Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton

Les «vieux» et le fantasme institutionnel

CHRONIQUE / Le Québec n’écoute pas les personnes âgées. Depuis la fin des années 60, les gouvernements ont toujours le même «fantasme institutionnel» alors que celles-ci souhaiteraient rester à la maison plutôt que de cohabiter avec d’autres aînés dans une résidence privée ou dans un CHSLD, constate le sociologue Jacques Roy.

«Le Québec n’est pas une société distincte au niveau de la prévalence des problèmes de santé des personnes âgées», affirme en entrevue le chercheur qui a publié en 1994, L’histoire du maintien à domicile ou les nouveaux apôtres de l’État, et en 1998, Les personnes âgées et les solidarités. La fin des mythes. M. Roy a aussi enseigné au Cégep de Sainte-Foy. Il est maintenant rattaché au pôle d’expertise et de recherche en santé et bien-être des hommes.

Comment expliquer que les personnes âgées soient ici trois fois plus nombreuses qu’ailleurs au Canada à vivre dans des CHSLD ou des résidences pour aînés?

Dès le début des années 80, relève Jacques Roy, le Québec affichait déjà l’un des taux d’hébergement institutionnel les plus élevés en Occident.

Selon le sociologue, contrairement à d’autres provinces ou d’autres pays d’Europe, le Québec privilégie la voie de l’hébergement en institution depuis trop d’années, au lieu d’investir massivement et de se mobiliser afin de maintenir les personnes âgées à la maison. 

D’où son expression de «fantasme institutionnel». Il dit aussi que Québec développe ses services aux aînés «de façon schizophrène» depuis des décennies.

Il rappelle qu’à la fin des années 60, la population québécoise était jeune et l’État construisait des centres d’accueil au rythme des polyvalentes. On offrait des services d’hôtellerie pour récompenser les «vieux» dont certains conduisaient encore leur voiture et partaient quatre mois dans le Sud.

Le profil des personnes hébergées en CHSLD ou dans une ressource intermédiaire (RI) a bien changé depuis. 

Même si dès le milieu des années 70, il était connu que le Québec serait confronté au vieillissement le plus rapide en Occident, il a continué de miser sur l’hébergement et a peu développé les soins et services à domicile, contrairement à ce qui se faisait ailleurs. 

«Le discours est au maintien à domicile, mais la figure imposée l’oblige à investir dans les hôpitaux et l’hébergement.» 

Pour lui, c’est comme si on avait décidé de construire une autoroute pour le fermier afin qu’il puisse se rendre de sa maison à sa ferme. «Ce n’est pas nécessaire.» 

Le chercheur observe qu’au Québec, on part souvent sur des modes. On passe d’un extrême à l’autre. «S’il y a un comité de travail, le sujet devient le plus important au monde.» Il déplore que par la suite, des données empiriques n’appuient pas toujours la prise de décision.

M. Roy est convaincu que si les gouvernements successifs avaient écouté les personnes âgées et regardé au-delà d’un mandat électoral de quatre ans, l’offre de soins à domicile serait plus grande au Québec et la province n’aurait pas le record des aînés vivant regroupés.

Selon lui, les personnes âgées ne veulent pas «casser maison». Faute de services suffisants pour répondre à leurs divers besoins, pas seulement de soins de santé, elles s’y résignent.

La pandémie qui frappe expose les limites et les lacunes des services offerts aux aînés en perte d’autonomie. Elle envoie aussi l’image tronquée que tous les citoyens qui ont franchi le cap de la soixantaine sont fragiles et inactifs. 

M. Roy souligne que 90 % des personnes âgées fonctionnent bien et n’ont pas de problèmes importants de santé. «On ne parle jamais d’elles. Seulement du club du 10 % en CHSLD ou autres résidences du genre.»

Si bien qu’un jeune qui n’a pas de contact avec des aînés et qui s’en tient à ce qu’en disent les médias peut croire qu’ils sont tous fragiles, inactifs, qu’ils portent des culottes d’incontinence et doivent être pris en charge. C’est un miroir déformant de la perte d’autonomie et de la vieillesse, selon le sociologue.

L’essayiste François Ricard a déjà dit que «lorsque les baby-boomers atteindront l’âge de la retraite, la vieillesse sera à la mode». 

M. Roy constate que les «boomers» sont plus actifs et ne se sentent pas vieux. 

Cette génération de «vieux» sera-t-elle moins silencieuse que les précédentes? 

Encore faut-il que les dirigeants et le reste de la société les écoutent et tiennent compte de leurs points de vue.

«On savait qu’on allait frapper un mur avec le vieillissement de la population. Des gens ont fait des travaux admirables pour se doter d’une politique publique pour y faire face, mais on ne les a pas écoutés.»

Eux non plus.