Crier au loup

CHRONIQUE / Un lecteur m’a fait part d’une jolie pensée du Dr Wayne Walter Dyer la semaine dernière.

Un grand-père discutait avec son petit-fils et lui expliquait la chose suivante : « Il y a deux loups qui hurlent en moi, disait-il. Le premier est rempli de colère, de haine, de rancune et, essentiellement, de vengeance. Le second est rempli d’amour, de bonté, de compassion et même de miséricorde. »

— Lequel des deux va gagner selon toi ? lui demanda alors le garçon.

— Celui des deux que je nourrirai, lui a répondu le grand-père.

Ce matin-là, comme si elle avait été écrite pour moi, cette petite histoire m’a parlé. Fort à part ça. Le hic : elle est atterrie dans mes courriels avec quelques minutes de retard. Je venais tout juste de servir un beau gros lièvre* au premier loup.

À ce moment précis en fait, je nourrissais une grande colère alimentée par une exaspération tout aussi intense. J’étais dépassée. Pu capab’, comme on dit. Fatiguée de ceux qui pensent tout savoir. Lasse des gens plus saints que les saints. Écoeurée des critiqueux basés sur des détails. Pire, sur du vide. Tannée « du monde » ! Rien de moins.

« Non, mais y’en as-tu qui’ont pas d’vie dans’vie ! », que je me disais. Mon vase venait de déborder.

À titre de chroniqueuse, je m’expose à la critique. Ça fait partie du jeu. Avec les années, je me suis forgé une carapace. Celle d’une tortue molle à épines, mais une carapace quand même. Il arrive donc parfois que la critique m’atteigne. Ça me brasse l’intérieur. Ça me fait dire deux, trois gros sacres gras, et ça passe. Mais — c’est un secret — souvent on le sait, vous savez. On voit venir les coups. Avant de publier une chronique, dans notre tête de chroniqueur, on se dit : « Ouf, avec ce texte-là, c’est clair que je vais me faire ramasser... » Mais on assume.

Dans ces cas-là, ça brasse moins en dedans. Y’a moins de sales mots d’émis. De toute façon, pour échapper à la critique, il faudrait ne rien faire et ne rien dire. Bref, n’être rien. Être mort en dedans. Ce qui ne fait pas partie de mes plans à court, moyen et long terme.

Pourquoi alors ce grondement en moi cette semaine ?

À cause de la critique qui arrive du champ gauche. De celle qui cache de la rectitude. Celle de gens qui généralisent. De ceux qui enculent des mouches ! Bon, c’est dit.

La semaine dernière, après la publication de ma chronique Merci, merci !, je pensais recevoir une pelletée de courriels de gens outrés de voir qu’un policier m’avait épargnée en me faisant, justement, épargner le prix d’une contravention qui aurait pu être salée, vu les circonstances.

« On sait ben, une journalissssss ! Elle a sûr’ment profité d’ses contacts ! »

Cette phrase-là, je l’attendais. Un classique. Mais elle n’est pas venue. Merci, merci !

Non. Ce matin-là, deux personnes se sont indignées d’apprendre que j’avais osé aller dîner à la maison en voiture alors que deux coins de rue la séparent du bureau.

La honte toé-chose ! À l’heure où il est plus que question du réchauffement climatique, mon geste, à leurs yeux, représentait une abomination. Je suis surprise que ces mêmes lecteurs ne m’aient pas reproché de tuer la langue française avec le mot ticket.

Et si, ce midi-là, j’avais une bonne raison de prendre mon auto ? Quelqu’un a pris le temps de réfléchir au fait que, peut-être, avais-je un mal de cheville ou de dos m’empêchant de marcher sur une longue distance ? Ai-je écrit que je faisais ça tous les midis de l’année depuis toujours ?

J’en ai marre de ceux qui généralisent à partir de détails. Si ça continue, on ne pourra plus rien dire ou écrire sur ce qui relève de l’anecdote. Que cherchent ces gens en partageant ainsi le fruit de leur fine analyse à cinq cennes ? À se donner de l’importance ? J’ai déjà lu quelque part que pour critiquer, il faut être scrupuleusement exact.

Ici, on assiste au phénomène de l’arbre qui cache la forêt. Paradoxal quand on y pense, car si ces gens ne s’étaient pas enfargés dans les fleurs du tapis uni, mes loups intérieurs auraient gardé le silence.

* Le lièvre, comme le mouton, le chevreuil et la marmotte, fait partie des proies pourchassées dans la forêt par les loups depuis que la chaîne alimentaire existe. Je ne suis pas pour la violence faite aux animaux. C’est juste la vie.