Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Ce n’est pas la première fois que la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann affirme que l’omerta est inacceptable et terminée.
Ce n’est pas la première fois que la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann affirme que l’omerta est inacceptable et terminée.

Fin ou interruption de l’omerta dans le secteur public?

CHRONIQUE / «Il n’y a plus d’omerta. On veut que les gens parlent, surtout dans des situations comme ça», a déclaré vendredi la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. Pour éviter d’autres drames et d’autres situations inhumaines, il faudra que la parole des gens sur le terrain puisse aussi se libérer sans risque de représailles après la crise, et que l’écoute persiste.

La levée de la loi du silence ne doit pas être temporaire et ne durer que le temps que cela fait l’affaire des politiciens.

Ce n’est pas la première fois que la ministre McCann affirme que l’omerta est inacceptable et terminée.

Ce n’est pas non plus la première ministre du gouvernement Legault à le faire. 

Son confrère à l’Éducation et à l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a déjà souhaité qu’une disposition soit introduite dans les conventions collectives pour garantir la liberté de parole des enseignants qui dénoncent des problèmes. 

Les syndicats d’enseignants attendent toujours une proposition en ce sens à la table de négociation. 

En décembre 2018, réagissant au cas d’une enseignante visée par une procédure de congédiement après avoir parlé à La Presse, M. Roberge soutenait qu’il était nécessaire d’être capable de nommer les problèmes pour ensuite les régler.

Tous, y compris des ministres, ne l’entendent pas toujours ainsi dans nos vastes et hiérarchiques réseaux de la santé, des services sociaux, de l’éducation et autres ministères.

La semaine dernière, le Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval, dont certains établissements affichaient un très fort taux d’infection de COVID-19, a interdit à ses employés de parler aux médias sans autorisation préalable. 

En prévision du retour à l’école, une commission scolaire, celle du Pays-des-Bleuets, a également rappelé jeudi à son personnel qu’en tout temps, les demandes des médias doivent être référées au service des communications. «L’objectif de cette démarche n’est pas d’empêcher les membres du personnel d’accorder des entrevues, mais bien de préparer ces entrevues en tenant compte des orientations de la commission scolaire. Cela permet également au service des communications d’anticiper les réactions ou autres demandes qui pourraient survenir en lien avec ces entrevues, et ainsi de se préparer en conséquence». 

Vous pensez vraiment qu’un service des communications va autoriser une enseignante à parler si c’est pour dénoncer le manque de matériel ou le non-respect des consignes de distanciation dans une école ou une classe. 

Rappelons aussi que l’automne dernier, Régine Laurent, la présidente de la Commission d’enquête sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, a dû élever le ton et menacer de recourir à tous les pouvoirs de la commission pour que les intervenantes des centres jeunesse puissent venir y témoigner librement.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant a dû s’engager à ce qu’elles témoignent «sans jugement ni contrainte». Sans cet engagement, certaines auraient subi les représailles de leur gestionnaire.

Ça ne va pas toujours de soi. Ce n’est pas toujours souhaité que des employés exposent publiquement leur version de ce qui se passe sur le terrain.

Et rien ne garantit que la soif de savoir de la ministre McCann va persister au-delà de la crise sanitaire.

Lorsque le député péquiste Joël Arseneau lui a demandé vendredi s’il avait bien compris, que l’omerta était terminée et que le personnel pouvait parler librement des lacunes dans l’organisation ou dans la protection, la ministre a répondu : «mais oui parce que nous sommes dans une situation extraordinaire». 

Qu’adviendra-t-il quand la situation ne sera plus «extraordinaire», que le trio Legault-Arruda-McCann n’aura plus à faire le bilan quotidien des morts, à défendre ses choix, et que les médias tourneront leur attention vers d’autres problématiques? 

Ce ne sera plus aussi pertinent ce qu’ont à dire les gens sur le terrain? Le témoignage d’une infirmière ou d’une préposée aux bénéficiaires débordée sera classé automatiquement dans les «cas isolés», les «cas exagérés»?

Andrée Poirier, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, constate qu’à force de parler et de ne pas être entendu, une démobilisation s’installe. «On ne prend plus la responsabilité de rien». L’imputabilité fout le camp.

Heureusement, ce n’est pas le cas partout. Dans des milieux de travail, employés, syndicats et gestionnaires s’écoutent de part et d’autre et ont la volonté de régler les problèmes et non seulement de mettre un couvercle sur la marmite. 

«La loyauté est alors à l’égard de la population». Et non seulement à l’égard de l’employeur et des supérieurs hiérarchiques.

La crise expose des lacunes et des vulnérabilités du système dénoncées auparavant. La pandémie les amplifie.  

Bouleversée par l’expérience vécue par Amina Khilaji dans un CHSLD, la députée de Québec solidaire Catherine Dorion croit que chaque témoignage peut participer à une transformation. «Ce que ça dit sur nous ça pas de bon sens».

Le silence ne doit pas redevenir la règle lorsque la crise sera derrière nous. 

Vendredi, la ministre McCann a lancé un appel aux lanceurs d’alerte et indiqué qu’elle soumettrait aux services juridiques les propositions des députés de l’opposition qui veulent notamment que la protection des lanceurs d’alerte soit assurée. 

Reste à attendre la suite. 

Ce n’est qu’en 2017 que la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard d’organismes publics a été adoptée. Une telle loi était réclamée depuis 2009. 

L’an dernier, le sort réservé au lanceur d’alerte et agronome Louis Robert, employé au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, a bien illustré les failles dans la protection de ceux et celles qui osent dénoncer des actes qui ne sont pas dans l’intérêt du public.