Même si on y tient, la vie tient à peu de choses.

Pour mourir moins souvent

« La mort arrive si vite que des fois elle nous rate. » - Charles de Leusse

CHRONIQUE / À Noël, mon père est décédé. Deux fois. Il est revenu à la vie deux fois aussi, mais ça ne s’annule pas pour autant. La peur de le perdre, le soulagement de le voir respirer à nouveau, les larmes et la peur, les questions de ma fille, ça reste. Certaines images demeurent imprimées au fond du crâne, mais c’est surtout la stupéfaction de voir un proche échapper de justesse à la mort qui persiste. Même si on y tient, la vie tient à peu de choses.

Discret, mon père n’aime pas étaler sa vie privée et il doit lire cette chronique en serrant les mâchoires. Pour éviter de sombrer dans le pathos et l’épanchement d’amour filial, disons seulement que mon père a un grand cœur. Un cœur magané par quelques décennies de tabagisme, mais un immense cœur quand même. Il ne pouvait pas mourir le jour de Noël, devant ses enfants et ses petits-enfants qu’il adore, ça ne se fait pas!

Pendant que la famille profitait de l’après-midi pour préparer la réception du soir, mon père a ressenti un malaise, un étourdissement. Il aurait pu, il aurait dû nous prévenir, mais il ne pouvait deviner qu’une arythmie ventriculaire s’apprêtait à lui régler son compte. Accoudé à son bureau pour reprendre ses esprits, il a perdu conscience. Nous ne saurons jamais combien de temps il est parti, ni où, mais quand sa femme est allée ranger des livres dans la pièce, il était déjà gris, cireux, mort. Avec toute la détresse et la détermination de ses appels à l’aide, je peux vous assurer qu’elle n’est pas pressée d’être veuve.

Sur les talons de mon frère et ma sœur, je me suis précipité vers lui, l’interpelant à grands cris. Rien à faire, il était trop loin, peut-être trop tard. À la suggestion de sa femme, mon frère et moi l’avons rapidement saisi pour l’étendre sur le sol. Il était complètement mou, sans vie, pire qu’un joueur des Canadiens. Le secouer ne donnait rien.

Dans la cohue, on alertait le 911 pendant que ma sœur balançait un coup de poing dans le plexus de mon père. Enchaînant aussitôt avec des pressions continues à la poitrine. Son réflexe était bon; le site web de la Croix-Rouge rappelle que « la réanimation cardiorespiratoire (RCR) par compressions thoraciques seules est une option acceptable pour les personnes qui ne sont pas disposées ou qui n’ont pas les capacités d’administrer la RCR conventionnelle, ou qui n’ont pas suivi de formation ». Seulement 3 à 8 % de la population québécoise est formée en premiers soins!

Vous ne savez pas quoi faire, vous ne connaissez pas la technique? Faites quelque chose quand même! 100 compressions à la minute. Vous craignez d’être traîné devant les tribunaux et ruiné en cas de manipulations inappropriées? C’est un mythe, les bons samaritains sont protégés par la loi. De toute façon, vous préférez sauver une vie que sauver des frais d’avocat, non?

Malgré les manœuvres de ma sœur, mon père demeurait inanimé. Dans la foulée, mon frère a entrepris la respiration artificielle, à l’instinct. Je tentais de redresser la tête de mon père pour dégager ses voies respiratoires. Le reste de la famille s’agitait, pleurait, transmettait les recommandations de la répartitrice 911 et envoyait de l’amour à l’homme inerte qui gisait sur le sol. Chaque seconde nous rapprochait d’un dénouement tragique.

Ni Patrick Senécal ni Stephen King ne pourraient décrire la terreur dans le cri de mon père au moment où il a repris vie. Il revenait de loin, très loin. Son discours confus dans une bouche pâteuse a rapidement fait place à son humour particulier; quelle date? « On est le 25 décembre », c’est quoi ton nom? « Cassius Clay ». Non papa, tu n’es pas le célèbre boxeur, mais c’est vrai que tu te relèves d’un méchant combat.

Dans l’ambulance, avec un pouls de 260 battements par minute, on l’a prévenu qu’il n’était pas tiré d’affaire. Second arrêt cardiaque en arrivant à l’hôpital. Les défibrillateurs et les médecins se sont montrés aussi efficaces que mon frère et ma sœur, il respirait de plus belle. Direction soins intensifs jusqu’à l’opération; un défibrillateur juste pour lui, installé contre son cœur capricieux jusqu’à la fin de ses jours. Mon fils et ma fille auront un grand-père pour plusieurs années encore. Ils sont chanceux, eux aussi.

On pourrait croire que j’ai de l’expérience, avec mon sauvetage de fortune dans une piscine publique l’automne dernier. Non, cet épisode ne m’a pas rendu spécialement compétent. Par contre, l’événement récent me confronte à ma procrastination, moi qui pérorais en entrevue sur l’importance d’être formé en secourisme. Si ce jour-là j’avais perdu mon père, je n’aurais jamais pu me le pardonner.

Si vous cherchez toujours une résolution pour l’année à venir, je vous recommande une formation de secourisme. J’aurai la mienne en février. Elles sont nombreuses, disponibles dans chaque région du Québec; ça ne coûte presque rien et ça sauve des vies. On n’a pas les moyens de s’en passer. Jamais deux sans trois? Pour le prochain, je serai prêt.