La justice n’est pas un système, c’est une rencontre.

De justes alternatives

CHRONIQUE / « Faire justice est bien; rendre justice est mieux. » - Victor Hugo

Victime d’un viol à l’âge de 17 ans, Akinisi a cherché la paix trente ans durant. « Oui, 10 950 jours à vivre ma colère, chercher de l’aide, plonger en moi, comprendre, me remettre en question, me retenir d’aller me venger, faire des prises de conscience, pleurer, angoisser, être en hypervigilance, apprendre ce qu’est le Syndrome de Stress post-traumatiques multiples, parcourir les ressources médicales, recevoir les diagnostics des blessures antérieures qui se détériorent, accepter de vivre avec des douleurs chroniques, accepter l’invalidité et redéfinir un sens à ma vie… » À bout de ressources, elle se tournera vers la médiation. Certaines circonstances l’empêcheront de rencontrer son agresseur, mais une médiation encadrée professionnellement est possible avec un détenu reconnu coupable d’un crime similaire. Le tout sera organisé par le Centre de services de justice réparatrice.

« Après quelques minutes d’attente, il arrive. On est nerveux. Il y a lui, il y a moi… Il y a aussi toutes ces histoires que nous portons. Je le vois comme le bout d’un entonnoir. Il est la somme de son vécu et moi aussi. Des vies chargées, des cœurs lourds de peine et d’espoir, des âmes avides de paix, de guérison, deux êtres humains à la croisée des chemins. » Akinisi et Yvan se raconteront, se rencontreront à plusieurs reprises. Ils iront loin, tellement loin qu’ils n’en reviendront pas. Une guérison est possible. 

La justice n’est pas un système, c’est un idéal. Comme tous les idéaux, il demeure inatteignable, mais on doit y tendre. Entre les policiers professionnels qui utilisent intelligemment leur pouvoir discrétionnaire et leurs collègues opportunistes qui sévissent dans les fameuses trappes à tickets, il existe un monde de différence. Le même qui sépare l’avocat véreux de l’honorable juriste, ou l’honnête citoyen du récidiviste impénitent. Les gentils ne gagnent pas toujours, et les méchants s’en tirent souvent. Il faut se contenter de « la justice des hommes », qui a longtemps été fort injuste pour les femmes, d’ailleurs. Et rien n’est moins garanti que la justice divine. 

Les victimes d’actes criminels sont souvent doublement victimes : en plus des conséquences directes des crimes subis s’ajoute la violence d’un système judiciaire lourd, dépersonnalisé et procédurier. L’éternité entre le délit et le procès, la disproportion entre la gravité des gestes et la sentence sont autant d’écueils possibles, de glissements où la « justice » peut perdre son sens. Redonner du pouvoir aux victimes qui le désirent devient dès lors primordial. 

« Les interventions des animateurs sont rares et brèves, toujours au bon moment. Cette retenue permet de nous concentrer sur soi et sur l’autre. Ils nous font aussi part de leurs impressions et sentiments. La présence et les apports de la représentante de la communauté seront extrêmement puissants pour moi. Elle représente cette société qui ne m’a pas entendue, crue ou aidée. Elle représente ces instances judiciaires ou gouvernementales contre lesquelles j’ai dû me battre et auprès de qui je revendique encore mes droits et la reconnaissance de mes besoins. Enfin! Je suis entendue. » La catharsis opère, tant pour les conséquences de l’agression que celles du déni de justice auquel elle a dû faire face des années durant. Profonde est la guérison. 

La justice n’est pas un système, c’est un principe. On s’en approche ou on s’en éloigne, selon les occasions, nos personnalités et les opportunités de réparation. Elles sont encore trop peu nombreuses ces opportunités, mais des voix s’élèvent pour en réclamer davantage. Les organismes de justice alternative font un travail essentiel en ce sens. Des initiatives inspirées des cercles de paroles amérindiennes, des programmes de mesures de rechanges et des médiations citoyennes s’enracinent dans nos communautés. 

« Je repense à la fin de notre première rencontre lorsque la médiatrice m’offre de choisir comment je souhaite terminer la séance. Dans un élan spontané, je lui demande si je peux « le » serrer dans mes bras. C’est un oui. On se lève et on se serre très fort. Je n’arrive pas à m’expliquer le phénomène, mais je tiens un frère dans mes bras. Un frère d’armes. Nous sommes chacun descendus aux enfers récupérer nos bouts d’âmes et en sommes revenus vivants. Plus vivants que jamais nous n’avons pu l’être. Et je suis émue. Émue de tant d’humanité. Émue de cette authenticité, cette véracité crue. Émue par nos larmes, pleurées par compassion pour soi, mais aussi par la peine du vécu de l’autre. » La justice n’est pas un système, c’est une rencontre.