Chloé et ses parents adoptifs: Monique Joly et Jacques Damphousse.

Chloé à la recherche de Roselyne

CHRONIQUE / Chloé ne se souvient pas avec exactitude de toutes les paroles de sa mère, mais elle n’a jamais oublié l’émotion ressentie en se demandant: «Oui, mais, pourquoi moi?»

Du haut de ses 2 ans et demi, la fillette venait de comprendre ce qu’il y a à comprendre à cet âge. Elle partait. Sans eux.

En Haïti, Chloé s’appelait Roselyne Delice. Cinquième d’une fratrie de six enfants, elle était une bambine qui parlait sans arrêt et cultivait la joie de vivre du lever au coucher.

«Ma mère a réuni tout le monde pour nous expliquer que j’allais vivre dans un autre pays, au Canada, avec une autre famille. Ce serait mieux pour moi.»

Est-ce qu’elle reverrait ses parents, frères et soeurs un jour?

Il n’a pas été question de ça au moment de les quitter avec sa petite valise.

C’est son père qui est allé la reconduire à l’orphelinat.

La gorge nouée, Chloé arrive néanmoins à sourire en se remémorant la scène qui s’est déroulée il y a vingt-huit ans.

Sans doute incapable de dire au revoir à sa fille, l’homme a mentionné qu’il reviendrait aussi vite, avec un sac de grignotines dont la petite raffolait, des «Cheetos»...

À 2 ans et demi, on entretient l’espoir comme on peut.

«Dans ma tête, je savais que j’allais partir, mais je me disais aussi que mon père allait revenir.»

Il n’est jamais revenu.

«Pour lui, c’était sans doute plus facile de me laisser comme ça.»

Aujourd’hui âgée de 30 ans, la jeune femme de Trois-Rivières vient de renouer avec les siens. En Haïti.

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En janvier dernier, Chloé Joly, 30 ans, a retrouvé sa famille en Haïti. Elle avait 2 ans et demi au moment d’être placée en adoption.

En 1991, Roselyne est devenue Chloé, la fille adoptive de Monique Joly et de Jacques Damphousse.

Elle est arrivée après plusieurs mois à patienter à l’orphelinat, son pays étant plongé dans un climat d’instabilité politique et de violence.

Chloé est débarquée à l’aéroport de Montréal la larme à l’oeil, en tenant fermement son lapin jaune en peluche. Émus de faire connaissance avec leur enfant, ses parents ont tôt fait de gagner sa confiance et son affection.

Ici comme en Haïti, Chloé était une vraie machine à parler. En créole, elle baragouinait des noms, lieux, anecdotes reliés à sa vie d’avant.

Monique a tout noté même en sachant que les faits rapportés par une enfant de cet âge pouvaient présenter un risque d’erreur. C’était mieux que rien.

«Je me disais que ces petites informations allaient peut-être servir un jour.»

Chloé s’épanouissait avec ses parents adoptifs, mais son attachement pour sa famille biologique ne diminuait pas pour autant.

La fillette devait avoir 4 ans lorsqu’elle s’est pointée dans le salon pour annoncer: «Je veux y retourner. Je veux juste les voir.»

Le coeur brisé, Monique et Jacques lui ont fait la promesse qu’un jour, elle pourrait revoir ses parents biologiques, frères et soeurs, lorsque ce serait le «bon moment», a réussi à la convaincre son père.

«Oui, mais pourquoi moi?»

Toujours cette même question en suspens.

Lui-même adopté, Jacques Damphousse a eu cette réponse réconfortante pour celle qui n’avait pas à se sentir abandonnée: «Chloé, tu es tellement belle, ton sourire est tellement radieux et tu es une petite fille tellement brillante que ta mère savait que tu allais t’en sortir.»

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Monique Joly n’a ménagé aucun effort pour retracer la famille de Chloé. Elle a fait les mêmes démarches pour ses deux autres filles, plus jeunes et également adoptées en Haïti.

Pour l’une comme pour l’autre, les documents pour faciliter ses recherches sont demeurés inaccessibles. Dénicher une ancienne adresse relevait également de la mission impossible. Sans parler des ouragans et tremblements de terre qui ont tout compliqué et amenuisé l’espoir de Chloé de retrouver les siens vivants.

C’est en 2011 que la jeune femme a décidé de se créer une page Facebook au nom de Roselyne Delice. En guise de photo de profil, Chloé a utilisé le portrait de la fillette de 2 ans et demi qu’elle était au moment d’être confiée à l’orphelinat.

À l’ère des technologies et des réseaux sociaux, la Trifluvienne s’est dit qu’elle n’avait rien à perdre.

Au début, Chloé allait régulièrement vérifier si quelqu’un, quelque part, lui avait écrit un message susceptible de la mettre sur une piste. Toujours rien. Devenue maman à son tour, elle a graduellement délaissé cette page tombée dans l’oubli jusqu’à ce que Jacques Damphousse entame ses recherches pour retrouver sa propre mère biologique.

Je vous l’ai mentionné plus haut, ce père adoptif est également un enfant adopté. En juin 2018, l’ancien directeur de la prison de Trois-Rivières a profité de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi 113 sur l’adoption pour demander à connaître le nom d’origine de sa mère qu’il savait décédée.

La réponse obtenue par Jacques Damphousse a ravivé l’intérêt de sa fille pour reprendre ses recherches là où elle les avait laissées, sur une page perdue dans l’univers Facebook.

Vous dire sa surprise en découvrant, un lundi soir d’octobre, les messages laissés en 2015 par un Raynel Delice qui se disait son frère.

Chloé, qui se prénommait Roselyne, a vécu de belles et grandes émotions au moment de renouer avec sa mère biologique.

«Tu es ma soeur! Je sais que tu ne me connais pas, mais on t’a cherchée toute notre vie!»

Chloé s’en rappelait, mais prudente, elle a continué de lui poser des questions jusqu’à ce qu’il lui partage une photo d’elle, enfant, dans sa maison au Québec

Plusieurs années auparavant, Jacques Damphousse et Monique Joly avaient donné ce portrait à un avocat qui se rendait régulièrement en Haïti. Ils souhaitaient que cette photo de leur fillette soit remise à ses parents biologiques afin d’établir un premier contact avec eux.

N’ayant jamais eu de retour, le couple en avait conclu que leur demande était restée lettre morte, d’autant plus que du côté du Secrétariat à l’adoption internationale, on leur disait ne pas avoir leurs coordonnées.

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Le 21 janvier dernier, Chloé s’est envolée seule vers Haïti. Elle y est demeurée une semaine, sept jours qui sont passés extrêmement vite pour celle qui avait vingt-huit ans à rattraper auprès des siens qui étaient aussi de purs inconnus.

«Ma petite fille! Je n’en reviens pas que tu sois là», l’a accueillie sa mère en la prenant dans ses bras.

Les deux femmes ont pleuré sous les regards émus des frères, soeurs, oncles et tantes de Chloé. Il y avait malheureusement un grand absent lors de ces retrouvailles, son père qui est décédé à pareille date l’an dernier.

«On m’a raconté que chaque fois qu’il savait que l’avocat de l’adoption était en Haïti, mon père faisait trois heures de route jusqu’à Port-au-Prince pour avoir de mes nouvelles.»

Un jour, l’agriculteur s’était vu remettre la fameuse photo de la petite au Canada. Cette image était tout ce que sa famille connaissait de sa Roselyne, une enfant qui a déjà demandé des Cheetos à sa maman d’adoption.

«Mais je n’ai jamais osé les manger.»

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Chloé Joly

Chloé a été reçue avec générosité par ces gens qui vivent à la campagne dans des conditions très rudimentaires. La minuscule maison se limite à une seule pièce séparée par des rideaux. Sa mère a un lit depuis deux ans seulement. Les autres dorment sur des cartons en guise de matelas.

«Mais qu’est-ce que je fais ici?», s’est demandé Chloé la première nuit avant de se réveiller, au chant du coq et sous le regard émerveillé de sa mère.

«J’ai réussi. Je suis là.»

Chloé a pu mesurer la tristesse laissée par le départ de Roselyne. Sa mère a longtemps pleuré son absence. Peu scolarisée, la femme croyait que sa petite reviendrait une fois grande, à 18 ans et ses études terminées.

Sans nouvelles et inquiète, la femme n’a plus voulu confier d’autres enfants à l’adoption. «J’ai cinq autres frères et soeurs qui sont nés après moi. On leur a toujours parlé de moi.»

«Je peux mourir maintenant. J’ai revu ma fille», lui a dit sa mère en l’étreignant avant son retour, le 28 janvier.

Chloé s’est promis de retourner en Haïti qu’elle a quitté juste avant les violentes manifestations qui secouent le pays en ce moment. La Trifluvienne attendra une période d’accalmie pour aller présenter ce qu’elle a de plus précieux, son fils âgé de 6 ans.

Chloé a créé une page Go fund Me «Aider ma famille biologique en Haïti».

«Ma mère et quelques-uns de ses enfants et petits-enfants vivent dans une maison sans électricité ni eau. Avec les dons que j’espère recueillir, je veux essayer d’améliorer leur qualité de vie.»

Personne ne lui a fait une telle demande lors de son séjour, tient à préciser celle qui a cependant été à même de constater les besoins.

Reconnaissante envers cette femme qui lui a donné la vie, Chloé connaît également sa chance d’avoir grandi auprès de parents adoptifs et combien aimants.

Jacques Damphousse et Monique Joly écoutent leur fille me raconter son histoire qui peut s’avérer une source d’espoir pour les personnes adoptées à l’étranger qui désirent retrouver leurs origines.

Saluant son courage, ils se disent heureux pour Chloé qui n’a jamais abandonné la quête de la petite Roselyne.