléphone quelques heures avant son décès, alors qu’elle ne pouvait pas me répondre… je trouvais ça inhumain, tant pour ma famille que pour ma grand-mère. Et je me disais qu’il y a probablement des personnes qui vivent la même chose et qui se reconnaîtront dans mes mots. Peut-être que ça leur fera du bien.»

Voici la lettre de Marie-Ève.

*****

Lucille Legros

«Nous l’avons reçu cet appel. Celui que je redoutais depuis plusieurs semaines déjà. Cet appel qui allait confirmer que la COVID-19 m’avait volé les derniers moments que j’aurais pu passer avec ma grand-mère. À son chevet. La raison d’être des soins palliatifs.

Parce que depuis le mois de mars, nous n’avons eu le droit qu’à une série de rendez-vous ratés. Les règlements m’ont, dès le premier jour, écarté de la liste des visiteurs et de la possibilité de serrer sa main au creux de la mienne. J’avais espoir qu’elle tiendrait bon. Qu’on puisse se retrouver, les yeux dans les yeux, à la fin de la pandémie. Un espoir bien égoïste. Je sais.

J’ai dû me rabattre sur des moyens bien de mon temps : les vidéos, les appels conférences, l’envoi de photos, l’envoi de chocolat par messager; mais à des lunes de son époque à elle. Même si le virtuel a réussi, par moment, à nous réchauffer le cœur, nous étions condamnées à vivre avec ses limites. Des conversations ponctuées de bogues, des mots perdus parce qu’ils sont emprisonnés dans une gorge nouée et des je t’aime qui se fracassent contre l’écran. Une balloune dégonflée.

Puis d’un appel à l’autre, être témoin à distance de sa santé qui se dégrade. Pas de ralentissement en vue, qu’une progression vitesse TGV de la maladie. Être confrontée à un visage qui ne semble plus le sien et à un corps qui la fait souffrir. Bien que je comprenne toutes les raisons médicales derrière ces mesures drastiques, mon cœur, lui, n’arrive pas à s’en faire une raison.

À chaque nouvelle annonce du Premier ministre, je me disais que c’était la bonne. J’étais prête à sauter dans mon char. Faire deux heures de route. Montréal-Gatineau, même si c’était juste pour la voir 5 minutes vêtue comme un astronaute. Mais depuis le 6 mars, j’attends.

Évidemment, pendant que je devais regarder le temps me filer entre les doigts, ma tête était inondée. Nos souvenirs en vague.

Pis depuis plusieurs semaines, toujours la même image. En boucle.

Je pense que ça fait 20 ans. C’était l’été. On finissait de dîner et ma grand-mère en profitait pour plier le linge qui sentait bon le dehors. La télé jouait en background. Sexe et confidences que c’était. Un homme qui parlait de sa transition. Sujet osé pour l’époque. J’étais un peu gênée par le contexte du haut de mes 12 ans. À la fin du segment, ma grand-mère m’a regardé droit dans les yeux en me disant que l’important c’était d’être heureux dans vie. Propos dénudés de jugement.

Ces paroles-là me portent encore. 20 ans plus tard.

Pis ça, je n’ai pas pu lui dire.

Ma grand-mère a toujours été une force de la nature. Il y en a eu des tempêtes dans sa vie. Mais du haut de ses 88 ans, elle vivait pleinement chaque moment. Son quotidien était fait de beau. De simple. De doux. Je crois franchement que si le mot carpe diem n’avait pas été galvaudé sur bons nombres de bras tatoués, il la définirait parfaitement. J’ai souvent comparé ma mère à la maison du Saguenay qui a tenu bon lors des inondations de 96. Je trouvais l’image belle, mais surtout criante de vérité. La personnalisation de l’inébranlable. À travers la maladie, j’ai découvert que cette force, ma mère en avait hérité de sa mère à elle. C’était une partie intégrante de leur ADN.

Une douleur insoutenable, mais pas de morphine. Ce sera 2 comprimés de Tylenol.

Personne n’aurait pu se douter que pendant qu’elle riait aux éclats, un verre de vin à la main, un cancer de stade 3 se bâtissait une armée dans son ventre. Les mêmes soldats qui l’obligeraient à pousser son dernier souffle, dans une chambre qui n’était pas la sienne.

Dans la suite logique des choses, je devrai vivre mon deuil, avec ma famille, de la même façon que j’ai vécu la maladie. À distance. Impuissante.

Mais l’amertume devra attendre. Les larmes aussi. Il y a un petit humain qui a besoin de moi. Du haut de ses 21 mois, ma fille ferait rougir le bonheur par sa bonne humeur. Elle chante à tue-tête. Elle inonde la maison de joie. L’image me frappe.

Elle a vos yeux. Votre bleu.

Je me dis que si j’avais un deuxième enfant et que c’était une fille, je l’appellerais Lucille. Une évidence maintenant.

J’aimerais que ce soit comme ça notre prochain rendez-vous.»

Marie-Ève Brisson