Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Les Hasards heureux de l’escarpolette</em>, Jean-Honoré Fragonard, 1767-1769
<em>Les Hasards heureux de l’escarpolette</em>, Jean-Honoré Fragonard, 1767-1769

Ode à la spontanéité

CHRONIQUE / Réservation. Prévention. Limites de personnes. Limites physiques. Barrières.

La spontanéité – héroïne de l’ombre – a été sacrifiée. Nécessairement, pour la santé.

Aujourd’hui, demain, il faut tout prévoir. Savoir à l’avance nos moindres mouvements.

Tel un voleur préparant avec soin son crime, hommes, femmes et enfants doivent planifier les détails de leur vie.

Combien de personnes seront là, madame?

Y aura-t-il des enfants de plus de 12 ans, moins de 2 ans, monsieur?

À quelle heure exactement serez-vous en nos lieux?

Voilà que la présence n’est plus spontanée.

Certains sentent qu’ils n’ont pas la liberté de sauter dans n’importe quel lac, gravir n’importe quelle montagne, embrasser n’importe quel inconnu.

N’importe quel, n’importe quoi, n’importe qui.

Prendre un billet d’avion au hasard, n’importe où, n’est plus possible.

L’infini semble plus petit.

Comment vivre à fond?

***

Si tu as une envie viscérale de croustilles, à 2h du matin, tu ne peux plus y aller seulement.

Tu dois faire quelque chose qui nécessite une préméditation : mettre un masque dans ton sac.

Puis, rendu sur place, autre geste commandé : enfiler ledit masque.

Mais, manger ces croustilles tant convoitées, qui ont nécessité ce petit effort, rajoutera certainement au plaisir de les croquer.

Face à ces obstacles du quotidien, certains se questionneront : veux-je vraiment des croustilles?

Réfléchir, c’est demandant. Plusieurs personnes détestent être alertes, la gâchette de l’intellect sorti. Plusieurs préfèrent le grand vide à quelque pensée.

Peut-on n’être que primitif, instinct?

Ce que j’aime de la pandémie, c’est qu’elle me force à tout revoir, et à revoir le phénomène même de la remise en question.

J’aime observer les rouages fonctionnels, non-fonctionnels, désuets, magnifiques, injustes, adaptables, changeants de la société.

Quel meilleur moment qu’une pause pour regarder par la fenêtre.

Le pouvoir

Plutôt que de déplorer ce qu’on a perdu, il importe de se tourner le cou, d’élargir ses idées, et de garder sa spontanéité vivante.

Sa spontanéité propre. Celle qui fait battre nos cœurs.

Comment rester spontané dans son salon?

Le nouveau, le sol jamais foulé, demeure là, à portée de main, de pied.

Spontanément, dans le salon, on peut…

S’asseoir par terre, dans un coin, et regarder la pièce d’une autre perspective. Se mettre la tête à l’envers est une autre option.

Recouvrir le plancher de plastique et sortir la peinture.

Spontanément, partout…

On peut courir sous la pluie.

On peut parler avec un ami perdu de vue.

On peut vagabonder dans la forêt, pagayer sur un lac.

On peut manger, prier, aimer.

On peut encore.

« On peut vivre sur cette ligne chatoyante entre son vieux mode de pensée et sa compréhension toute neuve, tout en restant dans une phase d’apprentissage. […] Il faut rester mobile, souple. Insaisissable, même. […] Je suis juste un antevasin insaisissable – toujours dans l’entre-deux – une élève sur la frontière toujours mouvante, à la lisière de la merveilleuse et effrayante forêt du nouveau.» (Mange, prie, aime, Elizabeth Gilbert, 2006)

Plus que jamais : l’importance de trouver sa folie intérieure.