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Et ceux qui restent

CHRONIQUE / « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » - Khalil Gibran

Comment survivre au suicide d’un proche sans mourir soi-même? Combien de temps avant de retrouver le goût de vivre? Questions difficiles qui exigent des réponses complexes. Discuter avec un endeuillé par suicide demande une forte dose de compassion et d’ouverture d’esprit. Voilà peut-être pourquoi on les entend si peu dans les médias, que leurs voix se perdent dans le vacarme de la résilience instantanée.

Ma dernière chronique traitait de prévention du suicide. Elle a fait réagir de nombreux lecteurs. Parmi ceux-ci, plusieurs endeuillés par suicide : d’anciens clients qui m’ont donné de leurs nouvelles et plusieurs inconnus qui luttent pour retrouver leur souffle et qui tiennent à rappeler que derrière chaque suicidé survivent des conjoints, des enfants, des familles, des amis gravement blessés.

Cynthia, une jeune mère dans la vingtaine, m’écrit qu’elle ne peut se départir de la lettre d’adieu de son père, mais que cette lettre est aussi une grande source de tourments. Elle voudrait comprendre pourquoi il n’a pas appelé à l’aide avant, pourquoi il l’a abandonnée. Avec toutes les distorsions cognitives inhérentes à la détresse, les derniers mots d’un suicidaire sont souvent confus, incomplets, pleins de douleurs. Cynthia ne peut s’empêcher de dormir avec cette lettre. Pour l’instant.

Tous les deuils portent leur lot de souffrance, mais le deuil par suicide est particulier. Dans tous les cas, c’est un deuil complexe. Mon expert de prédilection, le psychologue clinicien Marc-André Dufour, m’a confié que « prévenir le suicide c’est aussi prévenir un deuil douloureux : le choc, le déni, l’impuissance, la culpabilité, la tristesse, la colère parfois envers soi, envers la vie ou contre le proche qui s’est enlevé la vie, le vide, l’engourdissement, la perte de sens, les jugements a posteriori et j’en passe. Le suicide d’un proche provoque un tsunami d’émotions douloureuses chez les endeuillés. La personne en crise suicidaire n’est pas consciente de l’impact de son geste, car elle est aveuglée par sa souffrance, mais je le répète depuis de nombreuses années : le suicide n’élimine pas la souffrance, il la multiplie par le nombre de personnes dans l’entourage ».

À la suite du suicide de sa compagne, Marc a trouvé du réconfort dans les livres : « Des livres comme celui de Pascale Brillon (Quand la mort est traumatique) ou celui du docteur Christophe Fauré (Après le suicide d’un proche) ou encore un classique de Jean Monbourquette (Aimer, perdre et grandir) me sont d’une grande utilité. »

La lecture peut aider; l’écriture, les psychothérapies, l’exercice, la peinture et les groupes de soutien aussi. « En 25 ans d’interventions auprès de personnes suicidaires ou endeuillées, je n’ai encore jamais vu deux humains vivre leur souffrance de la même façon. Chaque fois que nous parlons de la détresse des humains et de ce qui peut faire du bien à certains, ce que nous disons ne s’applique jamais à tout le monde. » Comme ses patients, Marc-André doit être créatif et flexible.

S’il existe un réel « travail de deuil », alors Martine Brault est très travaillante. À peine cinq mois se sont écoulés depuis le suicide de son fils Patrick, mais elle a déjà fait de la prévention du suicide son cheval de bataille. Elle brasse la cage, accorde des entrevues et prépare une pétition à remettre à l’Assemblée nationale : « SANTÉ MENTALE; demande d’accessibilité et de gratuité des soins, de sensibilisation et de dépistage précoce ». Martine veut éduquer les Québécois en matière de santé mentale et garantir un accès direct aux psychologues pour tous les citoyens, rien de moins! « Je veux empêcher que d’autres parents vivent cette terrible tragédie. En plus de travailler comme vétérinaire, gérer mon entreprise, jouer quatre games de hockey par semaine, c’est comme ça que je survis. Lorsque j’ai une soirée de congé, je me donne le droit de pleurer toutes les larmes de mon corps. En général ça dure 3 à 5 heures non-stop, le lendemain c’est le mal de tête carabiné. Je ne veux tellement pas que Patrick soit oublié, on dirait que quand je le pleure, ça m’aide. »

En plus du soutien de ses proches, Martine a profité d’un suivi dans un Centre de prévention du suicide. Un service précieux, une aide inestimable quand on considère que les personnes endeuillées par suicide sont plus à risque de se suicider elles-mêmes. L’intervention relève encore de la prévention.
Infirmier à la vie sociale hyperactive, Pierre-Luc préfère désormais s’isoler; mais il n’est pas en danger. « Je veux pas mourir, mais j’ai trop mal, j’ai pas envie qu’on m’approche. J’ai l’impression que chercher à moins souffrir, ce serait comme trahir mon frère. » Rien n’est plus personnel qu’un deuil.

« La seule façon d’aider des personnes souffrantes est toujours de prendre le temps de les accueillir avec empathie dans leur unicité, de respecter leurs besoins. » Ça vaut autant pour le psychologue qui l’affirme que pour les proches des endeuillés. Accueillons-les, visitons-les, écoutons-les, laissons-les rire et pleurer à leur rythme, acceptons qu’ils souffrent, s’essoufflent et s’enragent. Pour guérir de l’irréparable il faut du temps, beaucoup de temps. Et de l’amour.

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Pour un suicide de moins

«No, I don’t have a gun.» – Kurt Cobain

CHRONIQUE / Dédé Fortin, Ernest Hemingway, Nelly Arcand, Romain Gary, Gaétan Girouard, Vincent Van Gogh, Ève Cournoyer, Sigmund Freud, Hubert Aquin, Edgar Allan Poe, Dalida, Primo Levi, Pauline Julien, Yukio Mishima, Romy Schneider, Claude Gauvreau… pour ne nommer que ceux-là. Et derrière chaque suicidé célèbre, des centaines de milliers d’anonymes se sont enlevé la vie.

J’ai rencontré Dany dans un organisme communautaire offrant des services alternatifs en santé mentale. J’y étais un jeune stagiaire en voie de devenir travailleur social, il était membre de la ressource et soignait du mieux qu’il le pouvait sa bipolarité. On m’a jumelé avec lui pour des activités extérieures, des rencontres informelles. J’ai découvert un écorché intelligent et sensible. Je me suis attaché à Dany, j’ai appris à le connaître, un peu. Trop peu. Je n’ai pas vu venir son suicide, je n’ai rien perçu de l’ampleur de sa détresse. Je ne le croyais pas capable de violence. Pourtant, à bout de souffrance, il a commis le meurtre prémédité de lui-même.

Les statistiques les plus récentes nous rappellent que trois personnes se donnent la mort chaque jour au Québec. Malheureusement, la baisse du taux de suicide amorcée au début du siècle tend à se résorber. Le site de l’Association québécoise de prévention du suicide indique que 1128 suicides ont été enregistrés en 2015. Et le risque de mort par suicide est toujours trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes. La tranche d’âge la plus à risque, tant chez les hommes que chez les femmes, se situe entre 45 et 64 ans.

Je connaissais ce genre de statistiques par cœur, il y a quelques années. Après le suicide de Dany, ébranlé par mon manque de formation et de connaissances en intervention de crise, j’ai fait mon dernier stage dans un centre de prévention du suicide. J’y suis resté et j’y ai travaillé comme intervenant et formateur plus de cinq ans.

Janie allait mal, mais elle allait souvent mal. Elle se confiait parfois à moi durant la pause. Impliqués dans le même projet, on avait une relation de collègues et elle me répétait souvent de ne pas jouer au travailleur social avec elle. J’aurais dû. Elle a manqué une réunion, mais je ne me suis pas inquiété, peut-être que son fils était malade. C’est elle qui était malade, de dépression, depuis trop longtemps. Je ne suis pas responsable de sa mort, mais je m’en veux quand même. J’aurais dû insister, la référer vers des ressources d’aide, au moins vérifier si elle avait des idées suicidaires. Même les professionnels peuvent passer à côté…

En mandarin, le mot « crise » résulte de la contraction des mots «occasion» et «changement»; toute crise est une occasion de changement. Pourquoi certains en profitent pour rebondir et d’autres en meurent? Question de résilience, de disponibilité des ressources, de capacité à demander et recevoir de l’aide. Et de mille autres facteurs aussi.

Avec Jean-Sébastien, je n’ai pris aucune chance, dès que j’ai vu sa détresse, je lui ai demandé s’il pensait à se tuer. Non, fallait pas m’en faire, ce serait correct. J’ai pris sa réponse pour acquise et j’ai pleuré sa perte deux semaines plus tard. Une rechute de trop, une overdose aussi mortelle que suspecte. Une larme à l’œil, il m’avait confié après un saut en parachute que même la chute libre ne lui procurait pas le buzz de sa drogue préférée. Overdose ou suicide? De toute façon, à un certain point, la toxicomanie relève de l’autodestruction.

La Semaine nationale de prévention du suicide se termine aujourd’hui. Le thème : parler de suicide sauve des vies. C’est vrai; même mal, même maladroitement, même sans être intervenant, même en pleurant, même en appelant à l’aide et en cognant à toutes les portes possibles, parler du suicide sauve des vies. Un nouveau site peut vous aider à le faire si un de vos proches pense au suicide ou si vous êtes suicidaire vous-même : commentparlerdusuicide.com.

Ces suicidés qui hantent mes souvenirs sont peu nombreux en comparaison des centaines de suicidaires que j’ai rencontrés, des milliers d’histoires de résilience que j’ai entendues. La majorité des gens en détresse ne sont pas suicidaires; la majorité des suicidaires trouvent des issues et ne commettent pas de tentatives de suicide; la majorité des personnes qui font une tentative de suicide n’en meurent pas et ne repasseront jamais à l’acte. L’aide existe et elle est efficace!

Ça ne tient pas à grand-chose, la vie. Mais la mort non plus. Suffit de tomber sur un ami avec de l’écoute. Ou le bon intervenant. Ou le sourire d’un inconnu compatissant. Je vous jure, c’est beau et c’est con à la fois, mais il y a des gens qui évitent la mort grâce à un seul regard ou une main tendue au bon moment.

Au-delà des statistiques, les chiffres que l’on devrait garder en tête et diffuser massivement sont ceux-ci : 1 866 277-3553 (1-866-appelle). La ligne provinciale d’intervention fonctionne aux quatre coins du Québec, 24/7. Le suicide est une issue permanente à des problèmes pouvant être temporaires. 1 866 277-3553. La personne suicidaire ne veut pas mourir, mais cesser de souffrir. Elle a besoin d’aide. Et ses proches aussi. 1 866 277-3553. Pour que l’aide professionnelle soit acceptée, il faut souvent insister, parfois même s’acharner : 1 866 277-3553.

Le Monde selon Goudreault

Nos tirelires affamées

« Si la population comprenait le système bancaire, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin. » — Henry Ford

CHRONIQUE / Je ne suis pas un économiste et je ne prétends pas maîtriser les arcanes de la finance, je suis un simple client des banques. Pour mes transactions courantes, mon hypothèque, mes prêts, mes braquages... ben non, je ne fais jamais de braquage, juré craché! Je suis un usager ordinaire qui peine à saisir pourquoi les banques peuvent être si puissantes et s’enrichir toujours davantage, allant de records historiques en records historiques. Depuis le creux boursier de mars 2009, les titres des six grandes banques canadiennes ont plus que quadruplé de valeur. L’année dernière, elles se sont partagées plus de 40 milliards de dollars de profits. Le simple client que je suis est toujours impressionné de constater à quel point ces institutions financières ferment des points de services, prêtent à des taux d’intérêt élevés et m’imposent toutes sortes de frais pour utiliser mon propre argent tout en engrangeant des profits faramineux.

Le monde selon Goudreault

Le gros Richard et nous

« L’argent des uns n’a jamais fait le bonheur des autres. » - Pierre Dac

CHRONIQUE / L’obésité morbide du gros Richard n’amuse plus personne.

Sous son sourire de bouddha doré à l’entrée d’un buffet chinois se cachent des dents acérées, un appétit sans fond. Il nous fait peur et nous fascine, le gros Richard. Au milieu de la cour de récréation, entouré de ses 82 sacs à lunchs, il se goinfre et nous dévisage avec mépris. On ne peut s’approcher de cet ogre, les surveillants nous l’interdisent et tout un système de sécurité garantit sa protection.

Le gros Richard s’approprie la majorité des jouets de la cour de récré, tous les modules de jeu lui sont réservés, presque la totalité des ressources de l’école lui est consacrée et la direction obéit à ses ordres. La commission scolaire le paye pour qu’il ne déménage pas sa graisse ailleurs. C’est un système privé, privé d’alternative. Richard leur redonne quelques miettes et finance des rénovations par-ci, privatise la cafétéria par-là. L’école ne pourrait plus s’en passer et le gros Richard n’a plus qu’à s’empiffrer sous le regard des 99 autres élèves plus ou moins affamés, plus ou moins malades, en manque de services de santé ou de services sociaux. Le gros Richard lance des bouts de croûte aux plus miséreux à l’occasion, pour se donner bonne conscience ou bonne image.

Pour se justifier, il nous répète qu’on peut devenir opulent comme lui nous aussi, on a juste à faire des efforts. Mais il suffit de regarder la montagne de bouffe qu’il cache derrière son dos, tout l’espace clôturé auquel on n’a plus accès, toutes les magouilles dans lesquelles l’administration trempe avec lui pour se décourager. Richard serait le premier à saboter nos efforts, d’ailleurs. On s’entasse dans un coin de la cour, on essaie de s’organiser entre nous, on chiale contre la fatalité en dessinant des pancartes aussi contestataires qu’inutiles.

Le plus dégueulasse, ce n’est pas la monopolisation de toutes les ressources par le gros Richard, mais les autorités qui le protègent. La direction de l’école autorise les surveillants à nous rabrouer avec force, à nous punir s’il le faut. Elle s’assure de préserver les privilèges du gros Richard par tous les moyens et nous explique que ça profitera à tous : le bien collectif passe par le gavage du gros Richard, les miettes de ce centième de la population scolaire devraient suffire à nourrir tous les élèves…

Vous aurez compris que l’école, c’est le monde; la direction, ce sont les gouvernements; les surveillants représentent les policiers, les fonctionnaires zélés et tous les agents de contrôle social. Le gros Richard, c’est le 1 % des plus nantis qui ont capté 82 % de la richesse mondiale en 2017, selon le rapport de l’ONG internationale Oxfam. Et si cette injustice ne suffit pas à vous écœurer, laissez-moi vous rappeler que le patrimoine net (les actifs moins les dettes) du 1 % le plus riche de la planète dépasse celui des 99 % les plus pauvres. En d’autres termes, une poignée de profiteurs possède pratiquement tout et empoche presque toute la richesse mondiale produite, année après année.

Et tous ces chiffres ne tiennent pas compte des paradis fiscaux et autres montages financiers crapuleux qui permettent de soustraire des sommes pharaoniques à la fiscalité. Ni des centaines de milliards de dollars liés aux trafics de drogues, d’armes et d’humains. Si le portrait « officiel » est sombre, on peut présumer que la réalité est d’une noirceur opaque.  

Profitant de la tenue du Forum économique de Davos cette semaine, Oxfam tente d’alerter les « puissants » de ce monde. Partout sur la planète, les inégalités se creusent davantage chaque trimestre, la déréglementation des marchés entamée par notre voisin du Sud accentuera les écarts ici comme ailleurs, la mondialisation n’a jamais rempli ses promesses de redistribution de la richesse, la Banque mondiale, l’OMC et le FMI sont tout sauf des outils de justice sociale, etc. Les plus riches s’enrichissent à vue d’œil sur le dos des pauvres, dont une large part peine à se procurer le minimum vital.

Nous n’avons jamais autant exploité les ressources de la planète, autant spéculé sur les marchés boursiers, autant produit d’objets et de nourriture. Aucun discours pétri de bonnes intentions ne peut contredire les chiffres; on accélère le pillage des ressources collectives et on s’éloigne d’une juste redistribution des richesses. Faudra pas s’étonner le jour où le gros Richard se fera casser la gueule et voler son lunch.

Le monde selon Goudreault

Sombrer dans l’oubli

« Il y a en nous une mémoire latente, composée de tout ce que nous croyons avoir oublié. » - Henri Boucher

Grand-maman Gisèle, Gigi pour les intimes, perd un peu la mémoire : « J’oublie de plus en plus d’affaires. » À 89 ans, rien de plus normal. En fait, on est chanceux qu’elle ne la perde qu’un peu sa mémoire, qu’elle se souvienne encore des prénoms de tous ses arrière-petits-enfants, qu’elle conduise encore sa voiture et qu’elle ne rate jamais une occasion de s’habiller chic pour une sortie en famille. Même si sa mémoire s’en va, ma grand-mère est toute là! En d’autres mots, Gigi a la chance d’échapper à l’Alzheimer.

Automne 2004, dans l’ouest de la ville, le froid nous force à presser le pas. Avec mon coloc de l’époque, on discute de tout et de rien lorsqu’on remarque un homme âgé étendu dans la rue, confus, le crâne ensanglanté. Incapable de nous dire où il habite, ce qu’il fait là. Il répète une suite de mots incompréhensibles, de la peur plein le regard. Une femme arrive en pyjama, en pleurs. « Viens André, suis-moi, on rentre maintenant. Merci messieurs… » Et l’homme docile et inquiet suit la dame d’un pas résigné vers une maison juste de l’autre côté de la rue.

Près de 600 000 Canadiens souffrent d’une maladie cognitive, dont l’Alzheimer. Plus de 25 000 de nos concitoyens entreront dans la funeste danse cette année. Ce fléau prendra de l’ampleur tant que la recherche ne fournira pas de traitement efficace. On appréhende une augmentation de 66 % d’ici 15 ans, les maladies cognitives connaissant une forte et inexplicable progression. Un mal moderne avec lequel il faudra composer : alourdissement du système de santé, explosion des coûts pour financer la médication, épuisement des proches, pressions sur les pairs-aidants, etc. De gré ou de force, la société devra se mobiliser. Profitons du mois de la sensibilisation à la maladie de l’Alzheimer pour se le rappeler!

Été 1996, ado indolent, je consacrais la belle saison à effectuer des travaux communautaires (et embrasser de sympathiques bénévoles) dans un CHSLD. Affecté à la récréologie, j’accompagnais les résidents aux activités de loisir extérieur. J’adorais M. Kyle, un homme bourru qui avait conservé son franc-parler malgré la perte de sa mémoire. Il avait droit à son Coca-Cola quotidien, qu’il buvait habituellement le matin.

« Avez-vous eu votre Coke aujourd’hui, M. Kyle? » L’éclair du doute traversait son regard. « Emmène-moé au poste de garde, ti-gars! » S’ensuivait un débat passionné entre l’octogénaire et les infirmières qui devaient lui présenter ses bouteilles vides pour lui faire lâcher prise. Qu’elles me pardonnent! Du jour au lendemain, M. Kyle était parti et une de mes rares joies estivales avec lui. Je garde son rire en mémoire.

La dernière édition du magazine Québec Science propose un dossier étoffé sur la « Science des souvenirs » où on apprend que la maladie n’effacerait pas ceux-ci, mais les dissimulerait dans le cerveau. Les résultats de la recherche de la docteure Christine Denny sont encourageants; les pertes ne seraient pas irréversibles et la stimulation cérébrale profonde pourrait éventuellement permettre aux personnes atteintes de retrouver accès à leurs souvenirs. Quelle étrange faculté que la mémoire…

Hiver 2012. Je suis planté devant un guichet automatique, incapable de composer mon NIP. La fatigue? Un coup sur la tête? Drogué gratuitement à mon insu? Je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu oublier ce code à cinq chiffres qui me suit depuis une dizaine d’années, mais je me souviens qu’il est constitué d’une partie du numéro de téléphone de mon ex. Je dois donc m’en remettre à un bottin téléphonique pour le retrouver. Je ne les ai plus jamais oubliés, ni le numéro ni mon ex. 

La mémoire est mystérieuse et nous abandonne sans prévenir. Même en pleine possession de nos moyens, on oublie des informations importantes pour se souvenir des moments les plus insignifiants.

En ce moment, 30 millions de personnes sont atteintes de la maladie d’Alzheimer dans le monde. Et on craint une croissance rapide. Comment la contrer? Faire des dons pour la recherche et s’impliquer auprès des Sociétés Alzheimer de nos régions respectives constitue un bon départ. Prendre soin de soi aussi; pour prévenir l’apparition de la maladie, on suggère de limiter sa consommation de viandes industrielles, d’augmenter l’absorption de légumes verts, d’oméga 3 et de vitamine D, de faire de l’exercice et de boire du café. Oui, boire 3 à 5 tasses de café par jour réduirait le risque de développer la maladie.

Un diagnostic précoce permet aussi de retarder le développement. Gardez l’œil ouvert sur les symptômes, informez-vous, consultez rapidement et discutez-en. Les maladies cognitives prennent de plus en plus de place dans nos vies, elles doivent aussi en prendre dans nos conversations et nos efforts de prévention.

J’espère vieillir en conservant mes souvenirs, comme Gigi. Même si ma grand-mère oublie quelques détails à l’occasion, elle se souvient de l’essentiel : ses proches seront toujours là pour elle et il faut éviter d’aligner son vote sur les sondages! Pour la question des élections ce n’est pas encore acquis, mais j’y travaille.

Le monde selon Goudreault

Pour mourir moins souvent

« La mort arrive si vite que des fois elle nous rate. » - Charles de Leusse

CHRONIQUE / À Noël, mon père est décédé. Deux fois. Il est revenu à la vie deux fois aussi, mais ça ne s’annule pas pour autant. La peur de le perdre, le soulagement de le voir respirer à nouveau, les larmes et la peur, les questions de ma fille, ça reste. Certaines images demeurent imprimées au fond du crâne, mais c’est surtout la stupéfaction de voir un proche échapper de justesse à la mort qui persiste. Même si on y tient, la vie tient à peu de choses.

Discret, mon père n’aime pas étaler sa vie privée et il doit lire cette chronique en serrant les mâchoires. Pour éviter de sombrer dans le pathos et l’épanchement d’amour filial, disons seulement que mon père a un grand cœur. Un cœur magané par quelques décennies de tabagisme, mais un immense cœur quand même. Il ne pouvait pas mourir le jour de Noël, devant ses enfants et ses petits-enfants qu’il adore, ça ne se fait pas!

Pendant que la famille profitait de l’après-midi pour préparer la réception du soir, mon père a ressenti un malaise, un étourdissement. Il aurait pu, il aurait dû nous prévenir, mais il ne pouvait deviner qu’une arythmie ventriculaire s’apprêtait à lui régler son compte. Accoudé à son bureau pour reprendre ses esprits, il a perdu conscience. Nous ne saurons jamais combien de temps il est parti, ni où, mais quand sa femme est allée ranger des livres dans la pièce, il était déjà gris, cireux, mort. Avec toute la détresse et la détermination de ses appels à l’aide, je peux vous assurer qu’elle n’est pas pressée d’être veuve.

Sur les talons de mon frère et ma sœur, je me suis précipité vers lui, l’interpelant à grands cris. Rien à faire, il était trop loin, peut-être trop tard. À la suggestion de sa femme, mon frère et moi l’avons rapidement saisi pour l’étendre sur le sol. Il était complètement mou, sans vie, pire qu’un joueur des Canadiens. Le secouer ne donnait rien.

Dans la cohue, on alertait le 911 pendant que ma sœur balançait un coup de poing dans le plexus de mon père. Enchaînant aussitôt avec des pressions continues à la poitrine. Son réflexe était bon; le site web de la Croix-Rouge rappelle que « la réanimation cardiorespiratoire (RCR) par compressions thoraciques seules est une option acceptable pour les personnes qui ne sont pas disposées ou qui n’ont pas les capacités d’administrer la RCR conventionnelle, ou qui n’ont pas suivi de formation ». Seulement 3 à 8 % de la population québécoise est formée en premiers soins!

Vous ne savez pas quoi faire, vous ne connaissez pas la technique? Faites quelque chose quand même! 100 compressions à la minute. Vous craignez d’être traîné devant les tribunaux et ruiné en cas de manipulations inappropriées? C’est un mythe, les bons samaritains sont protégés par la loi. De toute façon, vous préférez sauver une vie que sauver des frais d’avocat, non?

Malgré les manœuvres de ma sœur, mon père demeurait inanimé. Dans la foulée, mon frère a entrepris la respiration artificielle, à l’instinct. Je tentais de redresser la tête de mon père pour dégager ses voies respiratoires. Le reste de la famille s’agitait, pleurait, transmettait les recommandations de la répartitrice 911 et envoyait de l’amour à l’homme inerte qui gisait sur le sol. Chaque seconde nous rapprochait d’un dénouement tragique.

Ni Patrick Senécal ni Stephen King ne pourraient décrire la terreur dans le cri de mon père au moment où il a repris vie. Il revenait de loin, très loin. Son discours confus dans une bouche pâteuse a rapidement fait place à son humour particulier; quelle date? « On est le 25 décembre », c’est quoi ton nom? « Cassius Clay ». Non papa, tu n’es pas le célèbre boxeur, mais c’est vrai que tu te relèves d’un méchant combat.

Dans l’ambulance, avec un pouls de 260 battements par minute, on l’a prévenu qu’il n’était pas tiré d’affaire. Second arrêt cardiaque en arrivant à l’hôpital. Les défibrillateurs et les médecins se sont montrés aussi efficaces que mon frère et ma sœur, il respirait de plus belle. Direction soins intensifs jusqu’à l’opération; un défibrillateur juste pour lui, installé contre son cœur capricieux jusqu’à la fin de ses jours. Mon fils et ma fille auront un grand-père pour plusieurs années encore. Ils sont chanceux, eux aussi.

On pourrait croire que j’ai de l’expérience, avec mon sauvetage de fortune dans une piscine publique l’automne dernier. Non, cet épisode ne m’a pas rendu spécialement compétent. Par contre, l’événement récent me confronte à ma procrastination, moi qui pérorais en entrevue sur l’importance d’être formé en secourisme. Si ce jour-là j’avais perdu mon père, je n’aurais jamais pu me le pardonner.

Si vous cherchez toujours une résolution pour l’année à venir, je vous recommande une formation de secourisme. J’aurai la mienne en février. Elles sont nombreuses, disponibles dans chaque région du Québec; ça ne coûte presque rien et ça sauve des vies. On n’a pas les moyens de s’en passer. Jamais deux sans trois? Pour le prochain, je serai prêt.

David Goudreault

La Chine et les chiffres

CHRONIQUE / «Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera.» - Napoléon Bonaparte

100 %. Tous les jouets reçus par mes enfants durant les Fêtes sont Made in China. Pas la nette majorité, la totalité! Et vogue mon esprit dans ces contrées orientales pour me rendre compte que je connais trop peu ce pays qui occupe pourtant mon salon, mes armoires, une bonne partie de ma maison, de ma voiture, de ma tasse de thé et de mon quotidien.

Curieux et agacé par mon ignorance, me voilà en train de compulser sur des moteurs de recherche avant de relancer toutes mes ressources sino-québécoises. Résultat classique face au gigantisme de l’empire du Milieu; la Chine me fascine et m’inquiète.

Près de 1,5 milliard de Chinois peuplent la terre, 20 % de la population mondiale. Ladite population, la plus élevée du monde (suivie de près par les Indiens), fut freinée par la politique de l’enfant unique de Deng Xiaoping. Encore aujourd’hui, la régulation des naissances expose les Chinois à de fortes amendes. Pourtant, la population croît et s’urbanise à une vitesse vertigineuse : 22 millions d’habitants à Pékin seulement, plus de 25 millions dans la ville de Shanghai; question proportion, rappelons ici que le Québec contient 8 millions d’habitants, un petit 36 millions pour tout le Canada…  

Yu-Li, mon amie d’origine chinoise désormais plus québécoise qu’une poutine à l’érable, a visité sa terre natale dernièrement. Le nombre d’habitants l’a bouleversée, la pollution de l’air aussi, le masque étant de rigueur, intégré au quotidien par la population. Plus grand consommateur de charbon de la planète (près de 4 milliards de tonnes), premier exportateur mondial, soutenant une croissance économique hallucinante, le géant pollue. Ce n’est un secret pour personne, mais c’est un enjeu pour tout le monde.

À l’heure du réchauffement de la planète, des catastrophes naturelles et des réfugiés climatiques, tous les efforts environnementaux doivent inclure la Chine. Heureusement, la seconde puissance mondiale ne suit pas l’exemple de la première; alors que les États-Unis se désengagent, la Chine demeure aux tables de négociation. Grand bien nous fasse, s’il n’est pas déjà trop tard. Dans sa jeunesse pas si lointaine, mon frère a fait un stage de droit à Pékin et il a habité en Chine quelques mois. Il a revisité le pays dernièrement et le changement le plus remarquable qu’il a constaté, outre l’augmentation du coût de la vie, est l’heure d’arrivée du smog; au début de la décennie, on pouvait espérer voir un bout de ciel jusqu’à midi, maintenant c’est impossible après 10 h

Avec des exportations frisant les 2000 milliards de dollars par année, l’enrichissement de la Chine profite aux Chinois. Malgré une redistribution inéquitable et des conditions de travail souvent décriées, des centaines de milliers de familles ont pu s’extirper de la pauvreté. À quel prix? C’est un autre dossier. Très fiers, organisés, valorisant le travail acharné et l’accumulation de richesses, les Chinois fournissent une armée d’ouvriers qui profitent de la mondialisation des marchés. Ce n’est plus qu’une question d’années avant que la Chine ne redevienne la première puissance mondiale. Parler mandarin sera bientôt un atout considérable. Yu-Li envisage d’ailleurs de l’apprendre au plus vite, la directrice de son orphelinat lui assurant que dans le cas contraire, « elle ferait honte à son pays ».

Loin du péril jaune et des délires racistes d’après-guerre, la diaspora chinoise s’étend et s’installe, s’intègre et s’occidentalise rapidement. L’économie chinoise se diversifie et l’influence du pays pèse de plus en plus lourd sur l’échiquier international. Pourtant, on en parle à peine. Sinon pour traiter des indices boursiers, de la crise immobilière à Toronto ou des visites peu fructueuses de Justin Trudeau auprès de son homologue, Xi Jinping. Du bout des lèvres, on condamne les exactions du régime et ses attaques aux droits de la personne. On effleure les carrières artistiques d’Ai Weiwei ou de Mo Yan à l’occasion, on cite Confucius ou Jackie Chan au détour d’une conversation, mais la culture chinoise nous pénètre peu. Dans l’ensemble, on constate une nette disproportion entre le poids démographique, économique et écologique de la Chine par rapport à l’intérêt médiatique qu’on lui accorde.

La Chine fut la principale puissance économique des trois derniers millénaires. Malgré un soubresaut de l’histoire, elle redeviendra la principale puissance mondiale dès demain. Un joueur s’est réinventé, un géant à l’appétit gargantuesque prend place à la table du développement économique décomplexé. Avec tous les impacts sociaux et environnementaux qui viennent avec. Que cela nous plaise ou non. Comme les bébelles qui traînent dans mon salon, la Chine prendra de plus en plus de place dans nos existences. On devrait s’y intéresser davantage. À quoi ressemblera le monde Made in China?

Le monde selon Goudreault

Mon bilan de l’année 2018

« Qui sait le passé peut conjecturer l’avenir. » — Bossuet

CHRONIQUE / Les jours passent et ne se ressemblent pas. Pourtant l’actualité tend à se répéter et, malgré quelques surprises, on prévoit souvent la teneur des grands titres avant leur impression. Pourquoi gaspiller notre temps à suivre les nouvelles si on peut déjà dresser un bilan de l’année à venir? À l’heure des palmarès et des bilans, voici mon Top 8 des grandes nouvelles de 2018. À prendre avec un grain de sel, ou deux…

Le 1er octobre dernier, le Québec a tenu ses premières élections à date fixe. Tannée des vieux partis, la population a décidé d’élire un vieux politicien. Les caquistes prennent le pouvoir et, sans surprise, comme les péquistes et les libéraux avant eux, proposent une gestion de centre-droite alignée sur le conseil du patronat et n’offrant aucun projet de société digne de ce nom ni aucune vision allant au-delà de leur hypothétique réélection.

François Legault n’en demeure pas moins persuadé d’avoir bouleversé l’échiquier politique québécois et entame des démarches pour l’érection de sa propre statue devant l’Assemblée nationale. Plutôt que du bronze, on lui accorde une statue de gypse; c’est plus cheap et ça ne dure pas.

Incapable de se contenir l’opinion davantage, Jean Lala Tremblay se relance en politique. Avec le soutien financier du Vatican, il fonde un parti provincial destiné à renverser le nouveau premier ministre, François Legault, qu’il considère trop populiste. Convaincu de l’originalité de ses propositions, il affirme représenter les familles de la classe moyenne et faire de la politique autrement pour garantir notre prospérité économique… Composé d’anciens créditistes et de nouveaux bérets blancs, son électorat se fédère derrière lui et se prépare pour les prochaines élections. « Tous avec Jean, pour les vrais gens! »

Élue cheffe du Parti Québécois, Julie Snyder assiste au mariage de Céline Dion avec Pierre Karl Péladeau. Pour l’occasion, elle organise un karaoké spécial où de nombreux duos enchaînent les malaises; Safia Nolin et Sophie Durocher chantent Une chance qu’on s’a, Philippe Couillard et Jean Charest entament Les Boys tandis que Guy Nantel et Guillaume Wagner fredonnent Qui a le droit. Le mariage et le karaoké se terminent sur un magnifique chœur où Céline pousse la note et se déchire les cordes vocales. Pierre Karl entame illico les procédures de divorce.

Nouvel opium du peuple, la marijuana légale d’excellente qualité est désormais disponible à bas prix partout au pays. Voilà qui maintient le Canadien moyen gelé raide en permanence. Justin Trudeau et la poutine de fin de soirée n’ont jamais été aussi populaires.

Coup de théâtre : Mélanie Joly annonce qu’elle quitte la vie politique. Alors qu’on l’attendait à titre de vice-présidente chez Netflix, c’est comme actrice qu’elle souhaite désormais s’épanouir. Il faut dire qu’elle excelle déjà dans l’art de répéter de mauvaises lignes écrites par d’autres.

L’inauguration du nouveau pont Champlain, dont la livraison était promise pour le 1er décembre 2018, a vraiment lieu le 1er décembre 2018. En plus d’être fonctionnel, le passage demeure gratuit et aucun dépassement de coûts n’est refilé aux contribuables. Le phénomène paraît tellement incroyable qu’il déclenche une vague de psychoses aux quatre coins de la province. Le Doc Mailloux est appelé en renfort.

Bouleversée par la mort de Réjean Ducharme, la population québécoise redécouvre son œuvre et recommence à lire. L’industrie du livre reprend de la vigueur et le taux d’analphabétisme chute en flèche. Surtout, les écoles de la province se slaquent le pompon sportif pour enfin valoriser la littérature et la culture; des portraits d’intellos et de littéraires vont rejoindre ceux des athlètes sur les murs des polyvalentes. Désormais, autant d’argent est investi dans les bibliothèques que dans les équipements sportifs. Dans la confusion engendrée par ce retour du balancier, plusieurs équipes de football adoptent des noms d’écrivains : Les Dany Laferrière de Fermont, Les Nelly Arcan de Mégantic, Les Jean-Paul Daoust d’Hochelaga…

Malgré l’alarme sonnée par 15 000 scientifiques en 2017, 2018 bat encore des records de chaleur et de catastrophes naturelles, les réfugiés climatiques abondent et on s’enlise dans les énergies fossiles. Au Canada comme partout ailleurs, on prend des engagements aussi peu contraignants qu’étendus dans le temps. Enthousiaste pour l’avenir, Justin Trudeau encourage tous les Canadiens et les Canadiennes à faire un effort et récupérer davantage leurs petites bouteilles de plastique.

Le monde selon Goudreault

Le bénévolat du père Noël

« Celui qui cache sa générosité est doublement généreux. » — José Narosky

La coquetterie du père Noël n’est plus à démontrer. Le mythique vieillard se refait une beauté plus ou moins régulièrement depuis quelques siècles, voire un millénaire et des poussières. Puisant ses origines dans les fêtes païennes, souvent associées aux Saturnales romaines, aux mythologies nordiques ou aux chamanes sibériens, les cérémonies entourant le solstice d’hiver et l’archétypal personnage ne datent pas d’avant-hier.

Préoccupée par la dimension païenne des célébrations, la puissante Église catholique a rapidement voulu canaliser l’effervescence festive de ses brebis. Voilà pourquoi elle aurait utilisé la popularité de Nicolas de Myre, un Saint fort généreux de ses miracles ayant vécu à cheval entre le 3e et le 4e siècle, pour christianiser les festivités. Afin d’infuser un peu de morale à la sauce apocalyptique, Saint-Nicolas était accompagné du père Fouettard ; l’un apportait des cadeaux, l’autre des coups de fouet ou la mort, selon le bilan comportemental du bambin. Réjouissant !

Rebaptisé père Noël pour la première fois en 1855, en France, notre version moderne a perdu de sa cruauté pour gagner en magie. Le modèle exposé dans les centres commerciaux, affublé d’une barbe immaculée et d’une bonhomie légendaire, fut développé par un illustrateur new-yorkais en 1860. Contrairement à l’idée répandue, ce n’est pas Coca-Cola qui a créé notre version du Weihnachtsmann allemand. Par contre, la célèbre boisson sucrée est étroitement liée à la diffusion de cette image, car elle a misé sur l’omnipotent personnage dès le début des années 1930 dans le cadre de campagnes publicitaires saisonnières, l’hiver étant la saison où on boit le moins de liqueur brune…

N’allez pas croire que je révèle le fruit de mes recherches par plaisir de démystifier et démythifier le généreux barbu. Je veux simplement redistribuer un peu de sa magie, démontrer qu’il existe vraiment, et au pluriel !

On croit que le père Noël est un mythe entretenu par les parents pour faire rêver les enfants. Ce sont plutôt les enfants qui font vivre la fameuse métaphore pour rappeler aux adultes l’importance du don de soi et des gestes désintéressés. Le père Noël est un prétexte, un appel à la magie ordinaire, à la générosité humaine, à l’anonymat en tant que valeur spirituelle… Le père Noël est un bénévole ! Un vrai de vrai, qui opère dans l’anonymat, pour le bien de tous. Il tricote du tissu social !

Au fond de nous, on le sait, on le sent : nous sommes davantage que des travailleurs isolés, des consommateurs endettés, des contribuables stressés, des automobilistes pressés, des parents inquiets ; nous sommes des humains et l’humain est un animal social. On l’oublie souvent. Le bénévolat du père-Noël nous le rappelle. Notre espèce n’est jamais si belle que dans le don de soi, l’entraide, la bonté désintéressée, le cadeau anonyme. Comme ceux que le sympathique obèse offre à nos enfants. Sans même un remerciement, sans effusion de gratitude, sans célébrations sur les réseaux sociaux, aucun autre bénéfice que le plaisir d’offrir, de contribuer au bonheur des autres. Et voilà bien ce que font des millions de bénévoles au pays. Ni vu ni connu. Comme des ninjas ou des pères-Noël.

Comprenez-moi bien, je ne minimise en rien l’importance des guignolées, téléthons, cocktails dînatoires et autres occasions médiatisées d’amasser des fonds pour nos semblables dans le besoin. Même si on se prend en photo avec le gros chèque en coroplaste ou qu’on souligne sa bonté à grands traits sur Internet, c’est encore noble. Tant mieux si on peut donner et se redorer l’image publique au passage ; je désire seulement rappeler l’existence du don total, désintéressé, l’abnégation dont on peut faire preuve quand on donne en se tenant loin des projecteurs. Que ce soit cinq dollars, six boîtes de vêtements, sept heures de bénévolat ou huit années d’abnégation, en matière de générosité, tout ce qui se fait dans l’ombre est plus lumineux.

Et la rareté crée la valeur. Voilà un principe économique qui s’applique aussi à la bonté ; une minorité de bénévoles accomplit la majorité des heures de bénévolat, c’est documenté. Ceux du Québec ont encore plus de mérite puisqu’une étude pancanadienne du gouvernement fédéral nous apprend que nous habitons la province où s’effectue le moins de bénévolat au pays… Nos bénévoles sont d’autant plus précieux ! On les célèbre trop peu. Profitons donc de la période des Fêtes pour leur témoigner notre gratitude. Je salue chacune et chacun de ces décomplexés du sourire, ces donneurs de coups de main, ces véritables humanistes qui font bouger nos jeunes, diffusent notre culture, vont à la rencontre des marginalisés, nourrissent les laissés-pour-compte, accueillent la détresse et permettent à de nombreux organismes communautaires de survivre.

Plus de 310 millions d’heures de bénévolats sont accomplies chaque année au Québec. Une enquête nationale nous apprend que cette force silencieuse fournit un travail qui vaut plus de 7 milliards $ annuellement. Une fortune impressionnante en argent sonnant, mais inestimable en chaleur humaine. Pourquoi ces bénévoles abandonnent-ils l’égocentrisme pour donner de leur temps ? Par désir de contribuer à la communauté, dans 9,1 cas sur 10. Tout simplement, des humains en action, du don de soi pour le bien commun. À longueur d’année ! Pour eux, c’est le 25 décembre chaque jour ; le père Noël peut aller se rhabiller…

Inspiré par mes recherches, j’en appelle au bénévolat, au don désintéressé, à la solidarité dans l’anonymat. Pelletons l’entrée du voisin, ouvrons des portes aux inconnus, sourions aux dépressifs, cachons des livres dans les lieux publics, glissons des poèmes dans la poche des bougonneux, donnons des fleurs, des jouets, de l’argent, des vêtements ou mieux encore, du temps. Surtout, ne l’affichons pas sur Facebook, ne décorons pas notre voiture d’un nouveau ruban rose ou brun ou phosphorescent, ne nous en vantons pas au souper de famille, évitons d’en faire une chronique, laissons nos actions se déposer en secret et s’enraciner en nous. Anonymement. Je vais commencer en douceur, en enfilant un costume rouge un peu élimé et une vieille barbe qui perd des poils…

Amis lecteurs, complices lectrices, bénévoles en devenir, Joyeuses Fêtes !

Le monde selon Goudreault

Le plus dangereux métier du monde

« Je vais en tuer une autre, pour me rendre à 50. » — Robert Pickton

CHRONIQUE / «La violence des regards, ça reste. Les inconnus qui te dévisagent en passant sur ton coin de rue, tes proches qui n’acceptent pas, même les clients qui se méprisent tellement qu’ils finissent par te mépriser aussi. Ça reste, ça guérit jamais ces regards-là. » Pas de doute, Danny a du vécu. Il a pratiqué la prostitution de rue à Québec et St-Hyacinthe avant de se poser à Sherbrooke. Aujourd’hui encore, il se vend le cul, comme il dit. Pour payer sa consommation. « Ne pas pouvoir choisir qui tu laisses te toucher, qui tu vas caresser, c’est déjà une forme de violence envers soi-même. »

Stéphanie a tout un vécu aussi, on le sent dans sa voix. « Moi, j’ai aimé ça me prostituer, pendant longtemps c’était un choix. Je faisais du gros cash, j’avais des clients réguliers, super intelligents, de belles conversations. Pis j’avais des orgasmes pour vrai. Je te jure que les clients tripaient fort! » Intervenante sociale depuis quatre ans, après 10 ans de prostitution sous le pseudonyme de Jade, Stéphanie accepte de me rencontrer pour me donner l’heure juste sur la réalité du terrain.

IRIS-Estrie, l’organisme pour lequel intervient Stéphanie, a développé le projet Catwoman, distribuant de l’information, du matériel de consommation et des condoms à des clientèles ciblées. Les travailleurs du sexe, entre autres. L’idée a été reprise avec succès dans une dizaine de régions de la province. La sensibilisation fait aussi partie de leur mandat. Le 17 décembre, Journée internationale pour mettre fin à la violence envers les travailleurs et les travailleuses du sexe, demeure une belle occasion pour discuter des risques du métier. « Le plus vieux métier du monde, il parait. Dans ce cas-là, on devrait le reconnaître comme un vrai métier, donner des moyens de se protéger et des conditions de travail à tout ce monde-là. »

Et du monde, il y en a! Des danseuses aux escortes en passant par les acteurs et actrices porno, les opérateurs de web cams payantes, les lignes érotiques, les prostitués de rue et certains salons de massage spécialisés dans les extras, les travailleurs du sexe se compteraient en dizaines de milliers au Québec. La population est invitée à se mobiliser pour les droits de ces citoyens marginalisés cette semaine. Et leur droit à la sécurité d’abord!

Danny confirme que la sécurité est un enjeu majeur, l’indifférence de certains policiers contribuant à l’impunité de clients violents. « On les connaît, les dangereux, on se prévient entre nous. Trop tard, parfois. » Il a perdu un ami prostitué aux mains d’un récidiviste, dans un jeu érotique d’étouffement qui aurait dégénéré. Stéphanie aussi a frôlé la mort. Deux collègues de travail ont été tuées par des clients, dont une a succombé à ses blessures après avoir été séquestrée pendant quatre jours.

Dans ses premières années de pratique, avant de s’émanciper d’un conjoint proxénète, Stéphanie était plus vulnérable et certains clients la violentaient. Un client insatisfait lui a même mis une raclée à coups de pieds, alors qu’elle gisait nue sur le sol. Il en a profité pour voler la cagnotte de la journée. Elle a dû faire un double chiffre et recevoir une dizaine de clients supplémentaires. « Ça, c’était roffe! »

Résiliente, après dix ans de métier, des nuits d’angoisse et de questionnements existentiels, Jade a disparu pour laisser vivre Stéphanie au grand jour. Sourire en coin, elle jure avoir une consommation socialement acceptable. Son parcours est un atout dans son travail, elle éprouve une réelle compassion et elle connaît la réalité des risques. « Tu es plus en danger sur du out-call que du in-call, si tu dois te déplacer chez le client, mais la prostitution de rue, y’a rien de pire. » Impossible de venir en aide à tous. « Les transsexuels sont particulièrement vulnérables, souvent isolés socialement, à la merci de certains clients déviants. » Malgré les meurtres réguliers, les centaines de disparitions, les statistiques inquiétantes, on ne connaîtrait que la pointe de l’iceberg en matière de violence faite aux travailleurs et travailleuses du sexe.

Et pour rendre cette profession millénaire plus sécuritaire, on commence par quoi? « Décriminalisation de la prostitution et des clients, en plus de réglementer les pratiques, d’offrir des programmes d’aide ciblés et de sortir les travailleurs du sexe de la clandestinité. Les reconnaître et les protéger! » Danny est d’accord. Moi aussi.

Dis-moi, Stéphanie, si tu pouvais transmettre un message aux gens appelés à croiser une Jade ou un Danny cette semaine, ce serait quoi? « Que la personne soit vulnérable ou non, en souffrance ou pas, exploitée ou libre, c’est d’abord un humain. On devrait la considérer et la respecter comme tel. »