Chronique

Modèle de base et école publique

CHRONIQUE / Le système scolaire public s’apparente de plus en plus à l’achat d’un «char». Les moins fortunés doivent se contenter du modèle de base alors que les mieux nantis ont plusieurs options et le choix du modèle qui pourra les conduire plus loin.

Le gouvernement Legault aime dire qu’il poursuit le travail amorcé dans les années 1960 par la commission Parent avec son projet de loi sur la laïcité.

Dommage qu’avec son projet de loi 12 sur les frais scolaires, il ne manifeste pas le même souci de poursuivre, voire de préserver, le volet majeur du rapport Parent : la gratuité scolaire et la démocratisation de l’accès à l’éducation.

«Réparons le système et offrons ce qu’il y a de mieux à nos enfants», a dit cette semaine à l’Assemblée nationale le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. 

L’affirmation du ministre est trompeuse.

Lui et son gouvernement acceptent que des élèves aient accès à l’école publique à des programmes stimulants (sports, arts, langues, informatique, éducation internationale) parce que leurs parents ont les moyens de payer les centaines de dollars exigés, tandis que des milliers d’autres enfants ont accès uniquement aux services de base, à la classe «ordinaire». 

«Le droit à la gratuité, là, c’est les matières de base, c’est les services particuliers, c’est tout ce qu’il faut pour amener nos jeunes qui ont soit de la douance, soit une facilité normale ou soit des difficultés, des besoins particuliers, de donner 100 % des services professionnels pour que chaque jeune aille au bout de son potentiel. C’est ça notre mission», a soutenu le ministre.

Le portrait est incomplet. 

Dans une même école publique, d’autres enfants ont tout ça et plus encore, et seulement du fait que leurs parents peuvent assumer une facture qui va au-delà des fournitures scolaires.

Sans aller jusqu’à payer un programme de sports équestres à 10 000 $ par année à tout le monde, le Québec doit rétablir l’équité dans le système scolaire public et ce n’est pas en ajoutant des activités parascolaires et deux sorties culturelles gratuites par année qu’il y parviendra. 

Il coûterait des centaines de millions de dollars pour financer la gratuité et les crédits ne permettent pas de financer cette gratuité, a indiqué le ministre Roberge.

Son gouvernement a pourtant trouvé des crédits pour compenser les commissions scolaires qui perdront des centaines de millions de dollars chaque année, et ce parce que la CAQ a promis de réduire les comptes de taxes scolaires en uniformisant le taux de taxation à celui le plus bas existant au Québec.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a signalé au ministre les brèches que comporte son projet de loi en regard de droit à l’instruction publique gratuite et à l’exercice de ce droit sans discrimination pour les enfants en situation de pauvreté. La Commission a rappelé la mise en garde formulée en 2007. 

Frais illégaux et vice caché

En vain. Même si le ministre lui-même a reconnu qu’il était illégal d’imposer des frais aux parents pour des programmes particuliers et qu’il s’agissait en quelque sorte d’un «vice caché» par les gouvernements précédents, il ne corrige pas le tir et ne voit pas la nécessité de contrer la ségrégation scolaire et l’école publique à deux vitesses.

M. Roberge estime que l’entente conclue entre les commissions scolaires et les parents qui les poursuivaient pour des frais en trop — 153 millions $ — préserve le milieu scolaire d’un autre recours du genre devant les tribunaux. Le but de son projet de loi est aussi de ne pas exposer les commissions scolaires à un autre recours collectif. 

C’est à suivre. Apprenant que le ministère savait que réclamer des frais pour les programmes pédagogiques particuliers était illégal, un père dont le fils a suivi un programme de sport-études-hockey a déposé cette semaine une demande d’action collective au palais de justice de Montréal.

Il est désolant de voir que le gouvernement se limite à réduire la facture des frais scolaires plutôt que de favoriser une véritable égalité des chances. 

Au secondaire, les élèves qui fréquentent une école privée ou un programme particulier dans une école publique ont deux fois plus de chances d’accéder au cégep, et respectivement neuf fois et six fois plus de chances d’aller à l’université que ceux inscrits à une école «ordinaire» publique. C’est le rappel que faisait en janvier le professeur Égide Royer, de l’Université Laval.

Le ministre soutient que son projet de loi a été rédigé en suivant trois principes : la clarté, l’équité et l’accessibilité. 

«L’accessibilité, parce qu’avec l’adoption de ce projet de loi là il y aura plus de gratuité qu’avant, et nos écoles seront plus accessibles. Il y aura moins de frais qui seront chargés aux parents». 

«Plus de gratuité qu’avant» pour l’école qui est obligatoire jusqu’à 16 ans ne rend pas les programmes d’éducation internationale, de sports, de langues, d’informatique, de science ou de musique plus accessibles aux enfants de familles moins nanties financièrement.

«[…] les jeunes aiment ces parcours particuliers, les enseignants les aiment, les parents les demandent», disait mardi le ministre. Il a raison.

C’est d’ailleurs pourquoi plusieurs élèves et leurs parents les préféraient au modèle de base.

Chronique

Préposés: c’est raisonnable 13 $ l’heure?

CHRONIQUE / François Legault n’hésite pas à critiquer les salariés qui gagnent trop. Il pointe du doigt les syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour et les employés municipaux. Quand va-t-il se préoccuper de ceux qui ne gagnent pas assez, comme les préposés aux bénéficiaires, payés entre 13 et 15 $ l’heure pour prendre soin des personnes âgées?

Le premier ministre trouve-t-il raisonnable que les femmes et les hommes qui lèvent, lavent, habillent, nourrissent et mettent au lit les aînés ou les personnes non autonomes touchent entre 13 et 15 $ l’heure dans des résidences privées ou des ressources intermédiaires d’hébergement, et 21 $ l’heure dans des centres d’hébergement de soins de longue durée publics?

Son gouvernement aura à négocier le renouvellement des conventions collectives qui viennent à échéance au printemps prochain dans le réseau public. 

Il aura l’occasion d’envoyer un premier signal sur la valeur qu’il accorde au travail des préposés aux bénéficiaires à l’emploi des centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) et des hôpitaux. 

Le gouvernement peut-il espérer attirer et retenir cette main-d’œuvre indispensable au bien-être des personnes âgées en les payant autour de 20 $ l’heure, alors que les gens qui placent des bouteilles sur les tablettes de la Société des alcools touchent tout autant? 

S’il veut mieux traiter les personnes âgées, le travail du gouvernement caquiste ne peut toutefois s’arrêter à la bonification des conditions de travail des employés du secteur public. Il doit également envoyer un signal clair au secteur privé qui accueille des milliers d’aînés vulnérables et en perte d’autonomie. 

Pour que les personnes âgées, semi ou non autonomes hébergées dans des résidences privées ou des ressources intermédiaires puissent aussi recevoir des services par du personnel qualifié qui ne change pas toutes les semaines, il faut également que Québec s’assure que les conditions de travail y sont à la hauteur. 

Besoin du privé

Le secteur public ne peut accueillir et créer de nouvelles places pour toutes les personnes âgées qui seront de plus en plus nombreuses à requérir des services. Le Québec doit compter sur des résidences privées ou des ressources intermédiaires d’hébergement. 

Le député péquiste Harold Lebel l’a bien rappelé mardi en conférence de presse. «On a besoin des résidences privées. [...] Le public n’arrivera pas à offrir de la place pour tous les aînés.»

Si le Québec veut éviter de se retrouver avec un système à deux vitesses, il presse d’agir. Se fier sur du cheap labor dans le privé pour prendre soin de nos personnes âgées n’est pas une option pour faire face au vieillissement de la population. 

Mardi, le Parti québécois, Québec solidaire et le syndicat des Teamsters ont réclamé que Québec adopte un décret pour que les conditions de travail des salariés qui travaillent auprès des aînés soient équivalentes dans le secteur privé et le secteur public.

Est-ce la meilleure formule pour pallier la rareté de main-d’œuvre qui frappe l’un et l’autre? Cela reste à voir.

L’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec approuverait l’idée du décret. Celle-ci a eu du mal en 2016 à convaincre l’ancien ministre Gaétan Barrette de la nécessité de réduire l’écart entre le privé et le public. 

En mars, la Presse canadienne faisait état d’un syndicat de la FTQ qui avait réussi à négocier une hausse de 4,48 $ l’heure dans des résidences privées et à se rapprocher ainsi des conditions offertes dans le réseau public. 

Une chose est certaine, le statu quo est intenable. Et ce n’est pas le dernier comité mis en place par la ministre Marguerite Blais pour développer une nouvelle approche pour l’hébergement et les soins de longue durée qui règlera le problème et fera apparaître par magie du personnel avant 2021. Le temps est à l’action et non au surplace, comme le souligne le Réseau FADOQ, déçu de la mise sur pied d’un autre comité alors que l’action s’impose.

«Si les conditions de vie sont plus agréables pour les résidents, vous ne pensez pas que ça va être plus agréable pour le personnel?» a répondu mardi la ministre à une question des médias. Un petit sac de peppermint avec ça? 

Si le gouvernement et la société veulent des milieux de vie plus accueillants afin que les aînés se sentent comme à la maison, il ne peut éluder la question de la main-d’œuvre.

Le premier ministre Legault ne se gêne pas pour intervenir dans le renouvellement des conventions collectives du secteur privé ou des municipalités.

La semaine dernière, il a rappelé aux maires que leurs employés gagnent en moyenne 30 % de plus que les employés de l’État.

Le chef caquiste est toutefois demeuré muet sur le fait que certains salaires payés dans le secteur public ne font plus le poids avec le privé et la fonction publique fédérale, et prive ainsi le gouvernement québécois d’une précieuse expertise.

Au syndicat représentant les salariés d’ABI en lock-out depuis des mois, M. Legault a demandé d’être raisonnable. Selon lui, il ne faut pas risquer de perdre des emplois à 92 000 $ par année. 

Il y a des risques aussi à laisser nos personnes âgées vulnérables aux mains d’une main-d’œuvre changeante, non qualifiée et mal payée. Ce serait apprécié que le premier ministre s’en préoccupe.

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Maltraitance: un problème majeur de santé publique

CHRONIQUE / «Protéger les enfants, c’est le travail le plus difficile qui soit», estime le Dr Jean Labbé. Il trouve le public bien sévère à l’égard de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), accusée à la fois d’en faire trop et trop peu. «Personne ne s’intéresse aux milliers de cas où la DPJ réussit».

L’homme sait de quoi il parle. Il a travaillé pendant 37 ans comme pédiatre consultant en protection de l’enfance. 

M. Labbé a été notamment cofondateur, en 1976, de la première clinique de protection des enfants, au CHUL, à Québec. Il a été consulté pour l’élaboration de la Loi sur la protection de la jeunesse, en vigueur depuis 1979 et par la suite, lors des modifications apportées à celle-ci. Il a également reçu le prix Victor-Marchessault de défense des enfants de la Société canadienne de pédiatrie.

Retraité depuis 2013, le pédiatre et professeur émérite de la Faculté de médecine de l’Université Laval est également auteur du livre «La maltraitance des enfants en Occident. Une histoire d’hier à aujourd’hui», publié en début d’année aux Presses de l’Université Laval et diffusé sous peu en France, par les Éditions Hermann. Comme bon nombre de Québécois, le Dr Labbé se sent interpelé par la mort tragique de la fillette de 7 ans de Granby. Il se garde bien toutefois de porter un jugement, de pointer un ou des coupables dans ce dossier. 

D’expérience, il sait que les histoires de familles en difficulté et de DPJ sont beaucoup plus complexes que le public le croit ou peut même l’imaginer. Les quatre enquêtes en cours permettront, selon lui, d’exposer les faits, de poser les bons diagnostics et d’éviter, autant que faire se peut, qu’un tel drame se reproduise.

Conséquences d’un problème majeur 

Le spécialiste indique que la maltraitance est un problème de santé publique majeur. «Si un nouveau virus apparaissait et causait autant de décès, de blessures et de conséquences physiques et psychologiques que la maltraitance, les gens réagiraient pour faire des recherches, pour essayer de trouver des façons de régler le problème, pour trouver un remède, un vaccin. On se dirait “tabarnouche, ça n’a pas de sens”».

Il soutient qu’il faudrait accepter collectivement d’investir suffisamment dans la protection de l’enfance, comme on le ferait pour combattre un virus.

Selon la définition et les critères retenus dans différentes recherches, la maltraitance touche entre une personne sur trois, une personne sur huit. C’est dire l’impact de ces mauvais départs, de ces enfances volées. «Ça détruit des vies».

Le pédiatre Labbé rapporte qu’une étude américaine a révélé que les enfants maltraités avaient plus de problèmes de santé physique que les autres à l’âge adulte. 

S’ajoutent les problèmes psychologiques et relationnels des victimes. Qui plus est, le tiers des enfants maltraités maltraiteront à leur tour leur progéniture.

Dès sa quatrième année en médecine, l’étudiant Labbé a constaté et réalisé les ravages de la maltraitance lors d’un stage en psychiatrie adulte. Les mauvais traitements physiques et psychologiques dans l’enfance étaient bien souvent à l’origine des problèmes psychiatriques des patients.

Avant de sabrer dans les budgets ou de réorganiser les services de protection à l’enfance, il faut donc y penser deux fois. Les conséquences sont multiples et importantes.

Jeudi, jour des funérailles de la fillette de Granby, le premier ministre François Legault a affirmé que des sommes supplémentaires seront ajoutées à celles prévues au dernier budget si cela s’avère nécessaire. Comme le veut la formule caquiste : on verra.

Le Dr Labbé est pour sa part confiant. L’indignation a été à ce point forte après la mort de l’enfant de l’Estrie qu’il croit que cette fois-ci, le Québec n’a pas le choix de scruter le fonctionnement du système et de corriger ses failles. Les résultats des enquêtes rappelleront la société et les élus à leurs devoirs.

Le professeur émérite ne voit pas la nécessité de revoir le contenu de la Loi sur la protection de la jeunesse. Quand il compare la législation des États-Unis, de l’Angleterre ou de la France, il juge que le Québec a une bonne loi. C’est son application qui pose de plus en plus problème.

Le Dr Labbé s’inquiète du surcroît de travail des intervenants, du manque de ressources, des modes de gestion qui mettent de côté l’approche humaine, pourtant essentielle pour qui intervient auprès d’enfants et de familles en difficulté.

Il faudrait selon lui valoriser davantage le travail des intervenants en protection de la jeunesse, améliorer leurs conditions de travail et s’assurer que la DPJ leur offre la formation et le soutien nécessaire pour accomplir leur travail qui s’exerce jour après jour dans des contextes difficiles.

Il verrait d’un bon œil que Québec instaure dans les grandes villes des services intégrés en abus et maltraitance (SIAM) où travailleurs sociaux, médecins, policiers et procureurs travaillent en collaboration dans un même lieu afin de soutenir les enfants et leur famille. La Capitale-Nationale est dotée d’un SIAM depuis l’an dernier. 

Le pédiatre pense aussi qu’il faut agir en amont. «La DPJ, c’est le recours ultime quand rien n’a marché avant. […] En coupant dans les CLSC, on s’est peut-être coupé l’herbe sous le pied», avance-t-il. 

Selon lui, l’école pourrait même être mise à contribution dans un but préventif, en parlant aux élèves des méthodes éducatives et des dangers de secouer un enfant. 

Pas le droit à l’erreur

Au cours de sa vie professionnelle, le pédiatre a été confronté à des situations épouvantables, atroces. Des cas l’ont empêché de dormir. Heureusement, il n’a pas la mort d’une petite victime sur la conscience.

Il admet par ailleurs que des soupçons de maltraitance se sont révélés non fondés après une investigation plus poussée. «Ce n’est pas facile de déterminer s’il y a maltraitance ou non. C’est une lourde responsabilité. La DPJ attend le verdict. L’erreur n’est pas permise».

Dans son livre, il démontre que protéger les enfants peut s’avérer une mission à haut risque. «De nos jours, les intervenants des services de protection craignent toujours de rater quelque chose et qu’il en découle une tragédie».

Les intervenants, écrit-il avec des exemples en appui, «risquent d’être blâmés pour ne pas avoir su protéger un enfant ou pour avoir harcelé des parents innocents». 

L’erreur n’est pas permise, bien qu’il demeure toujours une partie imprévisible dans le comportement humain. 

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Égalité des sexes et tampons gratuits

CHRONIQUE / Si le gouvernement Trudeau cherche des occasions d’être utile dans la vie quotidienne des femmes, s’il veut promouvoir l’égalité entre les sexes, il aurait intérêt à s’attarder ailleurs que dans les toilettes des milieux de travail.

Ottawa mène une consultation jusqu’au 2 juillet pour savoir si les ministères, les sociétés d’État, les banques, les compagnies aériennes ou de chemin de fer, les ports, et les entreprises privées sous réglementation fédérale devraient fournir gratuitement des tampons et des serviettes hygiéniques à leurs employées.

«Tenir une conversation ouverte et honnête à propos des menstruations, et offrir aux femmes et aux employés les produits dont ils ont besoin fait partie de notre plan visant à assurer l’égalité des sexes et à favoriser des milieux de travail sains et sécuritaires», indiquait vendredi la ministre de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et du Travail, Patty Hajdu, dans le communiqué annonçant que son gouvernement propose des produits menstruels gratuits pour «appuyer l’égalité en milieu de travail». 

À rire ou à pleurer?

Des tampons gratuits et l’équité salariale est atteinte, la discrimination fondée sur le sexe est éliminée, les milieux de travail deviennent sains et sécuritaires. 

Emploi et Développement social Canada parle aussi du «fardeau financier assumé exclusivement par les employées qui ont leurs menstruations», de la «perturbation» de la vie quotidienne au travail de celles prisent par surprise par leurs menstruations.

«Les produits menstruels, comme les serviettes hygiéniques et les tampons, sont essentiels à la santé des femmes et des autres employés utilisateurs, car ils leur permettent de participer pleinement à leur travail et à la société», mentionne également le communiqué de la ministre Hajdu.  

Ottawa croit aussi que la productivité au travail sera accrue et la stigmatisation associée aux menstruations réduite si les produits menstruels sont disponibles gratuitement dans les milieux de travail, comme le sont le savon, le papier hygiénique et les essuie-mains, et comme le prévoit le Code canadien du travail.

Selon la ministre Mélanie Joly, la mesure préconisée par son gouvernement devrait s’étendre dans tous les gouvernements à travers le pays.

Mieux à faire

Les ministres fédéraux et leurs fonctionnaires n’ont-ils rien de mieux à faire, des dossiers plus porteurs à promouvoir dans l’intérêt des femmes canadiennes, jeunes ou âgées, actives ou non sur le marché du travail, pauvres ou de la classe moyenne, employées d’entreprises de compétence fédérale ou non? 

Le dernier rapport du Vérificateur général pourrait inspirer et guider les libéraux s’ils se cherchent du travail et de bonnes causes. Le Bloc québécois suggère de son côté aux libéraux de régler d’abord les problèmes de paye liés au système Phénix. 

Le bureau du Vérificateur général a constaté que les agentes et les agents de la Gendarmerie royale du Canada n’ont pas toujours eu à leur disposition les gilets pare-balles rigides et les carabines dont ils avaient besoin pour se protéger et protéger le public.  

Il relève également que la moitié des 16 millions de personnes — bien des femmes sûrement dans le lot — qui ont voulu joindre un agent dans les centres d’appels d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, d’assurance-emploi, de Sécurité de la vieillesse et du Régime de pensions du Canada en ont été incapables. Elles ont été dirigées vers un site Web ou vers un système de menus enregistrés.  

Une partie du rapport du Vérificateur porte aussi sur les 169 millions $ de revenus perdus par Ottawa parce que le gouvernement refuse d’adapter la fiscalité à la réalité du commerce en ligne et de percevoir des taxes auprès de fournisseurs étrangers de services numériques.

Ces millions de dollars seraient utiles pour assainir les finances publiques, pour soutenir des programmes, notamment ceux visant à assurer la santé et la sécurité des femmes, ainsi que l’égalité des genres.

Mais non, le gouvernement libéral préfère s’activer ailleurs. 

C’est une chose et c’est essentiel qu’un gouvernement prenne des actions pour assurer l’égalité entre les hommes et les femmes. C’en est une autre de prétendre que fournir gratuitement tampons, serviettes et coupes menstruelles est une «question d’égalité des genres», comme le dit Justin Trudeau. 

Les libéraux tentent d’acheter le vote des femmes avec des tampons, soutient le député Maxime Bernier. 

C’est une insulte à l’intelligence. Après des frigos et des bouts de route, des tampons?   

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L’adresse de Marguerite Blais-Poppins

CHRONIQUE / Marguerite Blais — Mary Poppins pour la critique libérale — et son chef François Legault se sont-ils fourvoyés dans leur formule magique de campagne électorale? D’ici la fin de leur mandat, les 2600 places d’hébergement promises pour les aînés seront surtout créées dans des centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) et non dans les maisons des aînés qu’ils faisaient miroiter.

L’opposition dira, c’est déjà commencé, que le gouvernement de François Legault ne tient pas ses engagements. Elle verra dans le projet des maisons des aînés un autre exemple de l’improvisation caquiste. Le parti livrera 500 places dans les maisons des aînés et non pas 2600. 

Personnellement, je préfère un gouvernement qui s’adapte à la réalité et aux contraintes existantes plutôt qu’un gouvernement qui s’entête à livrer à tout prix la marchandise promise même si celle-ci ne correspond pas aux besoins les plus urgents des personnes âgées et de leurs proches. 

À la veille des élections, je doute que des citoyens reprochent et traquent les caquistes parce qu’ils n’ont pas construit 30 maisons des aînés. Si leurs vieux parents reçoivent enfin des soins et des services de qualité à domicile, au CHSLD, dans une rare maison des aînés ou dans une résidence privée, et si leurs proches sont traités chaque jour avec respect et dignité, ils seront ravis et soulagés. Ils se diront qu’enfin, le Québec ajuste ses services au vieillissement de sa population. 

Quand le réseau de la santé manque cruellement de bras, notamment pour bien prendre soin des aînés, vaut mieux d’abord mettre ses énergies et ses ressources financières dans l’humain plutôt que dans la brique et le béton.

Une personne âgée et malade a beau se retrouver dans une chambre plus spacieuse, lumineuse et climatisée, avoir accès à une cuisine à aire ouverte et à une cour verdoyante, si elle doit attendre des heures pour faire changer sa couche souillée, si elle n’obtient pas d’aide pour se nourrir, se laver et se vêtir et si elle est confinée dans son lit et dans la solitude faute de personnel, nous ne sommes guère plus avancés.

La ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, a chiffré la semaine dernière en commission parlementaire sur les crédits les besoins en main-d’œuvre dans le réseau pour les cinq prochaines années. Soit 33 036 préposés aux bénéficiaires, 23 963 infirmières, 4068 auxiliaires, 656 pharmaciens et 895 psychologues.

Il serait utopique de penser qu’il suffit de créer de beaux milieux de travail ou de modifier leur appellation — maisons des aînés plutôt que CHSLD — pour attirer et retenir le personnel auprès des personnes âgées non autonomes.

Les conditions de travail doivent aussi être à la hauteur pour que des hommes et des femmes aient envie d’y travailler. Si le ratio patients-personnel demeure élevé et si les salaires sont trop bas pour la tâche exigée, les salariés iront ailleurs.

Répliquant la semaine dernière à la députée de Fabre la qualifiant de Mary Poppins, la ministre Blais a affirmé qu’elle aimé «beaucoup ça».  «[...] la Mary Poppins se promène partout à travers le Québec et la Mary Poppins va faire en sorte qu’il y ait 2600 nouvelles places au Québec pour bien héberger nos aînés et pour en prendre soin». C’est à suivre.

Soutien à domicile

La ministre Blais manifeste aussi une volonté de maintenir les personnes âgées près de leur milieu de vie au lieu de les déraciner pour les héberger dans de grands centres. 

Le Regroupement québécois des résidences pour aînés a lui aussi fait une tournée du Québec pour sensibiliser la population et les élus à la fermeture de centaines de résidences privées en région. Les propriétaires peinent à trouver du personnel, mais aussi, à répondre aux exigences et à la réglementation du gouvernement.

Marguerite Blais signalait vendredi dernier dans La Presse que Québec hausserait sous peu l’aide financière qu’il accorde aux propriétaires de ce type de résidences pour installer des gicleurs. Elle repousse aussi l’échéancier, mais ne baisse pas les exigences. C’est un bon signal. 

Le gouvernement Legault a également ajouté 280 millions $ pour le maintien à domicile. Sur ce point aussi il reste à faire pour répondre au désir des aînés en perte d’autonomie qui veulent demeurer à leur domicile le plus longtemps possible. Seulement la moitié des aînés qui ont besoin de services à domicile en reçoivent.

Même si des maisons des aînés poussent partout au Québec, le souhait des personnes aînées de rester «dans leur maison» ne s’estompera pas. 

Les caquistes parlent de changement de paradigme pour expliquer leur modèle de maisons des aînés. Le plus grand changement de paradigme serait de miser davantage sur les soins et le maintien à domicile, comme le fait notamment le Danemark.

Revoir le nom, l’architecture et la couleur des murs du lieu d’hébergement des aînés n’est pas le plus grand des chantiers d’un Québec vieillissant.

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Maternelles: au diable la dépense!

CHRONIQUE / Si un service s’avère six fois plus cher que prévu mais qu’il est possible d’obtenir un service similaire ailleurs, qui plus est, sans attendre quatre ans et sans frais exorbitants, la majorité d’entre nous sauterait sûrement sur l’occasion. François Legault et son ministre de l’Éducation refusent toutefois de suivre cette logique avec les maternelles 4 ans. Un entêtement coûteux qui ne fournit pas pour autant ce qu’il y a de mieux aux petits Québécois.

Depuis que La Presse a révélé que l’implantation des maternelles 4 ans serait beaucoup plus onéreuse que l’estimation de la Coalition avenir Québec en campagne électorale — 800 000 $ en moyenne $ par classe plutôt que 122 400 $ — le premier ministre et son ministre Jean-François Roberge tentent de justifier le coût de leur promesse.

«Le meilleur calcul qu’on peut avoir, c’est d’investir dans notre jeunesse, de leur donner toutes les chances de se rendre en première année avec une vraie égalité des chances», a soutenu M. Roberge, mercredi, à l’Assemblée nationale. 

La veille, le premier ministre avait affirmé : «On doit bien ça à nos enfants, 20 000 $ par année, pour être capable de leur offrir ce qu’il y a de mieux». François Legault estime que c’est le meilleur investissement à faire. «Il n’y a pas de compromis à faire de ce côté». 

Le politicien prend manifestement le dessus sur le comptable. La grille coûts-bénéfices est rangée bien loin depuis que M. Legault a déclaré au combat des chefs qu’il était prêt à démissionner s’il ne respectait pas sa promesse des maternelles 4 ans.

Le mieux pour les tout-petits

Si un gouvernement veut ce qu’il y a de mieux pour les jeunes, il ne dilapide pas des fonds publics pour pouvoir dire qu’il a rempli un engagement électoral. 

Un gouvernement qui gaspille et qui fonce tête baissée ça risque de déplaire aux électeurs. 

«Ça coûte six fois plus cher pour en faire deux fois moins. Ça ne prend pas une formation de comptable pour se rendre compte que ça n’a pas d’allure. Les Québécois, eux, ils font attention à leur budget, ils veulent en avoir pour leur argent», a noté la députée solidaire Christine Labrie.

Si un gouvernement veut ce qu’il y a de mieux pour les jeunes, il évite également de dédoubler des services, dans ce cas-ci, ceux offerts dans les centres de la petite enfance et autres services de garde éducatifs pour lesquels les contribuables paient déjà plus de 2 milliards $ par année.

Pas besoin de former le gouvernement pour détenir cette information. Québec investit depuis plus de 20 ans dans les services de garde, notamment dans le modèle des CPE envié dans d’autres provinces.

Le ministre signale que 20 000 enfants de quatre ans ne sont dans aucun service. Puisque la maternelle ne sera pas obligatoire, il existe sûrement des moyens moins coûteux que d’ouvrir en vitesse des classes partout pour rejoindre cette clientèle. 

Si un gouvernement veut ce qu’il y a de mieux pour les jeunes, il intervient tôt, bien avant l’âge de quatre ans. Les caquistes le savent bien. Le ministre Lionel Carmant a élaboré un programme de dépistage précoce des troubles du développement. 

Pourquoi ne pas investir dans le dépistage, mais aussi massivement dans le suivi médical et professionnel des tout-petits de 0-5 ans plutôt que de créer rapidement et à prix élevés des maternelles 4 ans sans savoir si le personnel nécessaire sera disponible et si les enfants seront présents en grand nombre?

Le ministre de l’Éducation répète que 27 % des enfants de cinq ans entrent à la maternelle avec une vulnérabilité dans un des domaines globaux de développement. 

Si un gouvernement veut ce qu’il y a de mieux pour les enfants, il n’attend pas qu’ils atteignent l’âge de quatre ans pour combler ce retard. Une façon d’y parvenir est d’offrir des services de garde éducatifs de qualité.

Or, parfois au nom du libre choix des parents, parfois faute de volonté politique de créer davantage de places dans les CPE ou parfois par souci d’économies, les gouvernements précédents ont accordé trop peu d’importance à la qualité des services de garde subventionnés et non subventionnés pour lesquels les parents ont des crédits d’impôt.

Ce serait un bon investissement d’y voir enfin sérieusement. Ça aiderait sûrement des enfants à rentrer mieux outillés à l’école, à persévérer, à réussir, à ne pas décrocher.

Jean-François Roberge assure que le déploiement des maternelles 4 ans ne se réalisera pas au détriment des autres services. Il est difficile d’y croire. 

Québec devra verser aux commissions scolaires près de 1 milliard $ qu’elles ne toucheront plus en taxes scolaires. Le ministre des Finances a de son côté prévu une baisse de la croissance des dépenses en éducation à compter de 2020-2021, et ce, même si la clientèle est en hausse, même si le ministre de l’Éducation promet une hausse de la rémunération des enseignants en début de carrière et même si le gouvernement doit renouveler l’an prochain les conventions collectives de tout le personnel des écoles. 

Des besoins pressants existent ailleurs en éducation, en santé, en services sociaux, en protection de la jeunesse, en transports, en environnement. Et les fonds publics, faut-il vraiment le rappeler, ne sont pas sans limites.

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La récré pas seulement pour les profs

CHRONIQUE / Imposer deux récréations de 20 minutes aux écoles primaires sans ajouter un sou de plus paraît impossible. La facture pourrait toutefois être réduite en demandant au personnel des services de garde scolaire, plutôt que seulement aux enseignants, de surveiller et d’animer les récréations. Une formule qui permettrait de faire d’une pierre deux coups.

L’Association québécoise de la garde scolaire a soumis récemment un avis au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, dans lequel elle lui recommande «d’avoir l’audace» de confier l’animation et la surveillance des récréations au personnel de la garde scolaire.

Des écoles manquent d’enseignants, le fait est connu.

Mais, problème moins étalé, des écoles peinent aussi à recruter et à retenir le personnel de leur service de garde, signale la présidente et directrice générale de l’association, Diane Miron. Tâches partielles, horaires brisés et trop peu d’heures de travail rebutent la main-d’œuvre.

Mme Miron constate que des milieux revoient à la baisse les critères d’embauche pour combler leurs besoins. D’autres songeraient même à diminuer le nombre d’enfants admis au service de garde faute de personnel. 

Ce service est pourtant indispensable pour la majorité des parents d’enfants au primaire. Certains écoliers fréquentent leur service de garde scolaire jusqu’à 25 heures par semaine (le matin, le midi et après la journée de classe). Ils y passent quasiment le même nombre d’heures qu’en classe. 

Avec l’arrivée des maternelles 4 ans, avec la présence de nombreux enfants en difficulté, Mme Miron estime que le temps n’est pas à réduire les exigences d’embauche, bien au contraire.

En confiant la surveillance et l’animation des récréations au personnel des services de garde, la présidente croit qu’il serait possible d’assurer plus d’heures de travail au personnel des services de garde des écoles et de limiter leur précarité. 

Oui, les techniciennes et les éducatrices y gagneraient, mais pas seulement elles. «Les écoles ont besoin de bras pour soutenir et soulager les enseignants», soutient Mme Miron qui souhaiterait une collaboration plus grande entre les services de garde et les services éducatifs.

Son association a fait valoir les avantages au ministre : offrir des récrés de qualité, protéger la tâche des enseignants, bonifier les conditions de travail du personnel éducateur et par la même occasion, faciliter le recrutement et la rétention de celui-ci. Il y a aussi un avantage financier à recourir à du personnel éducateur plutôt qu’à des enseignants.

Lorsqu’il a annoncé que deux récréations de 20 minutes devenaient obligatoires, Jean-François Roberge a indiqué que leur implantation pouvait se faire à coût nul. 

Le Conseil supérieur de l’éducation et la Fédération des commissions scolaires du Québec n’arrivent pas du tout au même calcul.

Le Conseil estime que l’ajout de temps de récréation ne pourra se faire à coût nul dans tous les milieux. Il souligne que des coûts supplémentaires sont à prévoir à certains endroits pour l’ajout de ressources non enseignantes pour assurer la surveillance, ainsi que  pour la révision des contrats avec les transporteurs.

Le Conseil verrait d’un mauvais œil que le temps que les enseignants doivent consacrer à la récupération et à l’encadrement des élèves soit diminué pour ajouter des minutes de surveillance à leur tâche. 

La Fédération des commissions scolaires évalue à 20 millions $ la somme additionnelle nécessaire pour mettre en place les deux récréations. On est loin du coût nul.

Sortir de la boîte

Si les acteurs ne s’entendent pas sur le montant de la facture, tous sont d’accord sur l’importance et les bienfaits des récréations. 

Il faut donc se montrer imaginatif et s’inspirer de ce qui s’expérimente déjà dans certaines écoles. 

«Il faut sortir de la boîte», selon Marie-Claude Fortin, technicienne et responsable du service de garde à l’école Harfang-des-Neiges, à Stoneham, et instigatrice du projet «Des récréations de qualité». Grâce à une aide financière de la Fondation McConnell, son projet est en cours à Stoneham, mais aussi à l’école Montagnac, à Lac-Beauport, et au Trivent, à Sainte-Brigitte-de-Laval.

«On peut utiliser le personnel des écoles à bon escient pour maximiser le temps de récréation des élèves, diversifier les activités offertes, diminuer le ratio surveillant-enfants, limiter les conflits et l’intimidation dans la cour d’école», nous explique la responsable. 

Ainsi, à son école, la récréation n’est pas qu’une affaire de cour d’école et d’enseignants qui surveillent. 

L’enfant peut toujours décider d’aller jouer au ballon dehors sous la surveillance d’un prof, mais il peut aussi choisir de passer la récréation au gymnase, à la bibliothèque, au local Lego ou à faire du yoga avec des éducatrices et des éducateurs du service de garde.

La période de détente de 20 minutes se décline de différentes façons. Les enfants ne s’en plaignent pas et le personnel non plus. «On veut y aller aux récrés», plaide Mme Fortin.

Chronique

La nuisible ingérence de M. Legault

CHRONIQUE / Un «facilitateur» de règlement. C’est ainsi que les ministres du Travail voient leur rôle et c’est aussi ce que les patrons et les syndicats attendent d’eux au Québec. Le caquiste Jean Boulet ne fait pas exception. Le premier ministre François Legault lui complique toutefois grandement la tâche dans le conflit opposant l’Aluminerie de Bécancour et le Syndicat des Métallos.

Du «stuff de junior». L’expression utilisée par le premier ministre Legault pour décrire le contrat liant l’ABI à Hydro-Québec peut malheureusement convenir aussi pour la façon dont il est intervenu dans ce conflit qui perdure depuis plus de 15 mois.

Souhaitons que ce soit une erreur de début de parcours, un signe d’inexpérience, et non l’approche qu’adoptera son gouvernement en matière de relations de travail. Le chef caquiste n’a sûrement pas envie d’être comparé à Maurice Duplessis.

On s’attend à ce qu’un premier ministre fasse preuve de neutralité et évite de prendre parti lors d’un conflit privé même si celui-ci a forcément des impacts sociaux et économiques. Or, M. Legault a choisi clairement et publiquement son camp : celui d’Alcoa et de Rio Tinto, propriétaires d’ABI.

Entendons-nous bien. Le premier ministre aurait pris position publiquement en faveur du syndicat représentant les 1030 employés en lock-out, sa sortie n’aurait pas été plus acceptable et moins dommageable à une résolution rapide du conflit.

Que l’on soit syndiqué ou patron, la façon de faire du premier ministre dans le dossier ABI n’augure rien de bon si dorénavant Québec se permet de déroger à son rôle d’arbitre, de «facilitateur» de règlement, et vient déséquilibrer les rapports de force et saboter le travail réalisé depuis des mois par les conciliateurs et les médiateurs du ministère du Travail. 

Échec prévisible

En voulant forcer un règlement en appelant le syndicat à faire des concessions, le premier ministre risque d’avoir retardé plutôt que de faciliter une entente jugée convenable par les deux parties.

L’échec de l’hypothèse de règlement formulée par le ministre Boulet- une procédure qui n’existe pas dans le Code du travail- était dans ce contexte prévisible. 

Au départ, l’entreprise et le syndicat n’étaient pas entichés de la voie suggérée par le ministre. ABI a finalement accueilli favorablement l’hypothèse soumise la semaine dernière, estimant qu’elle constitue «une étape positive pour parvenir à une entente». L’employeur souhaite que le syndicat y trouve aussi «un cadre de travail pour une entente finale qui mettra fin au conflit». 

« Un grand pas en avant», a aussitôt indiqué le cabinet du ministre dans un communiqué, et ce avant même que le syndicat dévoile sa position. Il fallait s’y attendre, celle-ci était négative. Selon les Métallos, l’hypothèse est pratiquement un copier-coller de la dernière offre patronale rejetée à 82 % en mars. 

Une heure plus tard, le cabinet du ministre du Travail transmettait un autre communiqué pour déplorer la réaction du syndicat.

«Le vocabulaire employé par le syndicat laisse croire qu’il n’a pas fait une analyse rigoureuse de l’hypothèse de règlement. Des concessions ont été demandées aux deux parties. Je souhaite que les salariés puissent l’analyser et s’exprimer de façon libre et volontaire», affirme M. Boulet. 

Admettons que s’exprimer de «façon libre et volontaire» se complique sérieusement lorsque le premier ministre vous a donné le mauvais rôle.

Et dire que le président de la FTQ et des Métallos avaient demandé à M. Legault d’agir dans le dossier pour rétablir l’équilibre des forces rompu par le contrat avantageux conclu entre Hydro et ABI qui n’a pas à acheter le bloc d’électricité réservé à son usage durant le lock-out. L’entreprise a pu ainsi économiser plus de 165 millions $.

Dans une lettre publiée en mars, les dirigeants syndicaux rappelaient qu’en campagne électorale, François Legault s’interrogeait sur le sérieux de la partie patronale et sur la volonté réelle des multinationales de l’aluminium de régler le conflit.

Au pouvoir, le chef de la CAQ a une autre lecture du dossier, mais le résultat est le même : l’impasse demeure.

La semaine dernière, le ministre Boulet, un ancien avocat patronal, disait qu’il n’envisageait pas le recours à une loi spéciale et qu’il ne pouvait imposer un arbitrage de différends à moins d’en convaincre les parties. Le syndicat souhaitait en mars un arbitrage exécutoire, mais l’entreprise s’y opposait.

Vendredi matin, M. Boulet rencontrera l’exécutif syndical pour connaître les raisons du rejet de son hypothèse de règlement. Il apportera, si nécessaire, des précisions. 

Un conflit qui s’éternise et perturbe toute une région doit être traité avec le plus grand doigté. Personne ne doit jouer avec le feu. Ni le syndicat, ni l’employeur, ni le premier ministre.

Chronique

Climat, santé et Hydro-Québec

CHRONIQUE / Les changements climatiques préoccupent les médecins, les infirmières du Québec, et même le président d’Hydro-Québec. Ça commence à faire du monde pour convaincre le gouvernement Legault de s’en préoccuper aussi et ce, rapidement.

Même si François Legault et les caquistes ont été élus sans mettre la lutte contre les changements climatiques dans leur liste de priorités, les appels à l’action se multiplient.

Ils ne proviennent pas uniquement de Québec solidaire et des jeunes qui manifestent le vendredi depuis des semaines. Ils ne se limitent pas non plus aux images de zones inondées. 

Le gouvernement ne peut en faire fi. 

Au Québec, d’ici 50 ans, 20 000 décès seront attribuables aux changements climatiques, a soutenu mardi un regroupement de médecins, d’infirmières et de professionnels de la santé en conférence de presse, à Montréal.

L’Organisation mondiale de la Santé estime que les changements climatiques sont la plus grande menace à la santé du XXIe siècle, ont rappelé les porte-parole.

«Comment vivre en santé alors que notre environnement lui, est malade», demande la vice-présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Shirley Dorismond. «L’environnement constitue l’un des plus importants déterminants sociaux en santé». 

Contrairement à l’environnement, la santé fait partie des trois priorités du gouvernement de François Legault. Il serait donc logique que Québec tente d’agir sur les éléments qui nuisent à l’état de santé de la population. 

En d’autres mots, prévenir plutôt que de se limiter à soigner et à traiter les dommages et le stress causés par la pollution, les inondations, les vagues de chaleur, les pannes d’électricité et les précipitations extrêmes plus courantes.

La santé physique, mais la santé mentale serait également grandement affectée par les changements climatiques. Le Devoir publiait mardi un texte du Monde faisant état d’études pointant dans cette direction. En Europe comme en Amérique, les catastrophes naturelles ont des effets néfastes sur la santé mentale, notamment chez les personnes disposant de ressources plus limitées.

Dans un tout autre domaine, les changements climatiques sont également une source de soucis pour le pdg d’Hydro-Québec, Éric Martel. Dans une entrevue récente à La Presse canadienne, M. Martel a affirmé que «c’est clair que les changements climatiques ont un impact sur notre business». Il n’est sûrement pas le seul à constater des impacts sur ses affaires.

Le pdg signale que les intempéries pèsent de plus en plus lourd. Il y a eu 4500 pannes de courant de plus que l’an dernier. En 2017, la société d’État avait dû affronter huit événements majeurs. L’an dernier, le double. En comparaison des années 1980, c’est quatre fois plus.

La facture d’heures supplémentaires de travail a fait un bond chez Hydro. Les coûts d’émondage seraient aussi en hausse, car les arbres poussent plus rapidement qu’avant.

Les changements climatiques sont-ils «LA» cause et la seule explication aux transformations notées par les professionnels de la santé et le président d’Hydro? Certains avanceront sûrement d’autres explications, d’autres hypothèses. 

Néanmoins, il risque de devenir de plus en plus difficile pour le gouvernement de tarder à s’engager dans une lutte contre les changements climatiques lorsque différentes voix l’invitent à le faire.

«Le statu quo est inacceptable. C’est mon devoir en tant que médecin de nous prescrire plus d’ambition politique», soutient Claudel Pétrin-Desrosiers, de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement.

L’urgence climatique peut paraître bien théorique et bien lointaine pour certains. Montée des océans, extinctions d’espèces et déstabilisation des calottes polaires ne les bouleversent pas. 

Par contre, si des professionnels de la santé sonnent l’alarme et font des liens entre changements climatiques et problèmes cardiorespiratoires, asthme et maladie de Lyme, un certain nombre se montreront sûrement plus attentifs et voudront savoir ce qu’eux et leur gouvernement peuvent faire pour limiter les dégâts.

Chronique

Enseignement: entretenir l'espoir

CHRONIQUE / Les demandes d’admission sont enfin en hausse dans les facultés des sciences de l’éducation. Pour que les recrues en sortent avec un diplôme dans quatre ans et arrivent en renfort dans les écoles en manque d’enseignants, le ministre Jean-François Roberge devra veiller à maintenir «l’espoir» qu’il voit poindre en éducation. L’embellie, attendue depuis bien longtemps, peut s’avérer éphémère.

Ce n’est pas parce qu’il y a une augmentation de 6 % des demandes d’admission en enseignement préscolaire et primaire et une hausse de 7 % en enseignement secondaire que la profession est devenue la plus convoitée au Québec, qu’elle attirera dorénavant les meilleurs étudiants, que ceux-ci feront une longue carrière dans l’enseignement et que les profs auront un plus grand respect de la population.

Le gouvernement Legault a beau vouloir incarner le changement, le ministre Roberge faire preuve de dynamisme et de créativité, il faudra beaucoup d’efforts et de constance pour redorer la profession enseignante et inciter des gars et des filles à s’y engager pleinement et pour longtemps.

La pente risque d’être difficile à remonter. 

La pénurie d’enseignants se fait sentir partout au Québec alors que la clientèle scolaire est en hausse à bien des endroits. Les banques de remplaçants sont à sec. La suppléance obligatoire laisse craindre aux enseignants de vivre ce qu’ont vécu les infirmières avec le temps supplémentaire obligatoire. Les cas d’épuisement professionnel sont nombreux. Difficile dans ce contexte de croire qu’enseigner est le plus beau métier du monde.

«Je me demande bien comment on en est arrivé là», disait mercredi le ministre Roberge à la période de questions à l’Assemblée nationale.

«Comment on est arrivé à avoir une pénurie d’enseignants dans plusieurs classes, à avoir de la misère à trouver des suppléants pour remplacer des enseignants qui parfois sont malades, doivent s’absenter? Comment on a pu penser, pendant cinq ans, pendant 10 ans, pendant 15 ans, dévaloriser une profession comme ça au point de faire baisser les jeunes qui se dirigent vers la profession enseignante, avec de moins en moins d’inscriptions à chaque année, puis pousser des enseignants qui sont là vers d’autres professions?» 

Sa réponse : en dévalorisant la profession trop longtemps. 

Valoriser les profs et l’éducation

Il faudrait ajouter, pour que la réponse soit complète, que l’éducation n’est pas suffisamment valorisée au Québec. Les deux vont de pair. 

Le ministre dit que son gouvernement arrive avec une perspective totalement nouvelle. Le gouvernement caquiste veut revaloriser la profession et l’éducation est une de ses trois priorités.

Un air déjà entendu dans le passé.

Inscrire le statut d’expert des enseignants dans la Loi sur l’instruction publique, hausser le salaire des enseignants en bas de l’échelle salariale, prévoir du mentorat pour les «petits nouveaux» et offrir des bourses d’excellence comme le propose le ministre sont certes des mesures positives. 

Mais suffisantes pour mettre derrière nous les problèmes d’attraction et de rétention dans l’enseignement?

Si la profession est boudée et si des enseignants décrochent c’est en grande partie parce la tâche est lourde et que les conditions de travail sont difficiles.

Le nombre important d’enfants en difficulté dans les classes pèse lourd pour les profs. Ajouter 150 classes spécialisées comme le prévoit le dernier budget ne vient pas leur donner un grand répit. Le Québec compte 3000 écoles. 

Le gouvernement est certes prêt à financer des ressources professionnelles et techniques supplémentaires pour soutenir les enseignants, mais encore faut-il que les commissions scolaires les trouvent et les attirent dans le secteur public. Des psychologues, des orthophonistes préfèrent travailler au privé plutôt que de se promener d’une école à l’autre sur un vaste territoire.

Les conventions collectives viendront à échéance au printemps 2020. Le ton que prendront les négociations entre Québec et les syndicats d’enseignants et du personnel des écoles indiquera vite l’importance réelle qu’accorde le gouvernement à l’éducation. 

La croissance de dépenses en éducation est de 5,1 % en 2019-2020, mais Québec prévoit la restreindre à 3,8 % les années suivantes. Une croissance qui couvre au plus les coûts de système limite l’espoir de changer significativement les conditions de travail des enseignants.