Les rêves du marchand de sable

CHRONIQUE / Vous aimez la plage ? Regardez-la bien, car elle risque de disparaître faute de sable à la fin de ce siècle. C’est la conclusion partagée par un rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et d’un autre du Fonds mondial pour la Nature (WWF). Le sable et le gravier sont les matériaux les plus exploités dans le monde. On estime qu’il en faut entre 32 et 50 milliards de tonnes par année. Le sable et le gravier sont bien sûr des intrants pour l’industrie du béton, mais aussi pour celle du verre et des composantes électroniques. Il a aussi des applications industrielles diverses, et on ne parle pas ici du grain de sable dans l’engrenage ! La grande incertitude sur les chiffres vient du fait qu’il n’y a pas de registres ou de statistiques fiables à l’échelle des pays, et encore moins à l’échelle mondiale, pour évaluer précisément ces prélèvements.

Mais il y a sable et sable. Le plus recherché vient des rivières qui le charrient à partir de dépôts situés en amont. Le sable de rivière est anguleux, ce qui le rend intéressant pour le béton. En comparaison, le sable des déserts, à force d’être roulé par le vent, est trop lisse pour la plupart des usages. Les rivières charrient aussi des cailloux qu’elles déposent selon leur granulométrie et qui constituent un excellent matériau pour faire des routes, comme le savent les ingénieurs avides d’eskers et de bancs d’emprunt. Avec une population humaine en croissance et une urbanisation accélérée, les marchands de sable s’en mettent plein les poches… Sans compter qu’il y a aussi des voleurs de sable qui pillent les ressources d’autres pays, particulièrement en Asie et en Afrique. Bref, on craint que la demande actuelle pour cet humble matériau dépasse le taux de renouvellement des stocks et qu’on puisse manquer de sable dès la moitié du siècle. En conséquence, le prix du sable va augmenter. Quel cauchemar pour les marchands de sable !

Les impacts du prélèvement excessif de sable sont multiples. Ils affectent les habitats fauniques. Certains poissons, par exemple, frayent dans le sable. Ils affectent aussi les patrons de sédimentation des rivières, le niveau des nappes phréatiques, menaçant ainsi certaines infrastructures ou l’approvisionnement en eau potable pour des populations vulnérables. Alors, comment adopter une approche de développement durable dans la gestion de cette ressource ?

Une approche en sept points est recommandée. D’abord, favoriser la connaissance des stocks et des taux de renouvellement. Cela donnera une idée du réel potentiel de la ressource à l’échelle mondiale. Cela permettrait aussi de certifier le sable exploité de façon durable, comme on certifie les forêts ou les pêcheries, par exemple. On devrait aussi appliquer l’approche des 3RV pour se diriger vers une économie circulaire moins gourmande en ressources. Réduire les quantités de sable nécessaires aux procédés industriels, soit en augmentant leur efficacité ou en remplaçant le sable par d’autres matériaux granulaires, réutiliser les matériaux récupérés en fin de vie et recycler les matériaux fabriqués avec du sable, par exemple le verre ou le béton.

Le plan va plus loin. Il faut instituer une gouvernance à l’échelle internationale et nationale avec les parties prenantes de manière à établir un guide des meilleures pratiques. Il faut aussi éduquer les citoyens, les entrepreneurs et les décideurs au sujet des enjeux multiples d’une exploitation des gisements de sable et des solutions alternatives. Enfin, il faut mettre en place un réseau de surveillance capable de mesurer en temps réel l’évolution des flux et des stocks. Par exemple, on constate que la fonte des glaciers du Groenland libère d’importants stocks de sable glaciaire de qualité. La NASA pourrait mettre en place un programme de surveillance satellitaire à cet effet. La gestion durable du sable est possible. Quel beau rêve pour un marchand de sable !