Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin
Louis Audet.
Louis Audet.

Cogeco: une histoire d’amour

CHRONIQUE / Beaucoup de gens ont pu être étonnés cette semaine de la rapidité et de la fermeté avec lesquelles le président exécutif de Cogeco, Louis Audet, a rejeté l’offre d’achat du câblodistributeur américain Altice USA.

Il faut en effet une solidité à toute épreuve pour refuser dans l’heure (il n’en a fallu que deux) une offre, même définie comme hostile, de 10,3 milliards $ qui aurait enrichi le patrimoine de la famille Audet de 800 millions $.

Ça donnerait le vertige à plusieurs.

«Nous ne sommes pas à vendre», a tranché Louis Audet, en glissant, il est vrai, «pour le moment».

Ce n’est pas la première fois que des approches sont faites pour tester l’intérêt de la famille Audet à se départir de ses entreprises, en particulier de la part de Rogers, qui est déjà un actionnaire important de Cogeco et de Cogeco Communications, et qui était impliqué dans l’offre d’Altice.

Chaque fois, la réponse a été la même.

Ce qui a peut-être le plus surpris dans la réplique de Louis Audet c’est la considération de l’entreprise envers ses employés et ses clients qu’il a invoquée pour justifier son rejet de l’offre.

Cela peut en effet surprendre beaucoup de monde, mais beaucoup moins à Trois-Rivières et dans la région où l’attachement de la famille Audet à de telles valeurs est bien connu.

Quand la direction de Cogeco a pris la décision en 2011 d’établir à Trois-Rivières son centre multifonctionnel, sur le boulevard Saint-Jean, des considérations autres que financières avaient aussi été prises en compte.

On aurait pu établir le centre, avec certains avantages économiques, à beaucoup d’autres endroits au Québec. On aurait même pu choisir de confier en sous-traitance les activités du centre d’appel, ce qui aurait généré des économies récurrentes.

«L’émotivité familiale était beaucoup plus forte», a déjà admis Louis Audet, pour expliquer ce choix.

Il en est résulté un investissement de 18 millions $ et des centaines d’emplois. On y a même déjà compté jusqu’à 650 employés.

Loin de la toute petite entreprise de télévision sur une colline de Mont-Carmel, Cogeco était déjà devenue un empire avec 3500 employés au Québec et en Ontario. Aujourd’hui, c’est 5100 employés, au Canada et aux États-Unis, des revenus de 2,4 milliards $ et un bénéfice annuel de près d’un demi-milliard $.

La décision d’installer à Trois-Rivières ce centre multifonctionnel, qui n’avait semble-t-il pas été dure à prendre, témoignait une fois de plus de l’attachement profond de la famille Audet à la région qui l’a vu naître en affaires et grandir.

C’est comme cela depuis qu’Henri Audet, jeune ingénieur à Radio-Canada, à Montréal, décida de venir ouvrir une station de télévision pour desservir Trois-Rivières et sa région, CKTM-TV.

Avec l’achat, quelques années plus tard, de Belle-Vision, un tout petit câblodistributeur de Trois-Rivières, l’entreprise n’a cessé de grandir. Mais toujours, elle a conservé ses liens affectifs avec sa communauté d’origine.

Les implications et les contributions sociales de Cogeco ont toujours été considérables et elles le sont encore aujourd’hui. On n’a qu’à penser à l’amphithéâtre auquel Cogeco s’est associée par le biais d’une commandite annuelle de 250 000 $. Il n’était pas question de laisser Bell, ou Vidéotron, s’afficher sur ce monument trifluvien de prestige.

Le gros des affaires de Cogeco est ailleurs, mais le cœur familial est resté ici.

Durant les vingt années où il a siégé comme maire, Gilles Beaudoin a toujours exprimé sa grande estime pour Henri Audet, duquel il avait fait l’un de ses précieux conseillers. C’est auprès de celui-ci qu’il prenait avis ou demandait soutien pour les grands projets de la ville.

Quand l’Université du Québec à Trois-Rivières a pris forme, il en a été le premier président du conseil d’administration. Faut-il s’en étonner puisque c’est avec Gilles Boulet qu’il avait lancé, plusieurs années auparavant, un événement annuel de grande générosité, qui a pris allure d’institution, le Noël du Pauvre.

Henri Audet avait aussi compris l’importance de mettre sur pied une fondation pour l’université. Non seulement il en favorisa la création, mais Cogeco y contribua largement financièrement. Une année, Cogeco versa rien de moins que 300 000 $ à la fondation.

À la fin des dures années 90, alors que Trois-Rivières avait affiché jusqu’à 15 pour cent de chômage, il fallait faire quelque chose pour relancer l’économie régionale, redonner espoir.

Louis Audet, devenu président et chef de la direction de Cogeco, annonça, à l’image de son père, la création d’un fonds de plus de 300 000 $ pour «vendre» la région. Cogeco y avait déposé 150 000 $, le reste venant d’une cinquantaine d’entreprises de la Mauricie.

Encore aujourd’hui, bon an mal an, en aides et commandites, Cogeco distribue plus de 300 000 $ en soutien à des activités diverses du milieu.

On peut penser à différentes choses comme ces jeux interactifs qu’on vient de financer dans les écoles de Trois-Rivières, mais aussi aux déjeuners Cogeco de la Chambre de commerce ou à cette Troupe Cogeco, mise sur pied pour aider les entreprises de la région à traverser l’actuelle crise sanitaire.

On se répète. Le gros de la business est peut-être ailleurs, mais l’esprit et le cœur de Cogeco, des Audet, sont toujours ici.

Le gouvernement, premier ministre François Legault en tête, a de bonnes raisons de s’inquiéter d’une mainmise étrangère sur Cogeco et sur l’évidence d’y perdre un siège social de prestige et un détournement d’activités.

Mais Trois-Rivières et la région ont d’aussi bonnes raisons de redouter une telle issue, car on y perdrait, en peu de temps, le préjugé favorable persistant et privilégié d’un inestimable fleuron corporatif.

Louis Audet n’a pas fermé la porte à une éventuelle cession de Cogeco.

Souhaitons qu’au nombre des conditions qu’on pourrait éventuellement imposer à un futur acheteur, il y ait aussi le maintien à Trois-Rivières du centre multifonctionnel, dans son niveau actuel d’importance.