Denis Gratton
Des revendeurs tentent de profiter de la pandémie.
Des revendeurs tentent de profiter de la pandémie.

Les vautours

CHRONIQUE / Je passais à la pharmacie m’acheter des masques.

Mais on ne se procure pas des masques comme on se procure une tablette de chocolat. Ils sont cachés, les masques. Ils sont précieux. Alors on les garde derrière le comptoir, là où les clients ne peuvent les voir. Des masques masqués, quoi.

«Excusez-moi, dis-je à la commis derrière la caisse. Vous reste-t-il des masques ?

— Oui», répond-elle en souriant derrière son masque.

Elle se penche, puis elle se relève avec un sachet scellé et transparent dans lequel se trouvent des masques comme celui qu’elle porte. Des masques médicaux, je devine. Pas des N-95. Mais des masques que le pharmacien et son équipe portent en toute confiance. Et si c’est assez bon pour le pharmacien, c’est assez bon pour moi.

«C’est combien ?, que je lui demande.

— Ce sachet contient 10 masques et il se vend au coût de 20 $. Mais nous avons aussi ces boîtes de 50 masques – les mêmes masques – au coût de 80 $.

— Quatre-vingts dollars pour 50 masques ?

— C’est ça Monsieur.

— Sont-ils réutilisables ?

— Non, pas du tout monsieur. »

Je me suis contenté du sachet à 10 masques. Petit calcul dans ma tête: si je sors faire les courses deux fois par semaine, je serai masqué pour cinq semaines d’épicerie. Ça vaut les 20 $.

Je sais que j’aurais épargné à long terme en me procurant la boîte de 50 unités. Mais je me connais. Avec ma chance, on trouvera un vaccin contre ce satané virus la semaine prochaine et je me retrouverai avec 50 masques devenus complètement inutiles, sauf à l’Halloween. Et à mon âge, il ne reste pas 50 Halloweens devant moi. Et de toute façon, pendant combien d’années consécutives pourrais-je me costumer en «humain confiné» avant que la blague s’estompe ?

••••

(Le lendemain soir…)

On frappe à ma porte. J’ouvre, un homme au visage recouvert d’un masque me salue. Il tient en main une boîte de masques, soit la même boîte de la même marque que la pharmacie du coin vend au coût de 80 $.

— Bonsoir monsieur, me dit-il. Je vends des masques médicaux. En avez-vous besoin ?

(Je m’en suis procuré la veille, mais je vais jouer le jeu…)

— Ils sont combien, vos masques ?

— Cinq dollars chacun. Ou cinq masques pour 20 $. Ce sont des masques médicaux, de qualité supérieure. Vous ne trouverez pas ça en magasin.

— Pas en magasin, hein ? Sont-ils réutilisables ?

— On peut les porter à trois ou quatre reprises chacun sans aucun danger.

— Ah bon. C’est toute une aubaine que vous me proposez.

— Je sais. Et ils partent vite.

— Merci, mais je vais tout de même passer.

— Je ne serai pas de retour dans votre secteur de la ville avant deux autres semaines, monsieur, mon stock sera peut-être épuisé.

— Je vais prendre ce risque. Bonne soirée.»

••••

Un p’tit vite, celui-là. Il a déboursé 80 $ pour sa boîte de 50 masques, et il les vend à 5 $ l’unité. Petit calcul: 50 X 5 $ = 250 $. Moins les 80 $ déboursés pour la boîte. Donc un profit net de 170 $.

Vautour, va.

Cet homme m’a rappelé certains commerçants véreux qui, durant la crise de verglas de janvier 1998, triplaient ou quadruplaient le coût des génératrices et des produits nécessaires à la survie des victimes laissées sans électricité pendant des semaines, en plein coeur de l’hiver.

Comment dorment-ils la nuit ?