Chroniques

Le cancer aller-retour

CHRONIQUE / « J’ai envie de vivre, moi. » -Marie-Josée Chabot

Je suis dans le cancer jusqu’au cou, jusqu’au cœur. Il me sort du crabe par tous les médiums possibles; téléphone, courrier et courriels à profusion. Ne parlons même pas des réseaux sociaux, c’est virulent! J’ai eu l’honneur de déclamer un texte à En direct de l’univers pour Anick Lemay, généreuse actrice, chroniqueuse et résistante. Jamais je n’ai reçu autant de rétroactions, même mes trolls climatosceptiques sont moins réactifs que les survivants et les endeuillés du cancer. C’est tout dire!

Au Québec seulement, on a dénombré 53 200 nouveaux diagnostics pour l’année 2017. Un nouveau cas toutes les 10 minutes, un mort toutes les 24 minutes. Soixante décès par jour, près de 20 000 par année. Des chiffres impressionnants.

Impressionnants aussi, les quelques dizaines de milliers qui survivent. Surtout ceux qui s’en sortent grandis, qui se découvrent ou nous font découvrir un talent par cette épreuve, comme Anick. Et ceux qui voient leur enfance complètement bouleversée, qui traversent mille souffrances, frôlent la mort et croient tout de même que le cancer les a fait grandir, comme Elyjah. 

Elyjah Tricoire, c’est un peu mon idole. Je suis fan de ce gars-là, autant que je le suis de Réjean Ducharme, Keny Arkana ou Mohamed Ali. Il a seulement 15 ans, d’accord; ce n’est pas encore une vedette internationale, c’est vrai; mon héros n’a pas choisi cette épreuve à laquelle il a survécu, je l’admets, mais l’essentiel de son exploit n’est pas d’avoir survécu à deux cancers, c’est d’y avoir survécu avec style.

Il n’avait que huit ans. Déjà sportif, Elyjah s’était inscrit à une course à pieds, une course pour enfants. Il l’a perdue, derrière des enfants plus jeunes et plus lents que lui. Surtout, il a terminé le parcours épuisé, à bout de souffle, de force, de fatigue. Prise de sang. Le surlendemain, la nouvelle tombait : deux leucémies distinctes, agressives, simultanées. Des traitements invasifs, douloureux. Peu de place pour les parents et leurs inquiétudes, pas de place pour la médecine alternative. 

Chimiothérapie, radiothérapie, chambre hyperbare, photophérèse, greffe de moelle osseuse, doses massives de morphine et de kétamine, mais Elyjah a gardé le sourire. Je suis allé le visiter à Ste-Justine, au cœur de la tourmente. Croiser les petits crânes chauves dans le corridor m’a bouleversé, j’appréhendais ma réaction au moment de retrouver mon jeune ami. Lumineux, comme d’habitude, à peine assommé par la médication, toujours joueur. On s’est lancé le ballon, on a déconné et on a jasé des vraies affaires. Elyjah n’avait pas peur de mourir, il n’a jamais eu peur de mourir. Pourtant, il a perdu des amis de corridor. Il y a laissé de la mobilité et vit toujours avec les séquelles des traitements, il a dû faire du rattrapage scolaire, affronter les diverses injustices liées à la maladie, mais il avait raison : il est toujours là, bien vivant, en rémission. Avec le sourire, et du style!

Pour une célébrité qui survit et se voit mise en lumière, des dizaines de milliers d’anonymes survivent aussi. Comme Elyjah, qui n’a pas fait de course depuis ses huit ans, mais qui s’est libéré de la chaise roulante et de la marchette, qui abandonnera bientôt ses béquilles et réapprendra à marcher librement. Elyjah revient de loin, et il ira plus loin encore. Je le sens quand il exprime sa gratitude pour la donneuse anonyme qui lui a offert sa moelle osseuse, quand il me parle de l’instant présent, de ses amis. Du haut de ses quinze ans, c’est déjà un grand homme.

Pour chaque vedette emportée par le cancer, des dizaines de milliers d’anonymes meurent aussi. Comme Marie-Josée, ma collègue travailleuse sociale, devenue ma confidente, fauchée par le cancer du sein à 47 ans. Pas de funérailles nationales, même pas un petit reportage au téléjournal. Pourtant, la terre a perdu une de ses plus belles humaines le jour de sa mort. 

Alors qu’une majorité y succombait il y a quelques décennies à peine, seulement le quart des personnes atteintes du cancer seraient emportées par cette maladie aujourd’hui. Sauf que le quart de 53 200 personnes, c’est encore beaucoup, non? Heureusement, on continue de faire des progrès en recherche, on améliore nos habitudes de vie, on diagnostique mieux et plus rapidement. Ce sont les trois principales avenues nous permettant d’espérer. 

De nombreuses fondations peuvent recueillir nos dons. On peut aussi se donner le temps de découvrir les histoires de nos proches, nos artistes, nos femmes d’affaires, nos fonctionnaires, nos vedettes et nos anonymes qui survivent au cancer, ou en meurent. Le diagnostic précoce sauve des vies; les histoires d’Anick, de Marie-Josée et d’Elyjah aussi.

Chroniques

Les lendemains de dette

CHRONIQUE/ « On ne meurt pas de dettes. On meurt de ne plus pouvoir en faire. » - Louis-Ferdinand Céline

Vous avez bien mangé, bien bu? Vous avez dansé jusqu’au bout de la nuit? Jusqu’au bout du crédit, vous avez bien dépensé? Si ça peut vous consoler, vous n’êtes pas seuls. Vous pouvez même vous considérer à la mode, en pleine tendance. Les célébrations des Fêtes demeurent le moment fort de l’année pour le commerce, et l’endettement. 

Mince consolation, un récent sondage Léger réalisé pour le compte du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) nous apprend que le Québec est encore cette année la province où on dépense le moins durant cette période, plus ou moins 500$ chez les Québécois contre 700$ pour les festifs Canadiens. Une autre exception bien de chez nous!

Plus fédératrice, la dette des ménages relie tous les Canadiens dans une propension marquée au surendettement. Statistique Canada nous apprenait récemment que le fardeau de la dette de ces ménages s’établissait à 173,8% de leur revenu annuel disponible. En moyenne, on vit au-dessus de nos moyens.

Hier encore, j’avais 20 ans et la bohème ne m’intéressait pas du tout. Je déambulais dans le centre commercial à la recherche du grand amour et d’une nouvelle casquette. Deux sympathiques brunettes m’ont alors harponné vers leur kiosque pour m’offrir un cadran. Oui, un cadran gratuit, et un formulaire pour l’obtention d’une carte de crédit. Pourquoi pas? C’est toujours pratique un cadran. Je ne m’attendais pas à me qualifier pour la carte de crédit, car j’avais allégrement arnaqué la compagnie Columbia en commandant des dizaines de cassettes. Oui, comme un jeune moderne qui ne paie rien pour ses heures de Youtube et de streaming, j’ai consommé du Public Enemy et du Samantha Fox sans débourser un sou.

Surprise! Columbia n’avait pas démoli la cote de crédit du ti-cul de quinze ans qui avait omis de rembourser ses découvertes musicales. Même que la banque m’offrait ma première carte de crédit, un petit millier de dollars, une fortune. Les différences entre le pouvoir d’achat, l’endettement et les actifs m’étaient étrangères. Belle prise pour la banque, le jeune poisson que j’étais a gobé l’hameçon. Aussitôt endetté, j’ai payé des intérêts à cette banque des années durant. Ils se sont amplement remboursé les cadrans et les salaires des démarcheuses du centre commercial en une seule signature.

À se faire répéter Carpe Diem, Vivez l’instant présent, Vous le méritez bien et autres appels à l’insouciance consumériste, on finit par succomber. Achetez maintenant et payez plus tard, et plus tard, et plus tard encore, et encore un peu d’intérêt. Finalement, payez deux à trois fois le prix de la bébelle et engraissez des banques qui croulent déjà sous les profits.

Ce n’est pas le cas des citoyens, ces consommateurs-clients qui se laissent séduire par les « produits financiers » de leurs banques voraces. On a battu un triste record au Québec en 2016, avec plus de 46 000 consommateurs et entreprises contraints à déclarer faillite ou à se soumettre à des ententes de paiements avec leurs créanciers. Malgré une légère amélioration les années suivantes, le taux d’insolvabilité est en hausse constante. Alors, qui est irresponsable? L’individu qui s’étrangle dans l’espoir de voir sa situation financière s’améliorer ou les institutions qui permettent ces endettements risqués? La réponse se trouve peut-être à mi-parcours, mais elle n’apparaît sûrement pas dans l’exemple donné par nos dirigeants.

À l’échelle internationale, les dettes des pays sont ridicules. Oui, celles des anciennes colonies exploitées puis asservies, mais celles des grandes puissances mondiales aussi. Des exemples de dettes extérieures? Plus ou moins 19 188 102 400 000$ US pour les États-Unis, soit 60 000$ par habitant(2016), 4 713 000 000 000 pour l’Allemagne avec sensiblement la même charge par citoyen(2010), le Canada paraît presque sage avec ses mille milliards de dollars, coupant de moitié ce que la dette fait peser sur les épaules de chaque citoyen. Évidemment, le citoyen en question en a peu conscience, tout occupé qu’il est à gérer ses propres dettes, marges de crédit et autres hypothèques en souffrance.

L’inconscience est aussi de mise pour la dette environnementale. Quand on voit l’écart entre les prévisions catastrophiques de milliers de scientifiques et les engagements insignifiants de nos dirigeants à la fumeuse COP 24, on est loin de notre profit. Endettez-vous maintenant et suffoquez plus tard!  Nous avons déjà 79 millions de tonnes de GES, oui, 79 mégatonnes de gaz à effets de serre de retard sur les engagements canadiens précédents. Et même si on chiffre maintenant les coûts occasionnés par le réchauffement climatique à plusieurs milliers de milliards de dollars, nos habitudes de pollueurs impénitents changent peu, ou pas. Ajoutez ça sur le bill!

J’ai perdu le cadran offert pour mon premier hameçonnage au crédit. Et pourtant, parfois, quand je m’attarde à mes dettes, à celles de mes contemporains, de mon pays et de ma planète, je crois entendre son alarme résonner au loin.

Actualités

Dix ans d’un jour à la fois

CHRONIQUE / « Plus d’hommes se sont noyés dans l’alcool que dans la mer. » -W.C. Fields

Demain, je vais peut-être prendre un verre, ou quatorze, mais aujourd’hui je ne boirai pas. Je vais traverser la journée sans consommer. Demain, on verra. Aujourd’hui, rien du tout. C’est l’entente que je passe avec moi-même depuis 3659 jours. Un jour à la fois. 

Je ne suis pas seul, nous sommes des millions sur la planète, peut-être même des centaines de millions d’humains aux prises avec des dépendances à l’alcool, aux médicaments ou aux drogues. Nous sommes beaucoup moins nombreux à choisir l’abstinence complète. L’approche de réduction des méfaits peut fonctionner avec certains, qui apprennent à diminuer leur consommation ou minimiser les dégâts. Je n’ai rien contre, mais je ne suis pas de ceux pour qui ça fonctionne. J’ai essayé. C’est plus facile pour moi de ne pas boire un premier verre que de m’arrêter après le dixième; plus facile de ne pas fumer un joint que de me priver de fumer trois grammes dans la même journée; plus facile de me passer de la cigarette du matin, que de vider un paquet par jour. Voilà pourquoi j’ai tout arrêté. 

« Mais au bout de dix ans, tu pourrais sûrement consommer normalement, tu ne retomberais pas dans l’abus, non? » Depuis que j’ai décidé de vivre plutôt que de survivre, la vie est belle. Souvent difficile, stressante, pleine de deuils et de crises, mais belle. Je vais au bout de mes projets, je ne traîne plus de dettes, je suis devenu fiable, je fais du ménage dans mon existence, je n’ai plus envie de mourir et toutes mes relations significatives s’améliorent. Ce serait un peu con de mettre tout ça en danger, non? Quelques sœurs et frères d’armes ont voulu vérifier avant moi, certains n’en sont jamais revenus, certaines s’y noient encore. On ne devrait jamais demander aux rescapés d’un naufrage s’ils ont envie de replonger dans l’océan. 

À ce moment-ci de la chronique, je peux diviser mon lectorat en trois groupes distincts. Le premier sera constitué de curieux qui poursuivent leur lecture, bien qu’ils n’aient aucun problème d’assuétude et qu’aucun de leurs proches n’en souffre; ils sont rares, ces chanceux. Le second sera composé des proches de dépendants, qui soutiennent et espèrent et souffrent et désespèrent et cherchent des moyens d’aider leurs proches; des courageux. Dans le troisième groupe, ce sont mes semblables, des dépendants plus ou moins conscients des souffrances et des compulsions liées à leur consommation, qui n’en peuvent plus, mais n’imaginent pas vivre sans leur anesthésiant préféré. C’est surtout à vous que je m’adresse aujourd’hui. À toi, spécifiquement.  

Tu n’es pas obligé de consommer ni d’en mourir. Tu peux arrêter. C’est difficile, mais moins difficile que vivre dans les obsessions, moins difficile que de chercher de l’argent ou des moyens de consommer, moins difficiles que traverser tes journées dans la fatigue et la honte de la veille, moins difficile que devoir composer avec les mensonges qui protègent ton mode de vie malsain. Peu importe ce que tu consommes, peu importe la quantité ou la qualité de ce que tu consommes, tu peux arrêter. Arrêter de mourir chaque jour et commencer à vivre. Je ne suis pas le premier, tu ne seras pas le dernier ou la dernière. 

Ma dixième année de rétablissement est sûrement moins difficile que ta première journée d’abstinence, ta première semaine à frette, ton premier mois à dégeler ou ta première année à rapiécer ta vie en lambeaux. Il y a dix ans, même si j’y croyais peu, je me donnais une dernière chance et j’ai cherché de l’aide. Il en faut, c’est une maladie chronique, insidieuse, mortelle. Ne crois pas que le terme maladie nous déresponsabilise. Au contraire, connaitre sa maladie et ne rien faire pour la traiter, ça c’est irresponsable.  

Que tu choisisses la réduction des méfaits ou l’abstinence totale, que tu cherches une aide professionnelle ou celle de tes semblables dans une fraternité anonyme, que tu en parles à un travailleur social ou une psychiatre, tous les moyens sont bons. Peut-être même que tu devras combiner tout ça. Tu mérites de t’en sortir. Mais dépêche-toi, chaque jour, des milliers de dépendants en meurent. Ou passent à côté de leur vie. 

Je lève mon verre d’eau à tous les alcooliques non-pratiquants, tous les dépendants et dépendantes en rétablissement, tous ceux qui choisissent la sobriété ou l’abstinence, peu importe leurs raisons. Je le lève aussi bien haut pour tous ceux et celles qui les aiment, les accueillent et les soutiennent dans cette éprouvante et magnifique aventure. Surtout, je lève mon verre à toi, sur le point d’arrêter de mourir. Bon courage. Un jour à la fois. 

Impressionne-moi, François

CHRONIQUE / Félicitations François! Premier ministre du Québec, c’est quelque chose. Pour être honnête, tu n’étais pas mon premier choix, ni mon second d’ailleurs, mais te voilà élu, chef d’État d’une nation distincte, à l’intérieur d’une province singulière, imbriquée dans un pays qui lui ressemble trop peu. Pardonne-moi le clin d’œil, mais on oublie souvent que tu as été souverainiste, péquiste même; tu dois te congratuler d’avoir quitté le bateau à temps.

Au fait, tu permets que je te tutoie? Je t’ai vu le faciès vingt fois par jour depuis un mois, et il tapissera tous les journaux pour les quatre prochaines années, ça appelle une certaine familiarité. Sans compter que tes décisions auront un impact considérable sur ma famille.

Mon clan est au cœur de tes promesses, comme s’y retrouvent de nombreuses familles québécoises. On retient notre souffle, perplexes, face au vent de changements que tu as promis sur tous les tons. Ce fut une longue campagne, tu as eu le temps d’en promettre de toutes les couleurs. Par ma fenêtre, j’observe justement le feuillage de majestueux érables « dans la grande artillerie des couleurs d’automne », comme l’écrivait Miron. Mais ces feuilles colorées comme tes promesses ne dureront pas, elles tombent déjà au sol et meurent. La métaphore s’arrête-t-elle là, François? Tu vas les tenir, toi, tes promesses? Tu es en politique pour le bien commun? Pour ceux qui ont voté pour toi, mais aussi pour la vaste majorité qui ne l’a pas fait? Pour ceux qui ont voté avec leur cœur et ceux qui ont voté avec leur cul, de reculons, en se bouchant le nez? Pour tout le Québec, prêt à le défendre « devant tous les commandeurs de son exploitation »?

Tu as lu Gaston Miron, François? Je te donnerai une copie de L’homme rapaillé si tu veux, j’en traîne dans toutes les écoles et les prisons que je visite et qui viennent de passer sous ta responsabilité. Je vais te refiler un peu de Josée Yvon et de Kibkarjuk aussi, ça devrait te plaire. On m’a dit que tu avais adoré La vie devant soi de Romain Gary, une lecture déterminante pour moi. Ce goût commun me trouble, mais ça pourrait servir de base à notre relation. On ne s’est pas choisi l’un l’autre, mais à mauvaise fortune bon cœur; je vais te laisser la chance de me séduire en mode postélectoral, en concrétude directe, en exercice quotidien du pouvoir. Mais non, François, je ne suis pas ironique, je veux nous laisser une chance.

Les alarmistes qui te comparent à Donald Trump pratiquent un populisme de bon ton. Malgré ton racolage auprès des effarouchés de l’identité nationale, tu ne présentes pas les symptômes cliniques d’une pathologie mentale permettant de faire un rapprochement avec notre voisin du Sud. Et ceux qui te traitent d’imbécile ne font que prouver qu’ils le sont eux-mêmes; tu n’es pas un imbécile François, au contraire. Il aura fallu du flair, une certaine intelligence et même du courage pour te lancer dans cette conquête. Occuper seul le devant de la scène, allant jusqu’à occulter ton équipe, relève du pari risqué. Et tu as gagné, mais quoi? La lourde tâche de travailler à la réalisation de tes nombreuses promesses.

Tu auras donc 1460 jours pour compléter une réforme du scrutin, afin qu’il devienne proportionnel mixte (j’adore cet engagement, François, j’espère que tu seras moins décevant que Justin); augmenter le salaire des enseignants (bonne idée, ils le méritent tellement, comme les éducatrices, les infirmiers, les préposées aux bénéficiaires, les travailleurs sociaux, etc.); décentraliser les fonctionnaires et leur couper 5000 postes (je suis moins chaud à l’idée, les coupures libérales ont déjà assez fait mal, il reste autant de gras que ça, François? Prends garde de ne pas couper dans l’os); réduire le nombre d’immigrants et leur faire passer un test des valeurs (c’est de la grosse connerie ça, François, on le sait bien, mais tu as sûrement récolté des tonnes de votes là-dessus, bien joué); rouvrir l’entente avec les médecins spécialistes et changer le mode de rémunération des médecins (Gaétan va te faire la vie dure à l’Assemblée); construire 30 maisons des aînés (encore faut-il les remplir de personnel compétent); offrir la maternelle 4 ans pour tous (sais-tu à quel point les CPE font déjà un travail exceptionnel?); interdire la consommation de cannabis en public (même à Woodstock en Beauce? Bonne chance!).

Et j’énumère seulement une parcelle de tes engagements, de nombreux autres s’y ajoutent. Tu t’es vanté d’être un gestionnaire exceptionnel, de t’entourer des meilleurs et d’atteindre tes objectifs. Je vais te laisser ta chance, avec ouverture d’esprit et bienveillance, juré craché! Mais comme les journalistes dignes de ce nom, comme les citoyens politisés, comme la kyrielle de Solidaires, de Péquistes et de Libéraux qui retrouveront bientôt leurs esprits et leur soif de pouvoir, je vais te garder à l’œil, François. La foire aux promesses est terminée, le couronnement aussi. La page est vierge, c’est maintenant que tu commences à écrire l’Histoire. Impressionne-nous!

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Sous les cernes du poème

CHRONIQUE / « Pas question de mourir avec la mort. » - Émilie Turmel

Nous avons survécu! Les yeux rougis d’épuisement et d’émotions, les traits tirés mais lumineux, nous étions encore quelques dizaines au Déjeuner des braves, ultime activité de la Grande Nuit de la Poésie de St-Venant. Au plus fort de la frénésie nocturne, plus d’un millier de nuiteurs et de nuiteuses ont envahi le village d’une centaine d’habitants. Une invasion salutaire, accueillie par une armée de bénévoles et de citoyens heureux de partager leur territoire. Le 18 août 2018, une date à marquer d’une pierre blanche comme la nuit. 

Ça grouillait de partout : des écrivains festifs, des plumes de renom, des vedettes de la chanson, des poètes amateurs et des amateurs de poésie dans tous les coins. L’église débordait, se déversait dans le chapiteau, où refluait aussi le public encore étourdi d’une grande claque verbale reçue plus tôt à la Maison de l’arbre. Pour se remettre de toute la poésie émanant simultanément de trois scènes distinctes, certains allaient se promener sur le Sentier poétique.

La diversité des genres demeure la particularité de l’ambitieux festival condensé en quatorze heures. La poésie est polymorphe, vivante et vivace. Évidemment que le poème se déploie en vers libres plus ou moins sagement alignés dans un recueil, mais il se dévoile aussi dans le refrain de certaines chansons, dans l’embrasement soudain d’une compétition de slam ou dans la découverte d’une nouvelle voix révélée par un micro ouvert. Les diverses portes de cette immense baraque qu’est la prise de parole communiquent entre elles et aboutissent toutes dans une grande salle nommée poésie. 

Et voilà bien le pari au cœur de la programmation : que les admirateurs de Manu Militari assistent au spectacle hip-hop puis découvrent la poésie de Louise Dupré; que les lecteurs de Daria Colonna errent sur le site et s’arrêtent à l’incandescence des paroles de Tire le coyote ou de Patrice Michaud; que les nuiteurs qui envahissent le chapiteau pour une conférence de Normand Baillargeon aient soif de poésie et courent s’abreuver au Bingo littéraire des Premières Nations. 

La poésie québécoise est en grande forme. De nombreuses publications de qualité paraissent chaque année, les jeunes maisons d’édition tirent leur épingle du jeu et consolident leur renommée. On célèbre et se réapproprie nos illustres prédécesseurs, de Miron à Uguay en passant par Kibkarjuk ou Desrosiers. Des lectures, des conférences, des ateliers de création et une kyrielle d’événements célébrant la poésie d’ici émergent dans toutes les régions du Québec. La Grande Nuit de la Poésie de St-Venant s’inscrit dans cette mouvance. Depuis la fameuse nuit de 1970, des torrents d’eau et d’encre ont coulé sous les ponts. Pourtant, en dehors des revues spécialisées, la représentation des poètes se fait rare dans les médias nationaux. 

Aucun grand média ne s’est présenté à St-Venant pour cette biennale d’envergure exceptionnelle. Aucun. Je sais, bien planqué au creux des Appalaches, St-Venant c’est loin de la Place des arts, mais quand même! Plus d’un millier de participants, une douzaine de chanteurs, autant de slameurs, de slameuses, des rappeurs, des monstres sacrés de la littérature et quelques dizaines de poètes parmi les plus importants de notre génération, mais aucun de nos grands médias nationaux! Il manquait peut-être d’humoristes ou de chefs cuisiniers…

La pertinence des journaux régionaux s’est fait sentir; une brave journaliste, poète sur les bords, tenait le phare à elle seule. Calepin à la main, elle s’apprêtait à quitter le site lorsqu’elle a trébuché et chuté sur l’asphalte. Même pas un verre de trop, juste la malchance. La seule journaliste sur place s’est fracturé la main! Notre unique blessée, c’est la grandiose Sonia Bolduc, qui s’est retrouvée incapable de rendre compte de la magie vécue cette nuit-là. À croire que notre imposante biennale désire préserver un peu d’intimité. 

Sans ce mystérieux incident, je ne me serais jamais permis de témoigner de l’importance d’un événement où je suis moi-même directeur artistique. Mais ne craignez pas le conflit d’intérêt, je suis bénévole; cette implication est extrêmement enrichissante, mais ne me rapporte pas une cenne. J’allais plutôt écrire sur l’enlevante campagne électorale, mais les promesses bidon m’assomment déjà et les circonstances l’imposent; la montagne de travail abattue par Richard Séguin, Jean-François Létourneau, Sylvie Cholette, des dizaines de bénévoles et votre humble chroniqueur méritait bien un papier diffusé dans nos essentiels médias régionaux. Voilà qui est fait. 

Mes salutations aux citoyens de St-Venant, aux poètes en tous genres, aux nuiteurs et nuiteuses, à la sympathique journaliste estropiée et à tous ses collègues qui oublient parfois que les événements culturels d’ampleur nationale se tiennent aussi en région. 

Le monde selon Goudreault

Être et avoir l’été

« Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible! » - Pindare

CHRONIQUE / La vie est une suite de choix plus ou moins difficiles. Pour Camus, la grande question est de savoir si on doit affronter l’absurdité de l’existence par le suicide ou par l’engagement; pour Simone Weil, philosophe agnostique, le grand choix consiste plutôt à s’investir dans la spiritualité sans adhérer à une religion. Mes décisions du moment sont plus triviales, je dois l’admettre : Ogunquit ou Gaspésie? Voiture hybride ou électrique? Poursuivre ou non cette chronique?

Le monde selon Goudreault

Bonne fête Nation!

CHRONIQUE / « Et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes, nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir. » — Gaston Miron

CHRONIQUE / Québec, je t’aime. J’aime tes petites villes et tes gros villages qui longent le fleuve. J’aime tes 400 000 lacs et tes millions de kilomètres de rivières. J’aime ta capitale pleine d’histoire, de fonctionnaires et de touristes. J’aime ta métropole débordante de festivals, de couleurs et d’interminables chantiers. J’aime tes riches accents du Saguenay, de la Côte-Nord, de la Gaspésie et de Trois-Rivières. J’aime tes anglophones francophiles de Lennoxville et tes chants de gorge inuits d’Ivujivik. J’aime tes légendes amérindiennes, tes résistances françaises, tes quartiers italiens ou chinois, tes chants africains et tous les mets qui se retrouvent dans le même buffet que notre poutine et nos crêpes au sirop d’érable. J’aime ta langue, le Québécois, une langue française qui n’est pas celle de la France, du Mali ou de la Belgique, mais une langue à nous, avec nos québécismes, nos néologismes et nos emprunts aux Premières Nations. J’aime tes forêts de conifères, tes bouleaux jaunes, tes salamandres pourpres et tes geais bleus. J’aime ta faune, ta flore et tes 8,2 millions d’humains.  

Je suis fier d’être Québécois. Et je suis fier des Québécois, des Québécoises qui portent et nourrissent ma culture, qu’ils se nomment Robert Lepage ou Boucar Diouf, qu’elles se nomment Kim Thuy ou Louise Dupré. Si tu marches sur ma terre et embrasses ma langue, tu es des miens. Si tu reconnais que nous ne sommes pas des Canadiens-français, mais bien des Québécois, et que tu veux en être, tu es des miens. Et si tu veux t’identifier comme Québécois, même si tu viens de débarquer, même si tu attends toujours d’obtenir ta citoyenneté, même si tu ne maîtrises pas encore la langue et les codes de notre culture, tu es des miens.

Ma nation, ce n’est pas la Meute ni le troupeau. Et je ne m’identifie à aucun loup solitaire, peu importe sa couleur, sa cause ou sa religion. Le Québec est une terre d’accueil et ses habitants sont bienveillants, ouverts et solidaires. Ils l’ont prouvé mille fois dans leurs crises du verglas, dans leurs inondations comme dans le soutien à leurs frères haïtiens, à leurs sœurs thaïlandaises. Les humains de ma nation, tous plus ou moins issus de magnifiques métissages, sont sensibles et généreux. Pas tous, évidemment, mais même les plus beaux corps ont des trous de cul. Faut pas focaliser dessus!

La nation québécoise, ça va plus loin que la motion parlementaire déposée en Chambre par Stephen Harper en 2006 : « That this House recognize that the Québécois form a nation within a united Canada », ça va plus loin que la « Représentation du Québec au sein de la Délégation permanente du Canada auprès de l’UNESCO », et ça va bien plus loin que le pays que nous aurions pu faire, que nous aurions dû être.

Au-delà du territoire et de la langue, nous portons un idéal social-démocrate, laïque, égalitaire et inclusif. Nous sommes enfants de l’Histoire, le résultat de brillantes conquêtes et de cuisantes défaites. Nous rayonnons dans le monde par nos géants de la littérature, de la musique, de la cuisine, des affaires et du sport. Nous sommes plus qu’une province dans le Canada, nous sommes une nation dans le monde.

Je t’aime, ma nation. Même quand tu votes tout croche, même quand tu parles franglais, même quand tu oublies d’être créative et préfères te coller au modèle états-unien. Je t’aime même quand tu fêtes la St-Jean en virant une brosse plutôt que de célébrer la Fête nationale en affirmant ton unicité. J’aime tes grands éclats de rire, j’aime tes sacres alambiqués, j’aime ton folklore mélangé aux musiques du monde, j’aime te voir mobilisé et prendre la rue pour gueuler ta colère, j’aime te voir chialer quand il fait frette et chialer encore quand il fait chaud, j’aime ta poésie effervescente, j’aime ta curiosité et ton inventivité, j’aime te voir chanter et danser, j’aime ta façon d’aimer tes enfants, j’aime quand tu prends le temps d’écouter tes parents, j’aime tes feux de joie qui finiront en cendre, mais qui laisseront plein de souvenirs et d’histoires. Notre Histoire reste à écrire. Pour l’aimer, il faut la rédiger nous-mêmes, avec tout le poids d’une nation, d’une grande nation qui sait se tenir debout. Et fêter!

Le monde selon Goudreault

J’aime les cocos

CHRONIQUE / « Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien. » — Édith Piaf

CHRONIQUE / Bonne fête, chers pères, mes pairs. Profitons de ce jour de fête pour discuter de notre précieuse paire, la paire de couilles, les valseuses, les bijoux de famille, les balloches, les gosses, les noix, les roupettes ou les triquebilles. Je m’arrête ici, mais je pourrais continuer longtemps; l’étonnant Dictionnaire des mots du sexe d’Agnès Pierron propose encore moult synonymes pour désigner les testicules. Si je vous propose une chronique sur la chose, chers pères, c’est pour rendre hommage à ceux qui ne veulent plus l’être, justement, père.

Le monde selon Goudreault

Les vertus de l’optimisme inquiet

CHRONIQUE / « Faisons comme si c’était pas foutu. » — Hubert Reeves

CHRONIQUE / Sous un soleil magnifique, par une splendide matinée dominicale, tout mon être trépignait d’optimisme. Au volant de ma rutilante Corolla rouillée, j’écoutais la radio d’État. Normand Baillargeon y parlait avec éloquence du Candide de Voltaire lorsqu’une fougueuse envie de croire aux lendemains de l’humanité m’a saisi à bras-le-corps, le cynisme n’avait plus de prise sur mon être vulnérable. Malgré mes douleurs lombaires de plus en plus chroniques, malgré le détour occasionné par un pont mal entretenu, malgré une précampagne électorale qui m’exaspère déjà, malgré l’imminence d’un G7 qui n’accouchera encore que de bonnes intentions insignifiantes et malgré l’imminence des catastrophes météorologiques liées directement aux activités aussi incohérentes qu’anthropocentriques de mon espèce, l’avenir me paraissait radieux. Houpidou, laïlaï!

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Comment assassiner un mot

« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. » — Confucius

CHRONIQUE / «Sécurité, sécurité, sécurité! » Vivez-vous dans la peur? Êtes-vous bien convaincus que le monde n’a jamais été aussi dangereux? Si vous ne l’êtes pas, vous n’êtes pas de votre époque. En revanche, vous avez raison : « Au pays, le taux de criminalité global est en baisse depuis plus de 20 ans. » C’est documenté, par Statistique Canada entre autres. Même les homicides, totalisant moins de 1 % de l’ensemble des crimes violents, sont à la baisse. Les tentatives d’homicide aussi. Pourtant, autant à l’échelle personnelle que nationale, on investit toujours plus en sécurité. Et le sujet demeure un enjeu électoral de premier choix.