Les enfants peuvent passer d’une intensité à l’autre en un rien de temps, ils profitent d’une plasticité de l’humeur que l’on perd trop souvent avec l’âge.

Vivre l’instant pressant

«J’ai été un enfant. Je ne le suis plus. Voilà mon drame.» - Renaud Séchan

J’ai des échardes dans le cœur, comme tout le monde. Des souvenirs qui restent pognés de travers dans l’âme, des remords qui collent à la peau. « Papa, pas brusque! », ces trois mots lancés par ma fille alors qu’elle avait deux ans ne me quitteront peut-être jamais.

J’étais pressé, je suis souvent pressé. Et stressé aussi. On avait du retard en plus; quand on est stressé et pressé, on est souvent en retard. Éléane contemplait la valse des flocons (encore de la maudite neige à pelleter) et tardait à monter dans la voiture. Fatigué de répéter, je l’ai agrippée par la taille et je l’ai installée dans son siège. Un peu vite. Peut-être brusquement. Pas de quoi faire un signalement à la DPJ, mais pas de quoi me remettre le prix du papa de l’année non plus. « Papa, pas brusque! », ma fillette m’a servi une importante leçon ce jour-là.

Mon fils me stresse aussi, parfois. Grande gueule comme son père, il fait généreusement connaître ses frustrations. Quand il a faim, ses cris vrillent dans les oreilles et déchiquettent les tympans. J’exagère à peine. Quand sa couche est pleine, on a droit aux rugissements; il est douillet de l’arrière-train. En mode panique, je cours avec le bébé dans une main et la couche dans l’autre. Guillaume devient rouge, puis mauve. Il tremble de partout et son visage se tord en une série de rictus annonciateurs de représailles terribles si on ne le nettoie pas au plus vite. Chaque fois, le cœur battant, je m’exécute en vitesse, comme si ma vie en dépendait. Et c’est fini. D’un seul coup ses hurlements cessent, il reprend ses couleurs et affiche un large sourire. Moi aussi.

Les enfants peuvent passer d’une intensité à l’autre en un rien de temps, ils profitent d’une plasticité de l’humeur que l’on perd trop souvent avec l’âge. Ils versent des larmes et éclatent de rire dans la même minute, sans craindre un diagnostic de bipolarité. Autour de moi, je vois des adultes traîner des peines, des regrets ou des rancunes pendant des semaines, des mois, des années. Je porte moi-même mon lot de ressentiments qui minent mon humeur et m’empêchent parfois de vivre l’instant présent. Quand on ajoute les contraintes du quotidien et les stress inhérents au poids des responsabilités, l’état de pleine conscience prend le bord assez vite.

Entre les regrets d’hier et les appréhensions du lendemain, on peine à être présents, attentifs à soi et aux autres. De manière plus rustre et figurée, un ami me disait « Avec un pied dans le passé et un autre dans le futur, je suis bien placé pour chier sur mon présent. » L’image a le mérite d’être claire et d’établir un lien subtil avec les couches de mon héritier…

Je n’ai aucun livre de croissance personnelle à vous vendre ni de conseils miracles à vous prodiguer. Le yoga peut être efficace. La méditation, la lecture et le tantrisme aussi. J’en connais même qui se connectent à l’instant présent en visitant des cimetières au crépuscule. Chacun doit trouver ses propres moyens pour sortir du maelstrom, s’extirper du bombardement de courriels et de textos qui nous assaillent, apprendre à dire non, mettre ses urgences en attente et respirer.

Mon truc à moi, c’est de consulter des experts; mes enfants me ramènent à l’essentiel. Avec ma fille et mon fils, on a profité de la semaine de relâche pour glisser, faire un bonhomme de neige, visiter les grands-parents, me maquiller en Reine des neiges et peinturlurer une toile en famille. Évidemment, j’ai pris du retard sur tous mes projets en cours, dont cette chronique. Je n’écrirai pas 800 mots cette semaine, 657, ça me paraît suffisant. Ce sera moins long à lire aussi, vous aurez plus de temps pour profiter de votre journée, et discerner l’important de l’urgent.