Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Jean-François Dinelle (Jeff Le boulanger) 
Jean-François Dinelle (Jeff Le boulanger) 

Jamais le samedi ni le dimanche

CHRONIQUE / Impossible d’aller acheter croissants, pains, bretzels ou tartelettes au citron chez Jeff Le boulanger, la fin de semaine. Le commerce est fermé. Pour des raisons familiales, il ouvre seulement du mardi au vendredi. Et les clients ne manquent pas. «Mes parts de marché et mon chiffre d’affaires sont en hausse», affirme Jean-François Dinelle, le propriétaire. 

Si la pandémie a forcé des marchands à revoir les heures d’ouverture de leur commerce, le boulanger de la rue Charles-Rodrigue, à Lévis, a réglé cette question depuis cinq ans. 

C’est congé la fin de semaine pour lui et son équipe d’une vingtaine d’employés. «C’est trois jours off pour certains. Ça aide à garder le personnel.»

Évidemment, des clients souhaiteraient pouvoir se rendre à sa boulangerie le samedi et le dimanche. C’est beau prévoir des achats le vendredi, mais si des amis se pointent à la maison de façon imprévue, il serait si pratique et bon de pouvoir mettre la main sur ses challah-burgers, ses fougasses ou ses tartes chocolat et poires. 

Vaut mieux avoir un plan B car le boulanger Dinelle n’a pas l’intention de déroger à l’horaire qu’il a établi.

Il annonce d’ailleurs ses couleurs à la porte de son commerce. «Ouvert du mardi au vendredi de 7 à 18h. Samedi et dimanche fermé pour repos et temps en famille. Et ce depuis 2015. Attention : Les grincheux ne peuvent pas entrer». Il précise également qu’il prend des commandes téléphoniques et Internet dès le lundi. 

Lorsque qu’il ouvre son bureau des plaintes sur Facebook, les gens lui demandent pourquoi il ferme la fin de semaine. «Je leur explique. Je ne tiens pas à plaire à tout le monde. Je fais mon deuil de certains clients». Le boulanger lévisien ne souhaite pas non plus vendre ses produits dans d’autres commerces.

Des consommateurs lui disent qu’il pourrait embaucher du personnel pour prendre la relève la fin de semaine. «Si un employé ne rentre pas, c’est moi qui devrai entrer pour faire le travail». Le temps en famille et de repos écoperait. Il refuse de prendre ce risque.

Le commerçant n’intègre pas totalement la règle voulant que le client a toujours raison. Il dit penser d’abord à lui et aux siens.

À 23 ans, il avait déjà une boulangerie dans le Vieux-Lévis, La Bouchée de pain. «Je travaillais plus de 100 heures par semaine.» C’était intenable. 

Lorsqu’il a démarré Jeff le boulanger, il a évité de reproduire le même modèle, le même rythme. Sa blonde n’aurait pas accepté. «J’ai une fille, une blonde. Et j’ai 45 ans. La force et l’endurance physique ne sont pas les mêmes.» 

Ça ne l’empêche pas de travailler plus de 60 heures par semaine. «J’ai été mis sur la terre pour être boulanger.» 

La voie facile cet horaire de travail réduit?

Pas vraiment. «Nous sommes condamnés à l’excellence. Il faut des produits exclusifs et extraordinaires ainsi qu’un service à la clientèle exceptionnel. Il faut être sur la coche pour attirer et conserver les clients.»

Il n’y a pas de boulangeries et de pâtisseries à tous les coins de rue à Lévis. Il est ainsi sans doute plus facile pour M. Dinelle de faire accepter son horaire atypique à la clientèle. 

Il admet que la dynamique pourrait changer si La boîte à pain installait une succursale près de son commerce. La fidélité de ses clients serait alors mise à l’épreuve. 

Certains se sont adaptés et composent très bien avec les heures d’ouverture de Jeff Le boulanger et comprennent que le proprio préserve sa vie familiale et celle de ses employés. D’autres aimeraient toutefois pouvoir acheter ses produits sept jours sur sept.

Le dilemme existe dans d’autres secteurs du commerce de détail.

Au début de la pandémie, Québec a imposé la fermeture des magasins le dimanche. Cette contrainte a été levée en mai. Le Conseil québécois du commerce de détail a voulu savoir en juillet si ses membres envisageaient de fermer le dimanche. «Majoritairement, ils souhaitent garder leurs portes ouvertes cette journée-là. Dans six mois, un an, on verra», indique le directeur général du Conseil, Stéphane Drouin. 

«Pour le moment, ils tentent de rattraper les ventes perdues durant le confinement». Il note que les commerçants s’interrogent davantage sur les heures d’ouverture les lundis et les mardis. 

Selon lui, lorsque les gens sont à la maison, ils peuvent s’accommoder de la fermeture des commerces la fin de semaine. «Quand ils reprennent le travail, ils aiment cependant retrouver cette plage de magasinage». M. Drouin ajoute que la fermeture des commerces le dimanche est plus facile en région ou en l’absence de concurrents.

La pandémie bouleverse le commerce de détail et les habitudes de consommation. «Il y a beaucoup d’incertitudes. On ignore comment les choses vont se placer pour la période des Fêtes». 

Est-ce que le commerce en ligne va continuer de croître? Est-ce qu’il sera plus facile de recruter du personnel lorsque le versement de la PCU cessera? Le magasinage va-t-il devenir encore moins populaire si le les mesures sanitaires et le port du masque sont maintenus? Être dans une file d’attente est plus supportable en été, qu’en novembre sous une pluie glaciale.

L’incertitude économique est un autre élément qui tient les commerçants sur le qui-vive. Si les gens n’ont pas d’emploi ni de prestation d’urgence, ils consommeront moins. Qu’importe l’étendue des heures d’ouverture.