Les continents de plastique

CHRONIQUE / Chaque année, environ huit millions de tonnes de plastique supplémentaires se retrouvent dans les océans. À ce rythme, on estime qu’il y aura en 2050 plus de plastique qu’il n’y a de poissons dans la mer. Depuis une vingtaine d’années, on constate qu’il s’accumule au gré des courants d’immenses masses de débris de plastique dans les mers du monde. Mais quand cela s’est-il produit ?

Il est très difficile de remonter le temps pour répondre à des questions comme celle-là. On peut prendre appui sur des données indirectes, comme les statistiques de production de plastique dans le monde. Mais entre la production et l’océan, il y a un monde. Après tout, personne ne produit du plastique pour le jeter à la mer… La semaine dernière, un article de la revue Nature Communications (Ostle, C. et al. Nature Commun. 10, 1622 (2019)) présentait une contribution originale pour retracer l’évolution du phénomène depuis 60 ans. De manière surprenante, la source de données utilisée n’avait rien à voir avec la question de recherche.

Les enregistreurs de plancton en continu (EPC) sont des appareils constitués de longues bandes de soie qui sont remorqués par des navires et qui permettent de capturer de petits organismes marins végétaux (phytoplancton) et animaux (zooplancton) qui vivent près de la surface et représentent un chaînon alimentaire indispensable pour les poissons et les mammifères marins. Utilisés depuis les années 1930, ces appareils ont permis une accumulation extraordinaire de connaissances sur les variations d’abondance de ces organismes et ils continuent aujourd’hui d’être remorqués sur des millions de kilomètres par des bateaux commerciaux participant volontairement à des programmes de suivi scientifique des océans. Ainsi, en remorque des traversiers aux porte-containers, les EPC collectent de précieuses données.

Historiquement, les observateurs ont noté les espèces capturées et leur abondance, mais aussi une autre information utile. Lorsqu’un EPC était emmêlé par un débris de plastique comme un sac ou un fil de pêche à la dérive, la chose a été notée dans les journaux de bord. Les auteurs de l’étude ont consulté les registres de l’Atlantique Nord de 1957 à 2016, pour découvrir qu’en moyenne, le nombre d’EPC enchevêtrés par des débris de plastique a triplé en moyenne depuis 2000 par rapport aux décennies précédentes. Le phénomène affecte aujourd’hui en moyenne 3 % des EPC alors que la situation était extrêmement rare avant 1970. Le premier sac de plastique par exemple a été capturé au nord de l’Irlande en 1965. Les débris d’engins de pêche représentent 55 % des causes d’enchevêtrement. Pour s’assurer de la validité de leurs observations, les chercheurs ont vérifié les autres facteurs d’enchevêtrement des EPC, par exemple les captures de débris d’algues ou de poissons, et n’ont vu aucune différence significative entre les décennies sur toute la période de référence.

Les chercheurs en concluent que l’industrie de la pêche est un des grands contributeurs au problème du plastique dans les océans et que le phénomène est récent. Toutefois, les livres de bord ne révèlent rien sur les microdébris de plastique, ce qui pourrait être une information beaucoup plus intéressante. Il faudra donc plus de recherche, bien sûr. Malgré tout, la contribution de cette étude à la compréhension de l’histoire des continents de plastique est édifiante.

J’ai trouvé intéressante cette étude qui illustre que lorsqu’on dispose de données rigoureuses et systématiques, sur de longues périodes, on peut alimenter la recherche de façon quelquefois surprenante. De plus, maintenant qu’on dispose de cet indicateur, il devient possible de faire des suivis décennaux pour valider l’efficacité de la mise en œuvre de politiques visant à réduire les sources de plastique dans les océans sur une base régionale. Cela pourrait être un outil encore plus puissant dans des mers intérieures comme le golfe du Saint-Laurent.