Brigitte Breton
À Québec, les résidences visées par la grève sont les Appartements de Bordeaux (photo), le Domaine de Bordeaux, le Faubourg Giffard et le Manoir Archer.
À Québec, les résidences visées par la grève sont les Appartements de Bordeaux (photo), le Domaine de Bordeaux, le Faubourg Giffard et le Manoir Archer.

La grève en temps de pandémie

CHRONIQUE / Un avis de grève illimitée dans sept résidences du Groupe Chartwell à Québec et à Saguenay étonne. Une grève en temps de pandémie? Un stress supplémentaire pour des personnes âgées déjà éprouvées par des semaines de confinement? Coup de force d’un syndicat qui profite de l’état de crise ou entêtement d’une entreprise qui ne veut pas sacrifier de profits? Et si c’était l’heure de vérité?

Les personnes, en majorité des femmes, qui oeuvrent auprès des personnes âgées hébergées dans des résidences privées, des ressources intermédiaires ou des CHSLD sont trop souvent sous-payées.

D’où le manque de personnel qui sévit depuis des années dans ce type d’établissements et qui a de lourdes conséquences pour les aînés hébergés. La pandémie l’a révélé dramatiquement et nous en payons collectivement le prix depuis plus de trois mois.

Il faut que ça change.

Pour avoir du personnel formé, fiable et stable auprès des personnes âgées, il faudra améliorer les salaires et les conditions de travail. Les remerciements et les titres «d’essentiels» et «d’anges gardiens» sont insuffisants. La reconnaissance doit se traduire sur les chèques de paye.

Le premier ministre François Legault l’a reconnu. Il regrette de ne pas avoir haussé plus tôt le salaire des préposées aux bénéficiaires dans le secteur public. Il estime également que le secteur privé doit augmenter la rémunération de ses employés.

C’est l’objectif du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ) qui a transmis mercredi au Tribunal administratif du travail des avis de grève illimitée pour sept résidences du Groupe Chartwell si une entente pour le renouvellement des conventions collectives n’est pas conclue d’ici le 10 juillet.

À Québec, les résidences visées sont les Appartements de Bordeaux, le Domaine de Bordeaux, le Faubourg Giffard et le Manoir Archer. Environ 500 employés pourraient déclencher un arrêt de travail à Québec et à Saguenay. Ces résidences sont situées en zone froide et le syndicat assure que l’avis de grève serait retiré s’il y avait éclosion de COVID-19.

Néanmoins, le moment n’est-il pas inopportun pour menacer de recourir à la grève? Le personnel ne risque-t-il pas de se tirer dans le pied et de se faire accuser de prendre de vieilles personnes en otage alors qu’un virus qui a fait des centaines de victimes chez les aînés rôde toujours?

«Les gens sont à bout. Il faut qu’il se passe quelque chose», répond Sylvie Nelson, présidente du SQEES.

Elle explique que des conventions collectives sont échues depuis 2018, qu’il y a eu des séances de conciliation avec les représentants patronaux, que le syndicat a proposé des négociations intensives, que l’objectif du syndicat n’est pas de déclencher des grèves et que l’employeur ne propose que des miettes.

Moins de 15 $ l’heure pour donner des soins et des services aux personnes âgées des résidences privées est jugé insuffisant. «On ne demande pas la lune. On ne veut pas non plus que les résidents paient plus. Ils paient déjà assez cher».

Selon Mme Nelson, certains déboursent 2000 $ voire 5000 $ et plus par mois. «On veut seulement que Chartwell et ses actionnaires partagent les profits».

Sans nommer aucun propriétaire, François Legault a soulevé la question à sa conférence de presse du 4 juin. «Il y a des petites résidences privées qui vont peut-être avoir besoin d’aide financière, mais il faut comprendre aussi qu’il y des grandes résidences privées qui vont devoir augmenter les salaires qu’elles paient à leurs employés, là, donc, bon, mais ce sont des entreprises, là, qui sont là pour quand même, aussi, faire des profits».

Sylvie Nelson est bien d’accord pour que l’État vienne en aide aux petites résidences qui permettent de maintenir les aînés dans leur quartier ou leur village. Elle voit mal cependant, et elle n’est sûrement pas la seule, que les taxes et les impôts des Québécois supportent les actionnaires de Chartwell.

Impossible de savoir mercredi où en est le gouvernement Legault dans sa réflexion sur la pertinence ou non d’adopter un décret qui fixerait des conditions salariales minimales pour le personnel syndiqué ou non syndiqué des établissements publics et privés.

Par ailleurs, Québec n’a toujours pas annoncé non plus une entente de principe avec les syndicats du secteur public qui représentent les préposés aux bénéficiaires des CHSLD et des hôpitaux. Le montant de 26 $ l’heure mentionné par M. Legault n’est pas acquis.

Ce sont deux éléments qui teintent les pourparlers entre le SQEES et Chartwell.

Si la pandémie donne du répit et si la situation redevient peu à peu à la normale dans les milieux d’hébergement de personnes âgées, la pression risque de monter aux différentes tables de négociations.

On le voit en France. Les «héros» en blouse blanche rappellent au président français ses promesses. Après plus de trois mois de crise sanitaire, les soignants sortent dans la rue avec leurs pancartes dont l’une indiquant : «Covid passé, soignants oubliés».

«On ne veut pas de médaille ou de petite prime à la sauvette, on veut un salaire à la hauteur de ce que nos métiers apportent à la société», soutenait mardi une aide-soignante citée par l’Agence France-Presse.

Ici aussi, les «essentiels» et les «anges gardiens» vont vouloir que les messages de reconnaissance répétés durant la pandémie prennent une forme réelle, permanente et sonnante.

C’est le moment de vérité.

On accepte de hausser leur salaire ou on leur dit encore d’attendre sous prétexte de ne pas avoir les moyens de leur verser plus de 15 $ l’heure?