Moins les populations sont informées, moins elles se mobilisent; plus on peut polluer en paix, privatiser les profits et externaliser les coûts sociaux et environnementaux.

Le réchauffement du climatoscepticisme

« Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois dans le but de rendre l’industrie américaine non compétitive. » — Donald Trump

CHRONIQUE / J’ai le privilège d’être suivi par des lecteurs brillants, des lectrices d’une intelligence remarquable, mais chaque semaine entraîne aussi son lot d’obscurantistes, de misogynes et de gardiens de la vertu en tous genres. Ils m’envoient des messages plus distrayants les uns que les autres. Des climatosceptiques enragés se sont ajoutés à cette belle bande de réactionnaires dans les derniers jours. J’ai découvert la susceptibilité des rébarbatifs du bac brun, l’intransigeance des militants de la pollution décomplexée. Jean-Pierre m’accuse même de relayer les mensonges de Greenpeace et de nuire à l’économie du Canada! Jean-Pierre accorde beaucoup trop de pouvoir à mes chroniques…

Mon dernier papier exposait les chiffres troublants révélés par l’Agence européenne pour l’environnement et la revue scientifique The lancet : la pollution cause 9 millions de morts par années, 5 millions pour la pollution atmosphérique seulement. Ce constat n’est pas le résultat de statistiques obtenues avec un échantillon restreint dans le cadre d’une recherche menée par des stagiaires neurasthéniques en réinsertion sociale, ce sont des nombres absolus! Ces données scientifiques rapportées dans une revue médicale laissent pourtant certains individus perplexes. De furieux sceptiques m’écrivent carrément que ces chiffres n’ont aucune valeur et qu’on fait dire ce que l’on veut aux statistiques.

Comme Donald, président de la première puissance mondiale, pays pollueur à l’empreinte écologique tout aussi indélébile qu’exceptionnelle, de nombreux Québécois rejettent l’idée que l’activité humaine puisse avoir un impact sur le climat. Même si 98 % des scientifiques le reconnaissent! La sortie publique de l’Organisation météorologique mondiale nous mettant en garde contre « une hausse dangereuse de la température » suite à l’évaluation des taux de dioxyde de carbone de 2016, les plus élevés depuis 800 000 ans, n’y pourra rien. La corrélation directe entre l’industrialisation, son apogée moderne grâce à la mondialisation des marchés, et le réchauffement climatique n’est pas recevable. L’incontestable montée en flèche du niveau de CO2 dévoilée lundi dernier les laissera de glace. Une glace qu’aucun réchauffement appréhendé ne fera fondre.

Mais je ne veux pas m’inquiéter davantage sur la pollution ou le réchauffement climatique, j’y consacre déjà une large part de mon existence; c’est l’ignorance qui m’inquiète aujourd’hui. La mienne, d’abord (j’ignorais l’ampleur du désastre intellectuel dans lequel nous baignons). 

Et celles des climatosceptiques aussi...

Près de la moitié des Québécois souffriraient d’analphabétisme plus ou moins fonctionnel. Le nombre doit exploser comme les ventes de VUS si on parle d’innumérisme, cette incapacité à maîtriser les nombres, les calculs et les raisonnements en découlant. Il faut reconnaître que certains chiffres sont vertigineux. Des exemples? La perte de masse de la calotte de glace en Antarctique représente en moyenne 7,8 millions de litres par seconde, les émissions de tétrachlorure de carbone continuent à augmenter malgré leur interdiction et atteignent 39 000 tonnes par an soit 1,24 kilo par seconde. J’en passe et des meilleures. Ceci explique peut-être cela : l’incapacité de lire, comprendre et analyser l’information nous empêche de faire confiance aux données scientifiques.

À qui profite le crime? Aux pollueurs, évidemment! Moins les populations sont informées, moins elles se mobilisent; plus on peut polluer en paix, privatiser les profits et externaliser les coûts sociaux et environnementaux. Certains gouvernements aussi en bénéficient, il est plus facile de se faire élire sur des campagnes de peur ou des mensonges sans fondements que d’établir un programme cohérent. Et de s’y tenir!

Le scepticisme en question ici découle peut-être d’un mécanisme de défense. Le doute est confortable, mais le confort se précarise à vue d’œil. Alors qu’il faudrait une mise en action massive et mondiale, on s’obstine encore sur la pertinence de la mobilisation. Si l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles à l’échelle planétaire ne peut convaincre les climatosceptiques; si les données scientifiques et les preuves empiriques ne suffisent pas à démontrer l’évidence, rien ne le pourra. Nous sommes foutus. Le règne de l’opinion creuse propulsera d’autres Donald au pouvoir. Le pétrole coulera à flots, la déforestation et la désertification suivront leurs cours, l’acidification des océans s’accélérera et les millions de morts liés à la pollution crèveront en vain. Mais nous consommerons en paix.

Peut-être que je me trompe, peut-être que Jean-Pierre et les climatosceptiques ont raison, je ne suis qu’un exalté de la gogauche colportant les fausses statistiques d’un complot écologiste ourdi par les services secrets chinois… Si tel est le cas, c’est déjà assez déprimant, ne m’écrivez pas pour m’insulter en plus. Si vous le faites quand même, prenez le temps d’accorder vos participes passés. Merci!