L’ambiance a bien changé dans les quartiers inondés à Gatineau.

Du taponnage à la désolation

CHRONIQUE / L’homme âgé tenait le bras de sa fille en sortant du centre d’aide aux sinistrés du Vieux-Gatineau.

« Je n’en peux plus, Barbara, lui répétait-il les yeux pleins d’eau. Je suis rendu au bout. » Puis, il s’essuyait les yeux avec le revers de sa manche de manteau.

Camille Fortin aura 83 ans dans moins de deux semaines. Pour la deuxième fois en trois ans, sa maison de la rue Oscar du secteur Pointe-Gatineau a été inondée par les crues printanières. Cette maison que lui et son épouse, Hélène, ont construite en 1967, et dans laquelle ils ont élevé leurs enfants et fait leur vie ensemble.

M. Fortin l’aime sa maison. C’est son nid. Son refuge. Son chez-soi. Plus de 50 années de doux souvenirs avec celle qui a partagé sa vie habitent cette maison.

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Son épouse a quitté ce monde en décembre 2017. « Les inondations du printemps de 2017 ont jeté ma mère à terre, dit sa fille, Barbara. Le stress, l’épuisement. Maman n’est jamais arrivée à se relever de ça. »

M. Fortin, lui, est parvenu tant bien que mal à se relever de ces inondations d’il y a deux ans, alors que son épouse et lui avaient séjourné dans un motel de Gatineau pendant deux semaines avant de pouvoir rentrer chez eux.

Cette année risque toutefois d’être différente. Son séjour au motel Adam du boulevard Gréber, là où il a été logé par la Croix-Rouge vendredi dernier, risque de s’éterniser. La Croix-Rouge a renouvelé sa chambre pour sept autres jours, lundi matin. Et en juger par la hauteur de l’eau qui a envahi certains secteurs de Gatineau, dont le sien, M. Fortin sera de retour au centre d’aide aux sinistrés plusieurs autres lundis pour y renouveler sa place dans ce motel. « Au moins, dit-il, ce motel est propre, beau et tranquille. Je n’ai rien à me plaindre de ce côté-là. »

Il en avait cependant long à dire « d’un autre côté »…

« La Ville n’a jamais voulu démolir ma maison après les inondations de 2017, lance-t-il. Ils m’ont dit que ça coûtait moins cher de réparer le logement dans mon sous-sol. C’est certain que ça coûtait moins cher, j’ai tout financé moi-même ! Et deux ans plus tard, je n’arrive pas encore à me faire rembourser ! Ça fait deux ans que je me fais taponner comme ça. Et là, ça fait deux fois en trois ans que je perds mon logement et rien ne se règle. C’est du taponnage steady comme ça depuis deux ans et je n’en peux simplement plus », ajoute ce camionneur de carrière, bûcheron et draveur dans sa jeunesse.

Oui, draveur. À défier quotidiennement cette même rivière qui lui cause aujourd’hui tant d’ennuis et tant de peine.

Triste ironie…

Le Vieux-Gatineau sombre

Il y a sept jours, les rues du Vieux-Gatineau qui descendent vers la rivière des Outaouais, au sud de la rue Saint-André, étaient animées. La crue débutait, mais elle n’était pas encore très menaçante. L’eau était encore bien loin, à l’autre bout là-bas, près de la rivière.

De la rue Saint-Patrice à la rue Saint-Denis, en passant par les rues Glaude et Saint-Paul, les voisins – des retraités surtout – se regroupaient le jour sur les trottoirs pour jaser, prendre un café, parfois une « p’tite bière ». Gilles venait régulièrement mesurer la hauteur de l’eau à l’aide d’un bâton de marche et on en faisait presque un événement. « Juste un centimètre de plus qu’hier, on s’en sauvera peut-être », se disait-on d’un ton confiant en trinquant au soleil qui brillait.

Hier, ce même quartier était désolant, d’une tristesse inouïe et d’un calme surréel. Comme un village abandonné. Des chaloupes et des canots avaient remplacé les voitures dans les entrées de cour. Les rues dans lesquelles les autos pouvaient circuler sans problème il y a une semaine étaient maintenant submergées. Deux hommes poussaient une chaloupe remplie de sacs de sable sur la rue Saint-Paul. L’eau leur allait jusqu’aux hanches…

La fatigue, l’épuisement et le découragement se lisaient dans le regard et le visage des gens croisés. On ne s’en est pas sauvé après tout. Bien au contraire. Ce sera pire cette fois-ci.

Et cette fois-ci, c’est tout un quartier qui risque de ne jamais se relever.