À la dérive, loin des berges de la « Société de loisirs » et de la « Liberté 55 », nous sommes nombreux à devoir ménager notre énergie, développer notre sens de l’introspection et apprendre à dire non.

Être et avoir l’été

« Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible! » - Pindare

CHRONIQUE / La vie est une suite de choix plus ou moins difficiles. Pour Camus, la grande question est de savoir si on doit affronter l’absurdité de l’existence par le suicide ou par l’engagement; pour Simone Weil, philosophe agnostique, le grand choix consiste plutôt à s’investir dans la spiritualité sans adhérer à une religion. Mes décisions du moment sont plus triviales, je dois l’admettre : Ogunquit ou Gaspésie? Voiture hybride ou électrique? Poursuivre ou non cette chronique?

J’aurais aimé accompagner tous vos samedis matin pour une troisième année, mais je dois ralentir la cadence, désormais, notre rendez-vous sera mensuel. Après 87 chroniques hebdomadaires, je dois reconnaître qu’écrire à un rythme aussi soutenu est énergivore. C’est bien de vivre de sa plume, encore faut-il avoir le temps de vivre.

« J’ai la bouche pleine, mais ça goûte rien. » Ce sont les mots d’une amie que je croyais inépuisable, maintenant sur le cul et en arrêt de travail. Et si moi aussi, j’avais des limites? La Harvard School of Public Health prédit que d’ici deux ans, la dépression (cas de burn-out inclus) se classera au deuxième rang des principales causes d’incapacité à l’échelle mondiale, juste derrière les maladies cardiaques. « Chaque année, 20 pour cent des travailleurs canadiens souffrent d’une maladie liée au stress », selon Statistique Canada. Le même organisme nous apprend que « seulement 30 pour cent des gens faisant une dépression cherchent de l’aide, en partie en raison de la stigmatisation entourant toujours la maladie mentale et en partie parce qu’ils ignorent tout simplement qu’ils font une dépression ».

Est-ce que publier trois romans, un recueil de poésie et près d’une centaine de chroniques en moins de quatre ans était trop? Probablement, j’ai une forte tendance à trop en faire. Serais-je en dépression? Pas encore, mais je dois me méfier, ça tombe comme des mouches autour de moi. Certains restent au sol, d’autres recourent aux médicaments pour retrouver un semblant d’équilibre et les plus inquiétants tombent en cachette, se relèvent sans bruit et marchent sur leurs fractures, piétinent leur propre usure pour sauver la face et leur emploi. D’ailleurs, on risque d’en croiser de plus en plus dans nos vies, et de moins en moins dans les statistiques, de ces travailleurs autonomes ou précaires ou mal informés ou trop orgueilleux qui ne peuvent se permettre un diagnostic avec arrêt de travail à la clé.

J’animais un panel pour l’Association québécoise de pédagogie collégiale dernièrement. Hyper intéressant et inquiétant. Des professionnels du milieu réagissaient à l’allocution d’un éminent professeur des Hautes études commerciales. Les chiffres sont clairs et l’horizon de l’emploi se dessine à gros traits : la spécialisation, la compétitivité et la mobilité des travailleurs vont en s’accroissant, les employeurs peuvent se permettre d’être plus exigeants que jamais, la frontière est de plus en plus poreuse entre travail et vie privée; nous sommes appelés à être disponibles n’importe quand, n’importe où. De beaux défis pour les travailleurs. Et pour les intervenants en santé mentale.

À la dérive, loin des berges de la « Société de loisirs » et de la « Liberté 55 », nous sommes nombreux à devoir ménager notre énergie, développer notre sens de l’introspection et apprendre à dire non. Même aux projets intéressants, même aux chroniques comme celle que je pilotais en toute liberté, sans jamais avoir subi d’ingérence ou de censure, suivi par un lectorat aussi allumé et fidèle. Choix difficile. D’ailleurs, je ne renoncerai pas complètement à ce plaisir, on va se retrouver chaque premier samedi du mois, dès septembre.

D’ici là, c’est les vacances! Bon, ok, des vacances de travailleur autonome du milieu culturel… Pour les huit prochaines semaines, je partagerai un poème original tous les samedis à l’émission Dessine-moi un été, sur la première chaîne de Radio-Canada. Et je promène mon nouveau spectacle solo, Au bout de ta langue, dans plusieurs salles et festivals. Et je suis directeur artistique de la Grande Nuit de la Poésie de St-Venant-de-Paquette (18 août prochain : 67 artistes, dont Patrice Michaud, Marjolaine Beauchamp, Yann Perreau, Hélène Dorion et Manu Militari! Gratuit! Camping sur place!). Et je dois aussi m’atteler sérieusement au manuscrit de mon prochain roman.

Je sais, j’ai encore la bouche pleine et l’assiette déborde, même en vacances, mais je vais prendre une bouchée à la fois, pour savourer chaque projet. Je passerai quelques jours au chalet et quelques autres au bord de la mer. Surtout, je vais prendre du temps de qualité avec ceux et celles que j’aime : mes enfants, ma famille et mes amis, surtout ceux qui sont épuisés et déprimés, mais résilients. Bon été, prenez soin de vous!