Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Si les mamans de tout-petits sont plus nombreuses à être actives sur le marché du travail au Québec, plus qu’ailleurs au pays ou aux États-Unis, c’est notamment parce que les parents peuvent ici compter sur des services de garde éducatifs régis et subventionnés ou donnant droit à un crédit d’impôt.
Si les mamans de tout-petits sont plus nombreuses à être actives sur le marché du travail au Québec, plus qu’ailleurs au pays ou aux États-Unis, c’est notamment parce que les parents peuvent ici compter sur des services de garde éducatifs régis et subventionnés ou donnant droit à un crédit d’impôt.

Un autre «envoye à maison»

CHRONIQUE / Avec la reprise graduelle des activités et le déconfinement, le manque de places en garderie ne doit pas signifier un autre «envoye à maison», destiné cette fois aux travailleuses mères de jeunes enfants.

Si les mamans de tout-petits sont plus nombreuses à être actives sur le marché du travail au Québec, plus qu’ailleurs au pays ou aux États-Unis, c’est notamment parce que les parents peuvent ici compter sur des services de garde éducatifs régis et subventionnés ou donnant droit à un crédit d’impôt.

Ces précieux services de garde ne sont pas épargnés dans la présente crise sanitaire. Des incertitudes planent sur l’après.

Le personnel se sent négligé et non reconnu socialement et financièrement, si bien que certains appréhendent que la pénurie de main-d’oeuvre s’accentue dans ce domaine. Les inscriptions en techniques d’éducation à l’enfance déclinent de 20 % depuis 2014, signale la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ-CSQ).

Faute d’un soutien gouvernemental, des garderies non subventionnées prévoient par ailleurs fermer leurs portes. Par crainte du coronavirus, des responsables de garde en milieu familial n’accueillent pas d’enfants, forçant ainsi des pères et des mères à trouver un plan B.

Qui prendra la relève si des parents n’ont pas de place pour leur rejeton dans leur CPE ou leur garderie à leur retour au travail parce que le nombre d’enfants qui peuvent y être accueillis est limité à cause des consignes sanitaires et de l’absence de plusieurs éducatrices, ou parce que le propriétaire juge qu’il n’est plus rentable de poursuivre ses activités? 

Recourir aux grands-parents, à un proche  ou à la petite voisine peut dépanner mais ne s’avère pas une solution permanente.

Professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, Émilie Genin craint que la crise actuelle marque un retour en arrière pour les femmes. «Est-ce que des femmes vont décider de ne pas retourner travailler?» 

Elle constate que le conflit emploi-famille est très grand en cette période de pandémie où les parents doivent concilier télétravail, travail à l’extérieur, éducation, soins des enfants et dans certains cas, soins à des parents en perte d’autonomie.

Mme Genin ne dispose pas de données sur ce qui se passe durant la pandémie, mais étant donné que les femmes sont toujours celles qui accomplissent le plus de tâches domestiques et qui prennent soin des enfants, elle présume que ce sont elles qui depuis la mi-mars, désinfectent et font le plus l’école à la maison.

Si le scénario faisant état de la perte de 20 000 places subventionnées en garderie se concrétise, le retour à la normale n’est pas pour demain. Si une réorganisation familiale s’impose parce que les places en CPE ou en garderies sont rares ou que les services sont de moindre qualité, des femmes seront peut-être tentées ou incitées à rester à la maison. 

Or, rappelle Mme Genin, la clef de l’égalité entre les hommes et les femmes est l’émancipation financière des femmes. Rester hors du marché du travail quelques années a des conséquences.

Lorsque la professeure m’a fait part de sa crainte en entrevue mercredi dernier, j’avoue avoir été sceptique sur ce possible retour en arrière. 

Dans un texte publié dimanche dans Le Soleil, Sophie Mathieu, PhD en sociologie de l’Université de Montréal, et chercheuse postdoctorale en sociologie et experte de la politique familiale québécoise, déplore le peu de valorisation du travail des éducatrices en garderie et fait également état de ce danger qui guette les mères.

L’auteure rappelle que «dans l’ensemble des sociétés développées, la participation des femmes au marché du travail est directement liée à la disponibilité des services de garde et à l’acceptabilité sociale de leur utilisation».

«Serions-nous en train d’assister à un retour sournois et pernicieux à des valeurs conservatrices qui identifient la famille- et plus particulièrement la mère- comme étant la mieux placée pour offrir des soins en période de crise?» demande Mme Mathieu.

Cette dernière souligne aussi que des inégalités persistent entre les hommes et les femmes dans le temps que consacre chacun aux tâches ménagères et au soin des enfants.

Les femmes gagnent une minute par année, avait glissé en entrevue la professeure Genin. «Grâce à leur partenaire, mais aussi grâce aux avancées technologiques et à des appareils qui permettent de sauver du temps».

Gare à ne pas perdre le terrain qui a pris tant de temps à gagner.