Claude Villeneuve
Le Quotidien
Claude Villeneuve

Le côté sombre des applis de transport

CHRONIQUE / Il y a dix ans, quand Uber a introduit la première application de transport permettant aux automobilistes de faire profiter les piétons de leur voiture pour se déplacer plus aisément en ville, nombreux sont ceux qui ont cru que cette forme d’économie de partage serait avantageuse pour l’environnement. Ce n’est pas ce que conclut un rapport publié la semaine dernière par l’ONG américaine UCS (Union Of Concerned Scientists).

En 2018, Uber avait enregistré plus de 10 milliards de courses aux États-Unis alors que Lyft, un concurrent, en avait 1 milliard. L’industrie du taxi, en comparaison, a perdu la moitié de son achalandage depuis 2012 et ne représente plus que le cinquième du volume des courses, tous fournisseurs confondus. Bien sûr, lorsque le conducteur partage son véhicule, on peut imaginer qu’on le rend plus efficace, puisqu’il transporte deux personnes plutôt qu’une, à condition qu’ils se rendent à la même destination. En plus, cela pourrait représenter un véhicule de moins dans la congestion. Mais cela cache une réalité pas mal moins reluisante. Même si les véhicules qui offrent ce service sont en moyenne moins gourmands et plus récents que la moyenne des véhicules personnels du parc automobile américain, l’UCS a calculé qu’un kilomètre parcouru avec ce genre de service était 47 % plus polluant qu’avec une auto personnelle. Cherchez l’erreur.

Dans un monde idéal, la voiture qui vous prend en charge devrait se trouver à proximité de l’endroit où vous l’appelez et maximiser son déplacement en prenant un ou plusieurs autres passagers dans la même course, à l’aller comme au retour. Mais ce n’est pas ce qui se passe. La majorité des courses exigent un certain nombre de kilomètres où le chauffeur est seul dans son véhicule. Il y a donc une dépense inutile de carburant, donc des émissions supplémentaires de polluants atmosphériques affectant la qualité de l’air urbain, des émissions de gaz à effet de serre supplémentaires et une contribution non négligeable à la congestion urbaine. Le rapport précise que la situation serait globalement préférable sans ces applis, car leur facilité d’utilisation incite un plus grand nombre d’utilisateurs à se prévaloir du service. Bien sûr, cela se fait au détriment du transport en commun, du transport actif, à pied ou à vélo, et des taxis conventionnels. D’ailleurs, par rapport à la moyenne des émissions, toute forme de déplacements incluse, les kilomètres Uber sont 69 % plus polluants.

Bien sûr, il y a des situations où l’utilisation des applis de transport peut amener un bénéfice pour l’environnement. Par exemple, avec des véhicules électriques qui ne produisent pas d’émissions polluantes, ou encore lorsque les trajets sont partagés entre voisins qui se rendent à un même endroit ou qui partagent une partie de la course. Cela s’apparente alors à une forme de covoiturage ou de taxi-bus. On peut aussi penser au transport intermodal où une course partagée permet de se rendre à une gare de train ou à une station de métro.

Les applis de transport sont là pour rester. Comme beaucoup de choses dans le domaine de la consommation de masse, les gains d’efficacité sont le plus souvent effacés par l’augmentation de l’utilisation. En l’absence de réglementation, ce genre d’innovation tend à se développer de façon anarchique et nuit à la performance des alternatives.

Le rapport recommande de réglementer davantage ce secteur de manière à favoriser les véhicules électriques et les courses partagées. On conseille aussi que les entreprises qui exploitent ces applis partagent leurs données avec les villes pour favoriser l’intermodalité. Bref, d’appliquer une vision systémique prenant en considération la satisfaction des besoins du plus grand nombre au profit de l’efficacité et de la qualité de l’environnement. C’est la façon de penser un développement durable.