Claude Villeneuve
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Le fossé continue de s’agrandir

CHRONIQUE / En 2010, au lendemain de la conférence de Copenhague, on évaluait que l’humanité avait trente années pour mettre en oeuvre des moyens pour réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre de manière à stabiliser le climat planétaire à la fin du siècle sans dépasser la cible de 2 degrés Celsius. Les pays s’étaient engagés à déposer à la conférence de Cancún des plans concrets pour y arriver. Mauvaise nouvelle : les émissions ont continué d’augmenter (+14 %) et il ne reste plus aujourd’hui que 10 ans avant que la cible ne soit plus à notre portée.

La semaine dernière, la revue Nature publiait une synthèse résumant les enjeux soulevés par le rapport Emission Gap publié depuis 2010 par le Programme des Nations Unies pour l’environnement. Cette publication annuelle mesure le fossé entre les engagements des États et ce qu’il faudrait faire pour atteindre cet objectif à l’aune des émissions mesurées. C’est consternant. En dix années de discussions et de promesses, nous avons gaspillé les deux tiers de la marge de manoeuvre qui nous restait. Pire encore, les engagements pris par les pays, loin de réduire les émissions à l’horizon 2030, s’ils sont réalisés – et ce n’est pas gagné –, se traduiront par une légère augmentation des émissions de GES annuelles. Bref, la gouvernance climatique au niveau politique ne semble pas donner de résultats. Le fossé entre les promesses et les résultats s’est multiplié par quatre en une décennie. Bravo ! Pour atteindre la cible de 2 °C, il faudrait que les émissions globales baissent de 3 % par an dès 2020 jusqu’en 2030 et continuent de le faire par la suite. Pour atteindre le 1,5 °C, il faudrait une baisse de 7 % par année… Ça va prendre plus qu’un coronavirus !

Bien sûr, il ne faut pas cesser de travailler. Jusqu’à maintenant, 76 pays parmi les 192 qui ont signé et ratifié l’accord de Paris ont pris l’engagement d’être carboneutres en 2050. Quatorze régions et États – le plus grand étant la Californie – ont fait de même. Au total, ces joueurs représentent 21 % des émissions mondiales. Le prix de l’électricité de sources renouvelables et des batteries baissant plus rapidement que prévu, il y a de l’espoir de voir baisser l’usage du charbon dans ce secteur. La lutte contre la pollution atmosphérique et ses effets délétères sur la santé pourrait aussi constituer un atout dans la transition énergétique.

Mais il y a d’autres engagements qui ne réfèrent pas à la volonté politique – denrée rare, s’il en est –, mais à l’initiative des acteurs de l’économie, des citoyens et des municipalités. Par exemple, au sommet de Davos, plusieurs grandes entreprises ou secteurs industriels ont pris l’engagement de devenir carboneutres. De même, de grands fonds d’investissement sortiront leur argent du secteur de l’énergie fossile, visant la carboneutralité de leurs portefeuilles. De grandes villes membres du C40 ont commencé à réduire leurs émissions et visent aussi la carboneutralité, indépendamment des politiques nationales. C’est aussi à la portée de plus petites municipalités au bénéfice de leurs citoyens.

L’objectif de stabiliser le climat est un prérequis pour réaliser les autres objectifs de développement durable des Nations Unies. Il existe de nombreuses synergies entre les cibles dans le domaine de la réduction de la pauvreté, de la sécurité alimentaire, de la santé, de l’éducation, de l’égalité des genres, de l’eau potable et de l’assainissement, de l’énergie et du climat. Il en va de même pour l’urbanisation durable, les infrastructures, la réduction des inégalités, les modes de production et de consommation durables et la protection des océans et des écosystèmes terrestres, pour ne nommer que ceux-là. Même l’accès à la justice et le partenariat international peuvent bénéficier de la lutte aux changements climatiques.

Le fossé s’agrandit à cause de l’incurie des politiciens ? Alors, qu’est-ce qu’on attend pour s’y mettre ?