Denis Gratton
Après 106 ans d'existence, Le Droit a pris la forme d'une coopérative de solidarité la semaine dernière.
Après 106 ans d'existence, Le Droit a pris la forme d'une coopérative de solidarité la semaine dernière.

L'ami fidèle

CHRONIQUE / Lundi 19 août dernier. Premier jour de mes vacances estivales.

On prédit du soleil et du beau temps pour les prochaines semaines. Je suis chanceux. Alors que d’autres se prépareront pour la rentrée scolaire et pour la « rentrée » tout court, je ferai la grasse matinée avant de passer le reste de mes journées sur un terrain de golf, à la plage, au chalet ou simplement à « balconville » à regarder le train passer. Trois belles semaines en perspective.

Le café semble toujours meilleur en vacances. Et en ce lundi 19 août, il goûte l’été. J’allume mon téléphone pour regarder le fil des nouvelles. Je sais que je devrais me ficher de l’actualité en ce premier jour de congé, mais c’est plus fort que moi, je dois savoir ce que transportera le train que je regarderai filer.

La première manchette se lit : « Le Groupe Capitales Médias sous la protection de la loi sur les faillites ».

Je suis sonné. Pendant de longues minutes, je suis complètement sonné. Le café est devenu froid. Le train vient de dérailler.

Je ne suis plus en vacances, me dis-je, je suis sans-emploi. Trois semaines qui s’annonçaient sans souci se transformeront en trois semaines de bouleversantes inquiétudes.

Des inquiétudes bien au-delà de ma petite personne. Le Droit agonise. Et je ne peux m’imaginer la vie sans lui.

Le Droit est un ami. Un ami fidèle qui m’attend à ma porte tous les matins pour prendre le café avec moi.

Oui, à la porte. Je suis de ceux qui doivent encore avoir leur « papier ». Je dois tourner les pages. Je dois me salir les doigts. Et que serait ma journée sans mon « mot mystère » ? Je ne parle presque jamais de cette dépendance. Mes amis s’en moquent. Ma conjointe aussi. Mais si je ne complète pas le « mot mystère » du Droit, ma journée est incomplète. C’est comme ça depuis mon enfance, depuis que je livrais Le Droit aux portes de Vanier. Et je crois que j’encerclerai des lettres jusqu’à la fin de mes jours.  

Le Droit est un ami qui m’attend à la porte tous les matins pour me raconter ce qui se passe dans mon coin de pays et un peu partout sur la boule. Il me parlera aussi de cinéma, d’économie, de sports, de la vie. Il m’annoncera dans quels commerces je peux trouver de bonnes aubaines et où une sortie entre amis ou en amoureux pourrait être amusante et divertissante.

Le Droit est là tous les matins et depuis toujours. Mais en ce lundi 19 août, mon ami m’annonce qu’il ne pourra peut-être plus venir prendre le café avec moi. Plus jamais.

Je suis sonné. Le cœur en mille miettes. 

***

Le mardi 24 décembre dernier. Deuxième journée d’une courte semaine de vacances hivernales.

Le café semble toujours meilleur en vacances. Et en ce mardi 24 décembre, il goûte Noël.

Je vais chercher mon vieil ami à la porte et la « une » se lit : Groupes Capitales Médias : la Cour supérieure entérine le plan de sauvetage. Puis mon collègue Patrick Duquette intitule sa chronique : Le Droit continue !.

« Comme les centaines de lecteurs et les bailleurs de fonds qui nous ont appuyés, écrit-il, nous ne pouvions tout simplement pas imaginer la région d’Ottawa-Gatineau sans “son” quotidien ».

Notre ami est sauvé. Après 106 années d’existence et grâce à un travail colossal et quasi miraculeux de collègues qui ont réellement cru en sa devise « l’avenir est à ceux qui luttent », Le Droit prend une tout autre forme, celle d’une coopérative de solidarité. Et il aura besoin de nous tous, employés, lecteurs, annonceurs. Tout le monde devra embarquer afin que Le Droit puisse continuer plus fort que jamais.

Continuer de nous informer, continuer de nous divertir, continuer de faire partie de nos vies.

Et aussi fidèle et ponctuel demeurera-t-il, j’ai la curieuse impression que notre bon ami n’a pas fini de nous surprendre…