Chroniques

Alors, qui est de trop?

CHRONIQUE / C’était à Strasbourg il y a trente ans. J’enseignais aux futurs éco-conseillers les grandes problématiques environnementales qui affectaient déjà la planète et nous faisaient craindre pour le futur. Dans la classe, un étudiant me demande : « Professeur n’y a-t-il pas trop d’humains sur terre ? » La question méritait qu’on y réfléchisse.

Théâtralement, je descends de l’estrade et je vais à l’arrière barrer la porte. Puis, sans un mot, j’ouvre les fenêtres (hé oui, les fenêtres s’ouvraient à cette époque !). Nous étions au quatrième étage. Je remonte sur la tribune et demande à la classe : « Alors, qui est de trop ? » Silence.

Chroniques

F1: la paille dans l’oeil du voisin

CHRONIQUE / La semaine dernière, l’équipe de l’émission scientifique Les Années lumière de Radio-Canada m’a demandé de répondre à une question d’un auditeur. Ce dernier voulait savoir combien il fallait planter d’arbres pour absorber le CO2 émis par une voiture dans une course de Formule 1 comme le Grand Prix de Montréal. La question mérite une réflexion plus large.

Pour la course, une voiture consomme de 50 à 75 litres par 100 kilomètres et parcourt 305 km. Cela représente de 600 à 700 kilos de CO2. C’est la quantité que cinq épinettes noires mettront 70 ans à absorber dans le nord du Lac-Saint-Jean, selon les équations que nous utilisons avec Carbone boréal.

Opinions

Subventionnons-nous les carburants fossiles?

CHRONIQUE / La fiscalité est un domaine complexe dans lequel je n’ai aucune compétence, sinon comme payeur d’impôts et de taxes. Toutefois, dans mon domaine d’expertise, il faut s’intéresser aux forces motrices qui motivent les choix de société à l’origine des problèmes environnementaux. C’est dans cet esprit que j’ai pris connaissance d’un rapport du Fonds monétaire international (FMI) qui fait état des subventions données par les États à l’industrie des carburants fossiles, pétrole, charbon et gaz naturel. Le portrait qu’on y trace met bien en perspective l’insondable duplicité du discours politique sur la lutte aux changements climatiques.

Les chiffres à l’échelle mondiale sont difficiles à concevoir, mais avec des subventions de 4 700 milliards de dollars US en 2015 et une estimation de 5 300 milliards en 2017, cela représente 6,5 % du produit mondial brut… En tête de liste, la Chine subventionne à hauteur de 1 400 milliards, les États-Unis à 649 milliards, la Russie à 551 milliards, la Communauté européenne à 289 milliards et l’Inde à 209 milliards, ce qui représente 58 % du total. 

Le Canada avec 43 milliards $ US semble un tout petit joueur, mais si on remet ce chiffre en perspective, cela représente une subvention de 1 600 dollars canadiens par personne… ce qui est 20 % plus élevé que la Chine, mais tout de même deux fois moins que les États-Unis et trois fois moins que l’Arabie saoudite et la Russie.

Environnement

Halte à l’exportation des déchets !

CHRONIQUE / Le commerce international est un phénomène aussi vieux que la civilisation. Dans l’antiquité, les Phéniciens parcouraient la Méditerranée, des caravanes de marchands suivaient la route de la soie, de la Chine jusqu’à Antioche en passant par l’Afghanistan, l’Iran et le Moyen-Orient. Le trafic des galions entre l’Amérique centrale et l’Espagne, la route du rhum et du sucre, et l’exportation de bois et de fourrures ont créé notre infrastructure économique et fait la richesse des empires. Aujourd’hui, plus que jamais, les échanges commerciaux ne cessent d’augmenter en volume. Cela se reflète dans la croissance du trafic maritime, ferroviaire et routier.

Si, dans le passé, on exportait et importait des marchandises de grande valeur, aujourd’hui, les navires transportent n’importe quoi, y compris des conteneurs de déchets. Sous prétexte que la main-d’oeuvre y est peu chère, on envoie recycler chaque année des millions de tonnes de déchets plus ou moins bien triés, des pays industrialisés vers des pays en voie de développement. Comme on l’a vu récemment avec le contentieux entre le Canada et les Philippines, les déchets exportés par certaines entreprises ne sont carrément pas recyclables. En conséquence, comme le dénonçait Greenpeace en début d’année, des déchets de plastique canadiens se retrouvent sur les plages indonésiennes. Bref, pas vus pas pris, nous exportons nos problèmes plutôt que de payer le prix d’une bonne gestion des matières résiduelles. C’est un peu comme si on abaissait nos exigences environnementales au même niveau que celles des pays où nous exportons nos déchets. Il y a là une grande hypocrisie et un enjeu environnemental mondial qui affecte la biodiversité, la santé des populations exposées aux résidus et les changements climatiques. Mais le commerce international ne tient pas compte de ce genre de choses et les pays qui reçoivent les déchets peuvent rarement les refuser.

Claude Villeneuve

« Chauffer le dehors »

CHRONIQUE / Chez les anciens, c’était une aberration de laisser portes et fenêtres ouvertes lorsqu’il faisait froid. « Arrête de chauffer le dehors », entendait-on quelques fois dans mon enfance lorsqu’on prenait trop de temps à rentrer dans la maison où le poêle peinait à lutter contre le froid. Les choses ont bien changé ! À la mode aujourd’hui, l’outdooring nous incite, au contraire, à profiter de la terrasse en toute saison, quitte à y mettre des appareils de chauffage alimentés au gaz propane pour la chaleur ou l’ambiance d’un feu de foyer. Bref, en termes crus, il est à la mode de « chauffer le dehors ».

Il semble que les publicitaires ne soient jamais à court d’idées pour nous faire gaspiller. C’est à ce prix, paraît-il, qu’on fait rouler l’économie. Produits à usage unique, modes vestimentaires éphémères, dictature de la décoration intérieure. « Pas de changement, pas d’agrément ! », disait le proverbe. Il suffit de visiter votre quincaillier ou votre centre jardin pour voir ce qu’on vous offre pour « chauffer le dehors ». Des dizaines de modèles de chaufferettes, surtout alimentées au propane et coûtant de 150 $ à 1500 $, se disputent votre attention. Au point de vue environnemental, c’est désolant.

Chroniques

Réinventer le mutualisme

CHRONIQUE / Le constat est alarmant. Lundi dernier, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, connue sous l’acronyme IPBES, a rendu public son premier rapport au terme de trois ans de travail. Pour le moment, seul le résumé à l’intention des décideurs est accessible en anglais, mais la version française suivra bientôt et le rapport complet, un colosse de 1800 pages, sera édité et publié un peu plus tard cette année. L’IPBES est à la Convention-cadre sur la biodiversité ce que le GIEC est à la Convention-cadre sur les changements climatiques : un groupe international de chercheurs qui font une revue de la littérature scientifique récente et qui statuent sur les grandes tendances qu’on peut y trouver sur l’évolution de la diversité biologique.

Un million d’espèces sur la planète seraient en voie de disparition. Le chiffre est impressionnant, la réalité est cruelle. Depuis la nuit des temps, l’humanité dépend de la Nature. Les populations de chasseurs-cueilleurs ont quelquefois surexploité les espèces vivantes, mais comme elles en payaient le prix, leurs cultures ont intégré une cosmologie qui les incitait à rechercher un équilibre avec les écosystèmes dont dépendait leur survie. On parle de mutualisme. On pourrait résumer cette posture par « tout être vivant mérite le respect ». Avec l’invention de l’agriculture, il y a environ 10 000 ans, l’attitude a beaucoup changé. « Ôte-toi de là que je m’y mette » serait la formule la plus appropriée pour caricaturer un brin. L’agriculture, même si elle doit compter avec la Nature, amène de profondes transformations dans les habitats et favorise certaines espèces aux dépens d’autres. On maximise ainsi le rendement du territoire en fonction de nos propres besoins et on fait disparaître les espèces concurrentes. Tant que l’activité agricole se déroule sur une portion acceptable du territoire, la résilience des écosystèmes permet tout de même un certain équilibre.

Claude Villeneuve

L’écologie industrielle… pourquoi pas?

CHRONIQUE / L’écologie est une science qui étudie les êtres vivants et leurs interactions entre eux et avec leur milieu. Fondée au dix-neuvième siècle, que vient faire cette science du vivant dans le monde industriel ?

L’expression écologie industrielle a été inventée à la fin des années 1980 dans la foulée des efforts pour rendre opérationnelle la notion de développement durable. Elle décrit les échanges entre des unités de production industrielle ou municipale qui s’alimentent des mêmes flux de matière et d’énergie à différents stades de leurs opérations. Dit plus simplement, les déchets des uns deviennent les intrants des autres. C’est un parallèle avec les écosystèmes où les déchets des végétaux et des animaux sont recyclés par les décomposeurs qui s’en nourrissent et recyclent les éléments minéraux qui seront récupérés par les plantes.

Claude Villeneuve

Les continents de plastique

CHRONIQUE / Chaque année, environ huit millions de tonnes de plastique supplémentaires se retrouvent dans les océans. À ce rythme, on estime qu’il y aura en 2050 plus de plastique qu’il n’y a de poissons dans la mer. Depuis une vingtaine d’années, on constate qu’il s’accumule au gré des courants d’immenses masses de débris de plastique dans les mers du monde. Mais quand cela s’est-il produit ?

Il est très difficile de remonter le temps pour répondre à des questions comme celle-là. On peut prendre appui sur des données indirectes, comme les statistiques de production de plastique dans le monde. Mais entre la production et l’océan, il y a un monde. Après tout, personne ne produit du plastique pour le jeter à la mer… La semaine dernière, un article de la revue Nature Communications (Ostle, C. et al. Nature Commun. 10, 1622 (2019)) présentait une contribution originale pour retracer l’évolution du phénomène depuis 60 ans. De manière surprenante, la source de données utilisée n’avait rien à voir avec la question de recherche.

Environnement

Le bruit maritime, un enjeu émergent

CHRONIQUE / Dans nos vies, le bruit ambiant est une nuisance qui peut engendrer un niveau de stress nocif pour la santé. Bien sûr, il y a toutes sortes de bruits. Circulation, musique des autres, chants d’oiseaux ; ils peuvent définir une ambiance agréable ou dérangeante. Quiconque a vécu quelques jours à New York ou à Paris connaît le bruit de fond des grandes cités. Notre réaction dans un milieu bruyant est d’ajuster le volume de notre voix pour communiquer. Mais au passage d’un gros camion ou d’un motard décérébré, il ne sert à rien de crier, il vaut mieux attendre que la source de bruit soit suffisamment éloignée pour reprendre la conversation. Mais qu’en est-il dans les océans ?

Le son voyage différemment dans l’eau que dans l’air, il n’est donc pas simple de comparer les deux milieux. Dans la revue Nature du 10 avril dernier, un article très intéressant soulevait les enjeux du dérangement occasionné par les différents bruits générés par les activités humaines sur les espèces marines un peu partout dans le monde. Le sujet tombe à pic, dans la perspective d’une augmentation du trafic maritime, mais aussi d’activités comme l’exploration pétrolière et gazière, les forages sous-marins et le dragage, l’utilisation de sonars et j’en passe. Ces bruits, tantôt puissants et brutaux, tantôt continus, représentent pour les poissons, les crustacés et les cétacés une cacophonie dont le niveau sonore peut perturber la communication et augmenter le niveau de stress. Pire encore, certains sons peuvent se propager sur des centaines de kilomètres !

Environnement

Bio ou durable ?

CHRONIQUE / Il y a trente ans, lorsque nous réfléchissions à faire du Saguenay-Lac-Saint-Jean un laboratoire de développement durable, la question des indicateurs de succès m’avait amené à postuler que la proportion d’agriculteurs certifiés bio pouvait être un bon candidat. La question a refait surface à l’occasion d’une entrevue à l’émission Y’a des matins, à l’antenne de la première chaîne de Radio-Canada, à la suite de l’initiative lancée par Carl Bouchard de devenir la première région du Québec 100 % biologique en 2050. En entrevue à la même émission, le 11 avril, Mario Théberge de l’UPA confirmait que la chose serait possible, mais que la région travaillait déjà sur l’agriculture durable, ce qui semblait plus à portée de l’ensemble des agriculteurs. Bio ou durable, quelle est la différence ?

Le deuxième des 17 Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 vise à : « éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable ». Parmi les éléments qui caractérisent l’agriculture durable, on retrouve des « pratiques agricoles résilientes qui permettent d’accroître la productivité et la production, contribuent à la préservation des écosystèmes, renforcent les capacités d’adaptation aux changements climatiques, aux phénomènes météorologiques extrêmes, à la sécheresse, aux inondations et à d’autres catastrophes, et améliorent progressivement la qualité des terres et des sols. » Nulle part ne parle-t-on de certification bio. Mais bien sûr, l’agriculture biologique doit respecter un cahier de charges qui la qualifie automatiquement comme une agriculture durable. Alors, pourquoi ne pas viser 100 % bio ?