Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton

Interrompre sa retraite pour reprendre la craie

CHRONIQUE / Les enseignants retraités n’accourent pas encore dans les écoles pour offrir leurs services et reprendre la craie, comme le souhaite le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. Il faudra peut-être plus qu’un incitatif financier pour convaincre certains d’entre eux de revenir en classe pour remplacer le personnel que la COVID-19 aura frappé ou épuisé.

Au début de la pandémie, des milliers de Québécois ont répondu positivement lorsque François Legault et ses ministres ont réclamé des bras dans le réseau de la santé ou dans les organismes communautaires privés de leurs «vieux» bénévoles.

Lorsque Québec a lancé une vaste campagne afin de recruter et former 10 000 préposés aux bénéficiaires pour combler les besoins criants dans les CHSLD, les places ont vite été comblées.

Le manque de ressources dans les écoles ne suscite pas encore une vaste mobilisation. Dommage.

Pour que les écoles restent ouvertes durant la deuxième vague comme l’espèrent ardemment le premier ministre François Legault et bon nombre de parents, il faut des profs devant la classe et des suppléants si Mme Karine et M. Charles doivent s’absenter.

Or, des écoles, surtout dans la région montréalaise, manquent toujours d’enseignants et de suppléants. Dans l’espoir d’en recruter 800, le ministre Roberge a invité la semaine dernière les 8000 enseignants qui ont pris leur retraite au cours des cinq dernières années à reprendre du service.

Ce n’est pas encore la ruée même si Québec a revu à la hausse la rémunération habituellement versée aux suppléants. Ceux-ci toucheront dès la première journée 412$ et non plus 212$ pour les 20 premiers jours comme c’était le cas auparavant. Les prestations de retraite demeurent les mêmes.

Malgré tout, l’effet ne se fait pas encore sentir, constate Hélène Bourdages, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES). Elle garde cependant espoir. «L’intérêt financier est là». Mme Bourdages pense aussi que certains auront un «intérêt social» à côtoyer leurs anciens collègues ou élèves.

Si seulement 200 répondaient à l’appel du ministre, elle estime que les besoins ponctuels de suppléance seraient plus faciles à combler.

La tâche est lourde pour les directions scolaires et leur personnel. Mme Bourdages se demande si certains vont toffer jusqu’à Noël. La venue d’enseignants expérimentés pouvant rapidement prendre une classe en charge serait bienvenue.

Lors d’une réunion en début de semaine, le président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement, Nicolas Prévost, a aussi voulu savoir si l’offre de Jean-François Roberge soulevait de l’intérêt. Le sous-ministre n’a pu l’informer. 

Bien sûr, ce sont les centres de services scolaires qui procèdent aux embauches. On imagine cependant que M. Roberge et son équipe doivent être curieux de savoir si des retraités manifestent le désir de revenir au boulot.

Si les «volontaires» sont rares, il faut savoir pourquoi et prévoir un plan B.

Président du Syndicat de l’enseignement de la région de Québec, Daniel Gauthier, ne s’étonne pas que d’anciens enseignants préfèrent profiter de leur retraite récente plutôt que de prendre à nouveau le chemin de l’école. «Plusieurs ont quitté parce qu’ils trouvaient les conditions de travail difficiles. Ils ne vont pas revenir en temps de pandémie». La tâche s’est alourdie.

Il soutient que c’est un marathon depuis le début de l’année pour les enseignants en poste. Les règles sanitaires réduisent le temps où ils peuvent livrer leur matière. Qui plus est, ils n’ont jamais eu autant d’enfants qui arrivent en classe avec autant de retard dans leurs apprentissages. 

Qui est tenté de réutiliser la craie dans ce contexte?

«Ce qu’aiment faire les profs, c’est enseigner», affirme M. Gauthier qui souhaiterait que les enseignants passent moins de temps à désinfecter le matériel et à surveiller les élèves. «Laissez-nous enseigner».

Des syndicats du milieu de l’enseignement demandent à Québec de resserrer les règles sanitaires dans les écoles en zone rouge. Étendre le port du couvre-visage, respecter des bulles-classes dans les services de garde, limiter la circulation d’employés d’une école à l’autre, permettre le télétravail, accroître le dépistage. 

Ils revendiquent que la santé et la sécurité de leurs membres soient protégées comme celles des autres travailleurs en zone rouge.

Hélène Bourdages croit que la fermeture des écoles au printemps et l’enseignement à distance ont fait réaliser à plusieurs citoyens l’importance des écoles et des enseignants. 

À la maison des semaines avec leur progéniture, des parents ont saisi qu’il n’était pas aussi simple de motiver des élèves et de les faire progresser dans leurs apprentissages. 

Les écoles doivent demeurer ouvertes. Les élèves, particulièrement ceux de milieux défavorisés et ceux qui éprouvent des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage ont souffert des pauses printanières et estivales.

De grands progrès ont certes été réalisés ces derniers mois pour donner de l’enseignement à distance, mais ce n’est pas encore parfait. La présidente de l’AMDES indique qu’il manque toujours d’ordinateurs. 

Le premier ministre Legault disait mercredi que ça lui fait mal au coeur de voir que de plus en plus d’enfants ne peuvent plus aller à l’école à cause de la pandémie. 

Pour éviter que le scénario du printemps se répète, il faut réunir les conditions qui permettront au personnel en place de ne pas tomber malade et qui inciteront les anciens à venir leur donner un coup de main afin que les élèves québécois aient une véritable année scolaire.