Denis Gratton
Enfant, rien ne me bouleversait comme une visite chez le barbier. Dès que mes cheveux semblaient un peu trop longs aux yeux de mon père, il m’emmenait chez ce barbier de Vanier qui me semblait plus vieux que mon grand-père.
Enfant, rien ne me bouleversait comme une visite chez le barbier. Dès que mes cheveux semblaient un peu trop longs aux yeux de mon père, il m’emmenait chez ce barbier de Vanier qui me semblait plus vieux que mon grand-père.

Coco Nini

CHRONIQUE / Mon père appelait ça un « brush cut ». Moi j’appelais ça un supplice.

Enfant, rien ne me bouleversait comme une visite chez le barbier. Dès que mes cheveux semblaient un peu trop longs aux yeux de mon père, il m’emmenait chez ce barbier de Vanier qui me semblait plus vieux que mon grand-père.

On entrait, le barbier me pointait sa chaise installée devant un grand miroir pour que j’y prenne place, puis il demandait à mon père: «la même chose, Jean-Jacques?». Et mon père répondait machinalement: «La même chose».

«La même chose», c’était le «brush cut». Quelques coups de rasoir électrique et le tour était joué. Je n’avais plus de cheveux. J’étais pratiquement chauve.

Mon père savait bien que cette visite chez le barbier était pour moi une véritable torture et que je détestais le «brush cut». Sur le chemin du retour, il me disait toujours: «dis-toi une chose Denis, t’auras jamais de poux». Comme si ces mots étaient censés me réconforter, me rassurer. Puis il s’arrêtait au Dairy Queen en me lançant un: «une coupe de cheveux vaut bien une petite traite», et le «brush cut» était vite oublié entre deux bouchées d’un «banana split».

Enfin, le «brush cut» état oublié jusqu’au lendemain matin, c’est-à-dire jusqu’à ce que j’arrive à l’école et que je sois la risée de mes amis qui, eux, avaient des cheveux.

C’était les années 1960. Les Beatles avaient envahi l’Amérique. Les jeunes garçons et les adolescents se laissaient pousser les cheveux pour avoir l’air de John, Paul, George et Ringo. C’était la mode. Mais moi, je n’avais rien d’un Ringo avec ma tête de coco. De là le sobriquet que mes amis à l’école m’avaient collé: Coco Nini.

Ce n’est pas avant l’âge de 13 ou de 14 ans que mon père m’a enfin laissé choisir ma coupe de cheveux. Je les ai laissés pousser, il va sans dire. Et pousser encore. Le «brush cut» n’était plus qu’un mauvais souvenir d’enfance. Coco Nini n’était plus. Et dans ma tête, c’était décidé, plus jamais je n’allais remettre les pieds chez le barbier.

Quitte à avoir des poux.

J’y suis retourné, bien sûr. J’ai suivi les modes. J’ai eu la «coupe Longueuil» pendant quelques années pour avoir l’air de Paul McCartney. J’ai eu la «coupe disco» pour avoir l’air de John Travolta. Je me suis même fait friser les cheveux à un moment donné pour avoir l’air de Gary Carter, la vedette des Expos de Montréal. Sauf que ma permanente me donnait plutôt des allures de Sherley Temple sur les stéroïdes. Ou d’un « p’tit Saint-Jean-Baptiste » devenu trop grand pour le défilé du 24 juin.

Disons que j’ai souvent porté la casquette dans ma vie…

Aujourd’hui, j’ai la coupe «n’importe quoi». Je vous explique.

Les salons de coiffure ont pu rouvrir leurs portes lundi après de longues semaines de fermeture obligatoire. Et pour une rare fois dans ma vie, peut-être même une première fois, j’ai hâte d’y retourner.

J’ai cependant moins hâte à la sempiternelle question que la coiffeuse me posera lorsque je prendrai place dans sa chaise: «on coupe ça comment aujourd’hui?».

Je fréquente ce salon de mon quartier où c’est la politique «premier arrivé, premier servi». On compte trois ou quatre coiffeuses dans ce salon et la première qui se libère vous appelle lorsque votre tour vient. Mais peu importe la coiffeuse, la question est toujours la même:

-Alors? On coupe ça comment aujourd’hui?

«Plus court s’il vous plaît.»

—Autour des oreilles?

«Ce serait préférable.»

—Au rasoir ou aux ciseaux?

«N’importe quoi.»

Résultat: mes cheveux sont plus courts, je les peigne comme je le peux, et les cheveux finissent par se placer par eux-mêmes. C’est la coupe «n’importe quoi».

Mais chose certaine, de la «brush cut» à cette «coupe n’importe quoi», en passant par McCartney, Travolta et le p’tit Saint-Jean-Baptiste, Coco Nini n’a jamais eu de poux.

Mon père en serait fier.