Bernard Tremblay, président de la Fédération des cégeps du Québec

L’heure du réveil au cégep

CHRONIQUE / De nombreux jeunes s’inscrivent au cégep, mais trop peu — 63 % — en sortent avec un diplôme en main. Le taux de diplomation stagne depuis 20 ans. Il serait temps de s’en préoccuper davantage.

Ce décrochage coûte cher individuellement et collectivement, et prive également le Québec d’une main-d’œuvre qualifiée dont il a grandement besoin pour accroître sa productivité et être compétitif.

On se désole du taux de décrochage à l’école secondaire. Depuis des années, le ministère investit et les écoles tentent de différentes façons de mener plus de jeunes à la fin de leurs études secondaires avec succès. 

Cette mobilisation doit se poursuivre et s’intensifier au-delà du cinquième secondaire. 

«Cinquante pour 100 de nos besoins de main-d’œuvre seront comblés par les finissants des écoles, des cégeps et des universités», indiquait vendredi en entrevue le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay. 

Puisque l’autre moitié des postes à combler ne peut l’être seulement avec l’immigration, le maintien en emploi des travailleurs plus âgés et l’insertion en emploi de gens à l’écart du marché du travail, il estime que le Québec n’a pas le choix de former et de diplômer plus de jeunes et d’adultes.

M. Tremblay fait valoir que sur les 90 000 emplois créés en 2017, plus de 80 % exigeaient une formation postsecondaire, selon les données d’Emploi-Québec.

Les cégeps ne sont plus menacés de fermeture. Québec a même modifié et rehaussé le financement pour donner de l’oxygène aux établissements en région. La Coalition avenir Québec a pris le pouvoir et ne parle plus d’abolir les cégeps que François Legault qualifiait en 2011 de «maudite belle place pour apprendre à fumer de la drogue».

Le premier ministre répète qu’il veut davantage d’emplois payants au Québec. Son ministre du Travail et de l’Emploi mène une Grande corvée pour trouver des solutions aux pénuries de main-d’œuvre. Même si le ministre de l’Éducation est bien accaparé par l’implantation des maternelles quatre ans et la rareté de main-d’œuvre dans les écoles primaires et secondaires, il ne doit pas négliger les cégeps. 

Lorsqu’il était ministre péquiste de l’Éducation, François Legault avait introduit des plans de réussite. Depuis deux ans, la Fédération des cégeps souhaite une réflexion plus large sur la réussite. «Qu’est-ce qui marche et qu’est-ce qui ne marche pas? Comment faire pour que plus de gars, d’autochtones, de francophones et de jeunes de milieu socio-économique plus faible viennent au cégep et décrochent un diplôme?» 

Certains craindront sûrement que les collèges deviennent des manufactures à main-d’œuvre pour les entreprises et que la formation générale dispensée dans les cégeps prenne le bord. 

Bernard Tremblay se veut rassurant. Il note que la pensée critique, la capacité de séparer le vrai du faux et un plus haut niveau de littératie et de numératie sont des compétences de plus en plus recherchées. La formation générale (littérature-français, philosophie, éducation physique, anglais ou français langue seconde) dispensée aux étudiants inscrits dans une technique ou au pré-universitaire est là pour rester, dit-il, sans toutefois exclure quelques modifications. 

La Fédération étudiante collégiale prône pour sa part «une modernisation de la formation générale dans une perspective d’attractivité pour la population étudiante». Pour les cours de français et de philosophie, elle voudrait notamment des «contenus thématiques qui seraient plus attrayants pour les cégépiens». À suivre et à préciser. 

Le ministre de l’Éducation a affirmé cette semaine au Journal de Québec qu’il était ouvert à revoir la formation générale. «[…] mais d’aucune façon je suis ouvert à ce qu’on la diminue, qu’on l’amenuise, qu’on la rende optionnelle ou facultative». 

Sur une tablette de son ministère, Jean-François Roberge peut sans doute retrouver le rapport de Guy Demers produit à la suite du sommet sur l’enseignement supérieur tenu par le gouvernement péquiste après le conflit opposant des étudiants et le gouvernement Charest au printemps 2012.

Dans un rapport portant sur l’offre de formation collégiale, Guy Demers écrivait en 2014 que la formation générale «a bien servi le modèle collégial jusqu’ici, mais son déphasage avec l’évolution de la société depuis les 50 dernières années compromet la valeur de son apport pour les années à venir». 

«Même si une remise en question de la formation générale est une opération éveillant de grandes sensibilités et touchant un nombre important d’enseignants dans tous les collèges, le Québec ne peut se permettre de faire l’économie d’une telle réflexion : ce dossier est prioritaire pour nos étudiants et, plus largement, pour notre société qui aura plus que jamais besoin des diplômés de la formation collégiale au cours des prochaines décennies».

Jusqu’où ira le ministre Roberge dans sa révision?